La une des lecteursTous les blogsles top listes
Envoyer ce blog à un amiAvertir le modérateur

25.12.2009

Une nouvelle guerre civile israélienne ?

 

Dans la paracha que nous lirons demain, nous assistons aux retrouvailles émouvantes entre Joseph et Yehouda, qui scellent la réconciliation entre les frères ennemis. Mais cet épisode de l'histoire biblique ne signifie pas que les différends internes au peuple juif auraient miraculeusement pris fin. Toute notre histoire est en effet jalonnée par les scissions, les conflits idéologiques ou politiques, qui ont parfois pris la figure d'affrontements sanglants et d'une véritable guerre civile intrajuive. L'histoire moderne d'Israël – depuis les débuts du sionisme politique jusqu'à la création de l'Etat et au-delà – est elle aussi marquée par des conflits incessants, dont nous vivons aujourd'hui le dernier épisode en date.

 

Shavei SHomron.jpgLa mort tragique d'un habitant de Chavé Chomron – localité juive portant le nom tellement évocateur et lourd de sens de "Ceux qui reviennent en Samarie", construite sur les ruines de l'antique ville de Chomron, ancienne capitale du royaume de Judée – tué par des assassins arabes à 500 mètres d'un barrage militaire supprimé sur ordre du ministre de la Défense, en signe de "bonne volonté" pour récompenser les Palestiniens (de quoi ?) et pour plaire aux Américains, est la dernière et tragique illustration de l'aveuglement des dirigeants israéliens – de droite comme de gauche, car Barak et Nétanyahou sont exactement du même avis – lorsqu'ils font passer la guerre politique contre leurs opposants avant l'impératif vital de défense de tous les citoyens d'Israël.

 

barak bibi.jpg

 

Plus de quatre ans après le traumatisme de l'expulsion des familles juives du Goush Katif – dont beaucoup sont toujours privées d'habitation – sur l'ordre du Premier ministre Ariel Sharon, qui se trouve toujours entre la vie et la mort, comme s'il avait été frappé d'un terrible chatiment divin, les leçons de cet épisode tragique n'ont pas été tirées. Bien au contraire : le ministre de la Défense Ehoud Barak voudrait, avec l'encouragement des élites postsionistes qui dirigent les principaux médias et la Cour suprême, parachever la sinistre entreprise de déjudaisation du cœur historique et spirituel d'Eretz Israël, en expulsant des milliers de familles juives de Judée et de Samarie pour édifier, à D. ne plaise, un nouveau Hamastan à quelques kilomètres de Tel Aviv et de Jérusalem...

 

tanktef.jpgL'avenir dira si ces projets funestes aboutiront, ou si le peupe d'Israël, hostile dans sa majorité à cette politique, parviendra à les contrecarrer. Le récent débat sur les yechivot hesder a montré une nouvelle fois que les forces vives de la nation – ces jeunes hommes qui allient l'étude de la Torah au service militaire dans les unités d'élite – sont devenus l'ennemi à abattre pour l'establishment politique incarné par les deux Barak. En voulant utiliser nos soldats pour ses basses besognes politiques, Ehoud Barak détruit non seulement les meilleures unités de Tsahal, qui se sont illustrées et ont versé leur sang au Liban en 2006 et à Gaza il y a un an, mais il risque aussi de détruire toute notre armée et d'entamer l'esprit de sacrifice des meilleurs de nos fils. Un récent sondage a montré que la majorité des Israéliens considéraient les habitants de Judée-Samarie comme les nouveaux Hasmonéens. Prions pour que l'esprit des Makkabim triomphe encore une fois contre celui des Mityavenim et contre la volonté autodestructrice d'une partie des élites israéliennes ! Netsa'h Israël lo-Yishaker.

Itshak Lurçat

 

20.01.2009

Shlomo Sand : déconstruire le peuple Juif

Le négationnisme « soft » d'un nouvel historien israélien

 

Pierre I. Lurçat

  

Au printemps 2001, en pleine Intifada des banlieues, un hebdomadaire français affichait sur les murs de Paris son titre provocateur : « Les Juifs ont-ils un avenir ? » Il ne s'agissait toutefois pas d'un énième dossier consacré aux « Juifs en France » – véritable marronnier d'une certaine presse – mais du lancement tapageur d'un ouvrage écrit par deux historiens de l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales) : Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias. Sept ans plus tard, l'EHESS frappe une nouvelle fois, et encore plus fort : un de ses professeurs, israélien de surcroît, publie chez Fayard un livre intitulé Comment le peuple juif fut inventé.

 

L'auteur, Shlomo Sand, est  spécialiste d'histoire contemporaine et n'a jamais rien publié sur l'histoire des Juifs, ce qui pourrait inciter à traiter par le silence et le mépris son livre provocateur. Mais ce serait une erreur, notamment pour la raison que les ennemis d'Israël de tous bords ont réservé à ce livre un accueil triomphal. Avant même sa parution en France (en septembre 2008), il était ainsi annoncé sur de nombreux sites Internet propalestiniens, altermondialistes ou trotskistes. A la rentrée 2008, il fit l'objet d'un grand article dans Le Monde Diplomatique, et d'une émission élogieuse sur France Inter (celle de Daniel Mermet, ce qui n'étonnera guère les lecteurs de notre revue). Des traductions sont annoncées dans une douzaine de langues, y compris l'arabe...

 

 

Shlomo Sand.jpg
Shlomo SAND

 

I. Shlomo Sand, un historien anonyme en quête de gloire médiatique

 

L'examen attentif du curriculum publié par Sand sur le site de l'université de Tel-Aviv (où il enseigne) ne laisse apparaître aucun indice permettant de deviner son intérêt pour l'histoire juive. Il indique que ses principaux thèmes d'enseignement sont les relations entre cinéma et histoire (objet de son livre Cinéma et mémoire paru en 2002 en hébreu), l'histoire intellectuelle française (objet de la plupart de ses publications) et la nation et le nationalisme (thème de son livre Les mots et la terre). Mais dans une longue interview au quotidien Ha'aretz ¹, à l'occasion de la parution en Israël de son livre Comment le peuple juif fut inventé, Sand explique ses motivations.

 

Lorsque le journaliste de Ha'aretz lui demande quelle est sa compétence pour écrire sur des périodes aussi longues, sur lesquelles il ne dispose d'aucune aptitude particulière (son livre retrace l'histoire du « non peuple » juif depuis la destruction du Temple jusqu'à nos jours...), Sand a cette réponse étonnante : « Il est vrai que je suis un historien [spécialisé dans l'étude] de la France et de l'Europe, et pas de la période ancienne... Je savais qu'en commençant à traiter de ces périodes, je m'exposais aux critiques virulentes des historiens spécialisés... Mais je me suis dit que je ne pouvais pas me contenter d'étudier l'historiographie moderne, sans examiner les faits qu'elle décrit... Si j'avais continué à m'occuper de la France, j'aurais peut-être obtenu une chaire à l'université et une gloire provinciale. Mais j'ai décidé de renoncer à la gloire ».

 

La fausse modestie affichée par Sand peut prêter à sourire. Car il n'est pas naïf au point d'ignorer que son livre – au titre provocateur – allait attirer sur lui les feux des projecteurs médiatiques. Mais il y a bien quelque chose de vrai dans cette déclaration hypocrite. En abandonnant ses thèmes de recherche traditionnels (Sorel, le fascisme en France, l'histoire intellectuelle européenne) pour publier un livre sur « l'invention » du peuple Juif, Sand quitte son rôle d'universitaire, pour assumer celui du polémiste et de l'intellectuel médiatique. Ce faisant, il troque une hypothétique reconnaissance universitaire, acquise au prix d'un labeur patient étalé sur de longues années, contre une gloire médiatique plus facile à acquérir, mais aussi plus éphémère. (Son parcours ressemble à cet égard à celui de l'historienne Esther Benbassa, elle aussi universitaire anonyme, qui a acquis la notoriété dans les médias français lorsqu'elle a quitté le terrain de l'histoire pour s'aventurer sur celui de l'actualité brûlante, devenant une contemptrice virulente de l'État d'Israël et de la communauté juive ²).

 

 

Benbassa160.jpg
Esther Benbassa

Mais cette fausse modestie dissimule mal l'incroyable prétention et l'hybris intellectuelle de l'historien de Tel-Aviv, qui n'a pas échappé au journaliste de Ha'aretz : « A la différence des autres 'nouveaux historiens', qui ont tenté de s'attaquer aux hypothèses de l'historiographie sioniste, Sand ne se contente pas de remonter à 1948 ou aux débuts du sionisme, mais il remonte en fait plusieurs milliers d'années en arrière ». C'est sur cette « houtzpa » intellectuelle caractéristique des nouveaux historiens que je voudrais m'arrêter à présent.

 

 

II. Les nouveaux historiens : hybris intellectuelle et falsifications historiques

 

Les nouveaux historiens se présentent comme les premiers à avoir étudié de manière objective et véritablement scientifique l'histoire du conflit israélo-arabe, le sionisme, voire l'histoire juive tout entière (dans le cas de Sand). Cette prétention incroyable révèle une bonne dose de « houtzpa », d'orgueil intellectuel, et aussi une présentation falsifiée de l'historiographie juive. La « houtzpa » caractéristique des nouveaux historiens apparaît par exemple dans cette citation de Tom Segev, qui conteste l'appellation de « nouveaux historiens » en lui préférant celle de « premiers historiens » ³ :

 

A mon avis, il serait encore plus judicieux de considérer la plupart de ces gens comme des 'premiers historiens' : ils travaillent en effet dans un pays où il n'existait pas de véritable historiographie. Ce dont le pays disposait, c'était d'un dogme mythologique... C'est pourquoi il faut parler d'une première génération d'historiens, des historiens qui explorent des terres vierges...

 

On retrouve la même hybris chez Sand, lorsqu'il répond au journaliste de Ha'aretz, qui lui demande comment il est parvenu à la conclusion que les Juifs d'Afrique du Nord étaient à l'origine des berbères qui se sont convertis :

 

Je me suis demandé comment des communautés juives aussi importantes étaient apparues en Espagne. Et ensuite j'ai réalisé que Tariq Ibn Ziyad, commandant des armées musulmanes qui conquirent l'Espagne, était un Berbère, et que la plupart de ses soldats étaient des Berbères... Il existe plusieurs sources chrétiennes affirmant que les conquérants de l'Espagne étaient des convertis juifs.

 

Cette réponse déroutante laisse apparaître l'absence de rigueur intellectuelle du raisonnement de Sand. A partir d'une question ingénue et presque naïve (d'où viennent les Juifs d'Afrique du Nord), il parvient à une conclusion radicale (ce sont tous des convertis), en se fondant sur des sources chrétiennes. On retrouve ces procédés intellectuels peu rigoureux dans tout le livre et aussi chez d'autres nouveaux historiens, comme l'a démontré Ephraim Karsh, un des premiers à avoir démonté les raisonnements trompeurs des nouveaux historiens 4. Comme l'explique Karsh, « un examen attentif montre que [Benny] Morris et les autres nouveaux historiens ont entrepris une falsification systématique des preuves ». Il donne pour exemple le cas d'une lettre de Ben Gourion à son fils, dans laquelle le dirigeant sioniste écrit (en 1937) : « Nous ne souhaitons pas expulser les Arabes pour prendre leur place ».

morris.jpg
Benny MORRIS

 

Dans le livre La naissance du problème des réfugiés palestiniens, toutefois, la citation de Ben Gourion devient, sous la plume de Morris : « Nous devons expulser les Arabes pour prendre leur place... » Cet exemple est le plus flagrant, mais il est loin d'être le seul ! Curieusement, fait observer Ephraim Karsh, la traduction tendancieuse (ou plus exactement la trahison) du texte de Ben Gourion figure uniquement dans la version anglaise originale du livre (publiée en 1989), alors que dans sa version ultérieure en hébreu, Morris a rétabli les propos authentiques de Ben Gourion, se doutant que les lecteurs israéliens seraient plus attentifs à ce petit « détail »...

 

 

III. Déconstruire le peuple Juif : le négationnisme soft de Shlomo Sand

 

            L'argumentation de Shlomo Sand, dans son livre Comment fut inventé le peuple juif, peut être résumée ainsi : le « peuple juif » est une invention de l'historiographie sioniste (et proto-sioniste) ; la diaspora juive est une invention fondée sur un mythe chrétien ; le judaïsme s'est propagé par la conversion ; les Juifs d'Afrique du Nord sont des Berbères convertis ; les Ashkénazes sont des descendants des Khazars. On se doute bien, en lisant cette énumération d'affirmations pseudo-historiques, qu'il s'agit d'un raisonnement idéologique et non pas de découvertes fondées sur le réexamen des sources. Car en fait de découverte, le nouvel historien S. Sand n'a, lui,  rien inventé... Il l'avoue d'ailleurs, dans l'émission de Daniel Mermet : « Je me suis contenté de réorganiser le savoir ».

 

Sa thèse centrale – l'invention du peuple juif – est en effet celle énoncée par l'OLP à l'article 20 de sa Charte, qui proclame que le judaïsme étant une religion uniquement, les Juifs ne sauraient avoir de droits légitimes en terre d'Israël. Les autres arguments qui viennent étayer et « démontrer » cette thèse sont tous empruntés à différents auteurs. Ainsi, l'idée que les Juifs ashkénazes seraient les descendants des khazars était largement répandue au XIXe et au XXe siècles, et elle a été employée par certains diplomates anglais pour s'opposer aux revendications sionistes 5.

 

La réfutation de chacun des arguments de Sand pourrait faire l'objet d'un livre entier. Contentons-nous, dans le cadre restreint du présent article, de faire une observation générale sur la méthode « historique » de S. Sand et des autres nouveaux historiens. La thèse défendue dans Comment le peuple juif fut inventé est énoncée dès le début du livre (et dans son titre même). C'est dire qu'il ne s'agit pas de la conclusion de ses recherches, mais bien du point de départ de toute sa construction. Sand, en effet, comme d'autres nouveaux historiens, part de la conclusion pour bâtir ensuite tout son édifice idéologique, afin d'en apporter la « preuve ». Ce renversement logique et méthodologique est caractéristique de l'écriture des nouveaux historiens.

 

Contrairement à l'image avantageuse que les nouveaux historiens veulent donner d'eux-mêmes – celle d'explorateurs abordant les contrées encore vierges de l'histoire juive et israélienne – ils ne « découvrent » en effet que les faits historiques (avérés, supposés ou totalement imaginés comme dans l'exemple de la lettre de Ben Gourion précitée) qui viennent appuyer leur thèse, c'est-à-dire la négation du sionisme, et du peuple juif (dans le cas de Sand). Ils ne sont donc pas des historiens, au sens propre, mais plutot des idéologues, voire des propagandistes. Les historiens véritables, eux, sont souvent beaucoup moins affirmatifs dans leur présentation des faits historiques. On en donnera un seul exemple, qui concerne l'histoire des Juifs ashkénazes (que Sand décrit comme les descendants des Khazars). Théodor Reinach, auteur d'une Histoire des Israélites parue en 1884, ne craignait pas d'écrire que « nous ne savons pas comment les Juifs sont arrivés [en Europe] ni d'où ils venaient ». On chercherait en vain, dans toute la construction idéologique de Shlomo Sand, la trace d'une telle modestie intellectuelle.

 

 

IV. Saper les fondements de l'État d'Israël et de l'Occident

 

Le thème de Comment le peuple juif fut inventé se trouve déjà, en filigrane, dans un autre livre de Shlomo Sand, Les mots et la terre, où il est abordé de manière moins systématique et moins péremptoire. A partir d'une réflexion sur le concept d'exil (« galout ») et sur son rôle dans la littérature et la pensée sioniste, Sand en arrive à contester l'existence du peuple juif. « L'ancien mythe tribal de la 'semence d'Abraham' – écrit-il notamment – est devenu une "vérité scientifique juive"... A partir de là, le concept "d'exil" a commencé à induire l'idée selon laquelle les juifs de l'ère moderne sont les descendants biologiques directs des "enfants d'Israël"... L'invention du "peuple juif" deux fois millénaire était lancée ». On comprend, en lisant les différents articles qui constituent ce livre, que Sand n'a rien d'un historien, et que sa construction idéologique ne vise pas tant à réécrire l'histoire (projet partagé par tous les « nouveaux historiens ») qu'à déconstruire l'histoire juive, et au-delà même, les fondements de l'Occident judéo-chrétien.

 

Le style universitaire et les nombreuses références ne doivent en effet pas faire illusion : Shlomo Sand est avant tout un militant, au service d'une cause radicale. Il cherche explicitement, dans sa déconstruction de l'histoire juive, du concept même de « peuple juif » (auquel il substitue le « peuple yiddish », curieux néologisme désignant les communautés juives ashkénazes avant la Shoah, dans une vision esthétisante empreinte d'idéologie bundiste) et des fondements de l'existence nationale juive, à détruire toute justification à l'existence de l'État d'Israël. Car si le peuple juif n'existe pas, l'État juif n'a pas lieu d'exister (sans parler des conséquences d'une telle conclusion pour les chrétiens). L'entreprise post-sioniste de Sand et des autres nouveaux historiens rejoint ainsi l'assaut post-moderne contre le judaïsme et contre les fondements de la civilisation occidentale.

 

Conclusion : sociologie néo-marxiste et propagande palestinienne

Warshawski.jpg
Warschawski

 

Il n'est pas anodin que l'inspirateur de certains des thèmes principaux du livre de Sand soit un sociologue, Uri Ram 7 , et non un historien. Chronologiquement, et méthodologiquement, les nouveaux historiens israéliens ont en effet été devancés par les « nouveaux sociologues ». C'est à Ram que Sand emprunte l'idée que les historiens sionistes seraient des « agents du pouvoir ». Mais cette idée-phare qui revient comme une obsession chez les sociologues – souvent marxistes ou néo-marxistes – cités par Shlomo Sand, peut aussi bien s'appliquer à son propre parcours. L'historien du fascisme européen, qui dit avoir « renoncé à la gloire » pour s'attaquer au thème de l'histoire juive, est en effet devenu un vecteur de la propagande propalestinienne en Europe. Promu au rang d'ambassadeur officieux de la cause palestinienne, il donne régulièrement des conférences en France, aux côtés de Michel Warschawski 6, autre renégat israélien qui a été condamné à plusieurs mois de prison pour soutien au terrorisme du FPLP... Récemment encore, Sand participait à une conférence intitulée « Palestine : exister c'est résister », organisée par la municipalité de Sainte-Tulle, en hommage au « grand poète palestinien » Mahmoud Darwish. L'historien de Tel-Aviv, négateur de l'existence du peuple juif, est devenu un agent de la propagande au service du « peuple palestinien ».

Pierre I. Lurçat

 

Article paru dans France-Israel Information

 

Notes

1. Cette interview a été traduite en français sur le site www.protection-palestine.org.

2. Je renvoie à ce sujet à mon article, « Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique », publié dans la revue Controverses, no. 4, février 2007.

3. Segev cité par D. Vidal, in Le péché originel d'Israël, Editions de l'Atelier.

4. Voir Ephraim Karsh, « The 60-Year War For Israel's History », www.jewishpolicycenter.org/pf.php?id=109

5. Voir à ce sujet Robert Wistrich, « Antisemitism Embedded in British Culture », Jerusalem Center for Public Affairs, No. 70, juillet 2008.

6. Sur Warschawski, je renvoie  à mon article, « Michel Warschawski : s'identifier à l'ennemi d'Israël », publié dans la revue Controverses, no. 4, février 2007.

7. Sociologue de l'université Ben Gourion du Néguev.

 

NE DITES PLUS "C'EST DE L'HÉBREU POUR MOI!"

 

CONFIEZ-MOI toutes vos TRADUCTIONS HÉBREU-FRANÇAIS !

Tous documents, lettres, contrats...

Traducteur professionnel, 10 ans d’expérience de la traduction.

Ttarifs concurrentiels et travail rapide et soigné.

 

07.12.2008

Hébron et la haine des origines, Pierre I.Lurçat

"Ce serait une erreur terrible de ne pas repeupler Hébron, voisine et sœur aînée de Jérusalem, et de ne pas y faire venir le plus grand nombre possible de Juifs". Qui a dit cela ? Le rabbin Levinger ? Ou peut-être Daniella Weiss ? Ni l'un ni l'autre : il s'agit de David Ben Gourion, comme le rappellait récemment le journaliste Nadav Shragai dans les colonnes d'Haaretz ¹. En lisant cette déclaration de l'ancien Premier Ministre, juif laïque par excellence, mais dont la Bible était le livre de chevet, on mesure combien le consensus sioniste autour d'Eretz Israël s'est effrité avec le temps et combien se sont répandues l'ignorance, l'indifférence et la détestation, parmi les élites intellectuelles, politiques et médiatiques israéliennes, à l'égard de la ville qui fut la première capitale du Royaume de David. Comment en sommes-nous arrivés là ?

 

davidbengourion.jpg

Au-delà de ses aspects juridiques et politiques, l'affaire du "Bayit ha-Shalom" (la "Maison de la Paix") de Hébron est révélatrice d'une dimension fondamentale, et souvent méconnue, du conflit interne qui divise le peuple juif et l'Etat d'Israël. Pour comprendre la décision du ministre de la Défense, Ehoud Barak, prise avec l'aval de la cour suprême, d'ordonner l'expulsion violente des familles juives vivant pacifiquement dans cette maison – achetée au prix fort et située en un endroit stratégique (sur la route qui relie la ville juive de Kyriat Arba et le Caveau des Patriarches) – il faut la replacer dans le cadre de ce qui constitue le cœur même du "Kulturkampf" israélien, qui ressemble de plus en plus, ces dernières années, à une guerre entre Juifs : la haine des origines.

 

Hébron au cœur du Kulturkampf israélien

 

Israël est un tout petit pays, dont la largeur ne dépasse pas 80 km. Mais les distances qui séparent certains lieux sont incommensurablement plus grandes que celles mesurées sur une carte. Et la distance entre Hébron et Tel-Aviv est encore beaucoup plus grande que celle qui sépare Tel-Aviv et Jérusalem. Dans son chef d'œuvre publié en 1945, Tmol Shilshom ("Hier et avant-hier", traduit en français sous le titre "Le chien Balak"), l'écrivain israélien S. J. Agnon décrivait l'opposition entre Jérusalem, ville trimillénaire symbole de la Tradition et du "Vieux yishouv", et Tel-Aviv, ville nouvelle édifiée sur le sable par les pionniers du sionisme laïc. Cette opposition fondamentale s'est perpétuée jusqu'à nos jours, de même que les sentiments d'étrangeté, d'indifférence et d'hostilité d'une grande partie des élites sionistes et israéliennes envers la capitale du peuple Juif, qui se sont manifestés récemment encore lors des élections municipales. Mais dans le cas de Hébron, cette hostilité est bien plus marquée et prend des formes presque pathologiques, comme en attestent les récentes déclarations de plusieurs dirigeants israéliens, ou la manière dont les médias crient au "pogrome" (anti-arabe, bien entendu) chaque fois que des Juifs de Hébron ont une altercation avec leurs voisins arabes...

 

di0011-hebron-1468.jpg

 

Cette haine de Hébron n'est pourtant pas propre aux dirigeants israéliens actuels, et elle transcende les clivages politiques traditionnels. Elle caractérise en fait l'attitude de certains Juifs qui refusent d'assumer leur vocation et qui voient dans la Cité des Patriarches une menace pour leur désir de ne pas être Juif, ou encore d'incarner un "Nouveau Juif", coupé de ses racines, de la Tradition et de l'héritage transmis par la chaîne des générations, qui remonte jusqu'aux Patriarches. Tout ce que Hébron symbolise, précisément... En effet, le conflit essentiel qui divise et déchire la société israélienne aujourd'hui n'est peut-être pas tant celui qui oppose Juifs et Arabes, ou Juifs de gauche et de droite, ou encore Juifs religieux et Juifs laïques... Il est plutôt celui qui oppose, pour reprendre la terminologie pertinente de J.C. Milner, les "Juifs d'affirmation" et les "Juifs de négation" ².

 

Le projet sioniste, on le sait, est traversé tout entier par une ambivalence fondamentale, présente dès l'origine du mouvement politique créé par Herzl (et l'attitude du "Visionnaire de l'Etat" a souvent été mal comprise, voire déformée à dessein à des fins idéologiques, comme l'a montré brillamment Georges Weisz ³), et qui se trouve jusqu'à aujourd'hui au cœur du débat politique et intellectuel. Cette ambivalence tient au fait que le sionisme politique se définit tantôt comme la continuation de l'histoire juive, et tantôt comme sa négation (négation de l'exil, du judaïsme diasporique, voire du judaïsme tout entier, comme chez le mouvement "cananéen").

 

C'est dans ce contexte que l'on doit examiner la récente affaire de Hébron, dont l'enjeu dépasse de loin, on s'en doute, celui de la propriété d'une maison. Cette affaire – je l'ai écrit avant son issue tragique, mais provisoire – est avant tout politique, malgré l'habillage "juridique" que veulent lui donner ceux qui prétendent toujours parler au nom du "Droit" (oubliant que les pires ennemis d'Israël, à toutes les époques, ont eux aussi invoqué le Droit pour justifier leurs crimes, et que la notion hébraïque du Droit, le "Tsedek", ne se confond jamais avec un instrument de l'arbitraire du pouvoir). Mais à un niveau encore plus profond, au-delà du politique, il s'agit d'une affaire d'identité, à la fois collective et individuelle. Ce n'est pas un hasard si les dirigeants du parti postsioniste Kadima – créé de toutes pièces par Ariel Sharon et Shimon Pérès sur les ruines du Likoud et du parti travailliste – avaient déjà, il y a quelques années, fait de la haine de Hébron un élément central de leur politique.

 

Guy Sorman, un alterjuif en visite à Hébron

Sorman.jpg
Sorman : L'Etat d'Israel est une erreur

 

Dans un numéro spécial de la revue Controverses consacré aux "Alterjuifs", j'ai analysé le cas d'un intellectuel juif français, dont la détestation d'Israël s'est manifestée pour la première fois, comme il l'avoua lui-même avec une franchise étonnante, à l'occasion d'un voyage à Hébron 4 . Guy Sorman, essayiste talentueux et Juif déjudaïsé, raconte dans son livre Les Enfants de Rifaat, qui relate son périple à travers le monde arabo-musulman, comment il a "découvert" que l'Etat d'Israël était "voué à disparaître"... Dans le chapitre intitulé "Fin du peuple juif", Sorman fait cette déclaration apparemment étonnante : "Avant Hébron, je ne m'étais jamais trop interrogé sur l'Etat d'Israël... Depuis Hébron j'ai une conviction bien ancrée : l'Etat d'Israël est une erreur historique, les Juifs n'avaient pas vocation à créer un Etat". Pour justifier cette conclusion extrême, l'intellectuel raconte cette anecdote :

 

"Etes-vous juif?" Au cours de ma déjà longue existence protégée d'intellectuel français né après l'Holocauste, cette question ne me fut jamais posée qu'une seule fois, sur un mode agressif. C'était en Palestine [sic], en l'an 2000, à l'entrée de la ville d'Hébron... Le soldat était un Israélien d'origine éthiopienne : un Falacha, reconnu comme Juif en un temps où Israël manquait d'immigrés nouveaux pour meubler les bas échelons de la nation... A l'entrée du tombeau dit d'Abraham, il me fallut à nouveau arbitrer entre les trois confessions issues de cet ancêtre... Je fus un instant tenté par l'islam chiite ; mon compagnon palestinien m'en dissuada. Je m'en retournai donc au judaïsme et empruntai le chemin réservé à ma race...

 

Cette description de l'arrivée au caveau des Patriarches à Hébron est pétrie de préjugés anti-israéliens, auxquels se mêle une hostilité visible au judaïsme. La clé de cette attitude paradoxale est en effet la prise de conscience par Sorman de son judaïsme, destin inéluctable auquel il ne peut échapper (à défaut d'être une vocation librement assumée). Car le judaïsme n'est pas une simple "religion", à laquelle on pourrait renoncer en se déclarant athée... En entrant dans le caveau des Patriarches, Sorman comprend soudain la nature quasi-indestructible des liens qui l'unissent – malgré lui – à la nation juive et à son père fondateur, Avraham. Mais cette compréhension, loin de susciter un quelconque "retour au bercail", se traduit chez lui par une hostilité décuplée et par la conviction que les Juifs doivent "disparaître"...  Ainsi, la visite à Hébron fait de l'intellectuel déjudaïsé un Alterjuif, c'est-à-dire un Juif qui refuse d'être juif, et qui transforme sa haine de soi en arme polémique, à l'instar de la philosophe Simone Weil 5.

weil.jpg

 

Le cas de Guy Sorman est révélateur, parce qu'il montre bien comment le rejet des origines conduit à douter de l'avenir d'Israël, et à remettre en cause le droit à l'existence de l'Etat juif. L'analyse du discours de Sorman et des autres "Alterjuifs" permet de comprendre la maladie qui atteint aujourd'hui une grande partie de l'establishment politique israélien : le refus d'assumer l'héritage national juif et la haine des origines. C'est en effet, avec parfois des différences de degré, la même attitude pathologique – qualifiée par le philosophe juif allemand Theodor Lessing de "haine de soi juive" – qui est à l'œuvre chez certains dirigeants actuels d'Israël : le refus d'être juif (qui conduisit Otto Weininger jusqu'au suicide) se traduit au niveau collectif et national par le refus d'assumer le destin collectif de l'Etat juif. La haine de Hébron – et à travers elle, la haine des origines de la nation juive – est le symptome le plus frappant de la pathologie suicidaire de ces élites israéliennes postsionistes.

 

Notes

1. Ha'aretz, 24/11/08.

2. Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique, Verdier 2003, p.

3. Voir le beau livre de Georges Weisz, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, L'Harmattan 2006, récemment traduit en hébreu.

4. Voir mon article "Guy Sorman et le souhait d'un monde sans Juifs", publié sous le nom de plume de David Kurtz, Controverses, février 2007.

5. Je renvoie au livre très actuel de Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.

19.09.2008

Kadima ou la politique du ressentiment

Cet article, publié il y a plus de deux ans dans la revue Forum-Israël (disparue depuis), n'a malheusement rien perdu de son actualité. Alors que la probable future Premier Ministre de l'Etat d'Israël vient d'être élue par quelques milliers d'électeurs du parti Kadima, il convient de s'interroger sur ce parti : s'agit-il d'un feu de paille politique, destiné à disparaitre à plus ou moins brève échéance, ou bien d'un phénomène plus profond, traduisant des évolutions significatives de la société israélienne : individualisme, postsionisme et crise des idéologies ?

Tzipi%20Livni.jpg
Tzipi Livni, elue par quelques milliers de membres de Kadima

 Le phénomène Kadima constitue à bien des égards une énigme politique. Apparu subitement sur la scène politique israélienne, le parti Kadima a conquis en un temps record le pouvoir, sans appareil politique et sans véritable programme. Si tout le monde s'accorde pour dire qu'il s'agit d'un tour de force politique, les interprétations divergent quant à l'identité réelle de ce parti. Pour certains observateurs, c'est un parti centriste, "pragmatique et non idéologique 1". D'autres y voient au contraire l'incarnation de l'idéologie postsioniste.

 Pour tenter d'élucider cette énigme, nous proposons d'interpréter le phénomène Kadima comme la victoire de l'idéologie pacifiste, représentée par le mouvement Shalom Archav ("La Paix Maintenant"), né au lendemain de la guerre de Kippour. Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter plus de trente ans en arrière, jusqu'au traumatisme qui a suivi la guerre de Kippour. Kadima est en effet, comme Shalom Archav, un phénomène sociologique tout autant qu'un mouvement politique.

 Amnon Lord, un des observateurs les plus lucides de la gauche et de l'extrême-gauche israélienne, dont il est issu, apporte dans son livre Milhama Ba-Bayit (2) quelques observations capitales pour comprendre le lien qui unit Kadima à Shalom Archav. Nous tenterons d'expliquer comment la victoire du parti créé par Ariel Sharon en 2005 s'inscrit en réalité dans la droite lignée du mouvement pacifiste né au lendemain de la guerre de Kippour, tant par son programme politique, que par sa stratégie de conquête du pouvoir et par ses motivations psychologiques profondes.

 1. Le programme politique

 L'analyse du programme politique de Kadima montre qu'il est en fait quasiment identique à celui du mouvement pacifiste Shalom Archav, résumé par le slogan : "deux Etats pour deux peuples". Ce slogan trompeur correspond bien au programme de Kadima, premier parti de gouvernement qui affirme ouvertement sa volonté de créer un Etat palestinien judenrein à l'ouest du Jourdain, en expulsant manu militari les populations juives de Judée et de Samarie (même si son programme prétend que cet Etat sera "démilitarisé" et ne verra le jour qu'au terme du processus prévu par la "feuille de route").

 Reprenons point par point le programme de Shalom Archav 3. "Partage de la terre entre les deux Etats selon le tracé de la Ligne verte" : à cet égard, Kadima a adopté la plateforme de Shalom Archav, puisque la fameuse "barrière de sécurité" qui épouse grosso modo le tracé de la Ligne verte est destinée de toute évidence, et malgré les dénégations de ses promoteurs, à devenir la frontière permanente de l'Etat d'Israël.

 "Partage de souveraineté sur Jérusalem" : sur ce point, Kadima reste encore dans le flou, mais plusieurs éléments indiquent que le partage de Jérusalem ne constitue aucunement un tabou pour le gouvernement Olmert-Peretz, et que l'ancien maire de la Ville sainte a depuis longtemps accepté l'idée d'un partage de la capitale. Lors de sa récente tournée des capitales européennes, Olmert a ainsi déclaré que "tous les quartiers arabes ne feront pas partie de la ville dans l'avenir 4"...

"Démantèlement des colonies juives de Cisjordanie et de Gaza". Sur ce point capital, Kadima a non seulement adopté la plateforme de Shalom Archav, mais il en a même fait le cœur de son programme et de sa campagne électorale. C'est sans doute la seule promesse électorale que Kadima risque de tenir : la paix n'est pas à l'ordre du jour, les tirs de missiles Qassam sur les villes israéliennes se poursuivent, les inégalités économiques risquent de se perpétuer... Mais une chose est (presque) certaine, c'est que le gouvernement d'Ehoud Olmert chassera de leurs maisons les habitants juifs de Judée-Samarie. Nous verrons plus loin quelles motivations psychologiques expliquent cet ordre de priorités du parti Kadima.

"Retour des réfugiés palestiniens sur le territoire de l'Etat palestinien". A cet égard, Kadima semble être en retrait par rapport aux idéologues de Shalom Archav, qui ont depuis longtemps accepté l'idée que des millions de "réfugiés" palestiniens affluent dans le futur Etat palestinien, au nom du sacro-saint "droit au retour", cœur du plan par étapes élaboré par l'OLP et repris à son compte par la frange la plus radicale de la gauche israélienne. Mais on imagine mal comment l'Etat d'Israël, une fois retourné aux frontières de 1967 (celles que Abba Eban qualifiait avec lucidité de "frontières d'Auschwitz"), pourra empêcher la matérialisation du "droit au retour", une fois que les postes frontières sur le Jourdain seront, tout comme ceux avec l'Egypte, remis entre les mains des "policiers" de l'AP et du Hamas.

 

2. La stratégie de conquête du pouvoir.

Un des aspects par lequel Kadima ressemble le plus à Shalom Archav, par-delà même son programme politique, est la stratégie de conquête du pouvoir qu'il a utilisée et, à un niveau plus fondamental, la conception même de la politique que ce parti véhicule. Beaucoup a été dit sur le rôle des conseillers en marketing politique (les "spin doctors") dans la victoire de Kadima aux dernières élections. Mais peu d'observateurs ont fait le rapprochement avec les méthodes de Shalom Archav. Comme le rappelle Amnon Lord, Shalom Archav a d'abord été un petit noyau d'une dizaine d'activistes. Leur réussite politique a été largement due à leur utilisation de techniques empruntées au monde de la publicité et du marketing : slogans accrocheurs, affiches et autocollants aux "visuels" forts, organisation de manifestations largement médiatisées.

Reuven Adler, le publicitaire qui a invente Kadima.jpg
Reuven Adler, "l'inventeur" de Kadima

 

La victoire de Kadima est, plus encore que celle d'un parti (qui n'existait pour ainsi dire presque pas avant les élections), celle d'un slogan, voire d'un nom (Kadima) et d'un appareil de communication, c.-à.-d. de propagande politique. Pour la première fois dans l'histoire politique d'Israël, les électeurs ont porté au pouvoir un parti qu'ils avaient choisi non pas en raison de son programme et de son contenu, mais de son "emballage" (5).

 Il faudra un jour analyser en détail comment le système démocratique israélien, longtemps vanté pour son pluralisme et sa vitalité exemplaire, en est arrivé au point où il se trouve aujourd'hui. A cet égard également, l'exemple de Shalom Archav est instructif, car il montre comment un groupuscule sans véritable assise sociopolitique peut bouleverser, à terme, la carte politique d'un pays, en utilisant des méthodes fondamentalement antidémocratiques.

 Dans un ouvrage publié en 1984, Peace Now: Blueprint For National Suicide (6), Dan Nimrod décrivait de manière presque prémonitoire la manière dont Shalom Archav a imposé ses vues, d'abord au parti travailliste, puis au gouvernement israélien. Quelque temps auparavant, en décembre 1983, lors d'une tournée de propagande de Shalom Archav aux Etats-Unis, Tseli Reshef avait déclaré au journal Jewish Week : "Il existe certes des différences de conception au sein du parti travailliste concernant la Cisjordanie, mais la direction du parti parle ouvertement de compromis territorial. Nous allons remplir un rôle déterminant afin de pousser le parti travailliste dans la direction que nous souhaitons".

 Commentant ces déclarations, Dan Nimrod écrivait il y a plus de 20 ans : "Cela constitue une véritable divulgation des objectifs de Shalom Archav, consistant à 'pousser chaque gouvernement israélien dans 'la direction qui nous convient'... Il y a là un avertissement auquel le public israélien, toutes tendances confondues, devrait prêter attention. Le choix démocratique ne constitue plus une option, du point de vue de Shalom Archav. Les foules dans les rues et les intrigues en coulisses parviendront à entraîner les gouvernements israéliens dans la direction décidée par un petit groupe élitiste, représentant une minorité en Israël et dans la diaspora. On ne saurait être plus clair."

 Cette description extrêmement lucide du phénomène Shalom Archav met précisément l'accent sur les caractéristiques fondamentales de la stratégie politique du mouvement pacifiste, et permet de comprendre, rétrospectivement, comment ce "petit groupe élitiste" a imposé ses vues aux gouvernements démocratiquement élus en Israël.

 La manipulation des foules et les négociations en coulisse : ce sont bien ces deux moyens qui ont permis à Shalom Archav de conquérir, idéologiquement, le pouvoir en Israël. Amnon Lord, dans son ouvrage cité plus haut, décrit comment le groupuscule pacifiste a imposé dans la culture politique israélienne les "manifestations pour la paix", héritage des pays du bloc communiste, et comment les dirigeants de Shalom Archav ont utilisé les techniques de communication politique et de manipulation des foules, pour asseoir leur influence sur le public israélien. Parti des franges de l'échiquier politique, Shalom Archav a peu à peu phagocyté le parti travailliste, en perte de vitesse depuis sa défaite aux élections de 1977.

 Un des moments-clés de la conquête (idéologique) du pouvoir par Shalom Archav se situe au lendemain des massacres de Sabra et Chatila, lors de la fameuse "manifestation des 400 000" [chiffre exagéré par la propagande du mouvement et les médias qui lui étaient favorables] du 25 septembre 1982 à Tel Aviv. Ce soir-là, rappelle Amnon Lord, le principal orateur du grand "happening" politique, place des Rois d'Israël, n'était pas un membre du mouvement pacifiste, mais Shimon Pérès, le dirigeant travailliste. C'est d'ailleurs ce même Shimon Pérès qui allait jouer un rôle déterminant par la suite, lors des négociations en coulisses qui devaient mener aux accords d'Oslo, guidé par les universitaires et idéologues Ron Pundak et Yair Hirshfeld.

 La victoire du parti Kadima et la politique actuelle du gouvernement sont l'aboutissement de ce processus antidémocratique de conquête du pouvoir par "les foules dans les rues et les intrigues en coulisse", dont Shalom Archav a été le principal maître d'œuvre. Les historiens devront un jour décrire comment cette stratégie de conquête a été menée victorieusement, avec l'appui et le financement de puissances étrangères (Union européenne notamment). Mais il reste à comprendre quelles ont été et quelles sont encore les motivations profondes de ceux qui, de Shalom Archav à Kadima, ont réussi à imposer au peuple d'Israël des concessions territoriales que les armées arabes n'ont jamais pu obtenir, ni sur les champs de bataille, ni dans le cadre des négociations diplomatiques.

 

 

Le logo du parti Kadima.png

3. Les motivations profondes

 On ne comprendra rien à la politique israélienne tant que l'on négligera le rôle essentiel des motivations profondes de certains partis politiques et organisations, qui peuvent se résumer en un mot : celui de "ressentiment". Shalom Archav n'est en effet pas tant née du traumatisme de la guerre de Kippour, que de la volonté de renverser le résultat des élections et d'en découdre avec le Likoud qui venait d'arriver au pouvoir, mettant fin à l'hégémonie politique travailliste de trente ans.

 Kadima, de la même façon, exprime le ressentiment des élites laïques occidentalisées face à la montée des religieux. Car, comme le fait remarquer Yitshak Adda, "le seuil des 50% d'enfants inscrits dans des écoles primaires religieuses devrait être franchi d'ici la fin de la décennie... C'est la perspective de ce basculement démographique interne qui explique le culte soudain de la classe politique pour Ariel Sharon et l'émergence de Kadima au centre de la scène politique (7)". 

Cette "menace démographique" interne qui devrait à terme assurer une majorité au public juif religieux en Israël explique la précipitation avec laquelle les dirigeants du parti Kadima au pouvoir veulent fixer définitivement les frontières, et surtout le caractère de l'Etat d'Israël, pour éviter "la transformation de l'Etat des Juifs en Etat juif" (Y. Adda)

 

amona3.jpg
Le ressentiment erige en politique : Amona

A cet égard, le phénomène Kadima procède de la même motivation psychologique que le phénomène Shalom Archav. Dans les deux cas, c'est le ressentiment qui est le moteur principal de leur combat politique, dirigé contre "l'ennemi intérieur", qui est désigné à la vindicte du peuple, y compris en s'alliant objectivement avec les ennemis extérieurs.

 Shmuel Trigano avait décrit il y a déjà plusieurs années ce phénomène politique et sociologique, à propos du fameux "camp de la paix" : "Le 'camp de la paix' n'a cessé d'en appeler au monde, de le solliciter, de l'interpeller, pour s'imposer du dehors à ceux qu'il excluait de ses rangs distingués, en les diabolisant au passage et en attirant sur eux une vindicte et un mépris de l'opinion publique internationale... A l'époque de l'élection de Begin, les sépharades, qu'on rendait responsables de sa venue au pouvoir, s'étaient vus fustigés de la sorte et accusés d'être tout simplement des 'fascistes'... Plus tard, ce fut une autre catégorie qui fut bannie en bloc, les Juifs religieux. Puis, aujourd'hui, les 'colons'. Le 'camp de la paix' a toujours ainsi un 'mauvais Israël' contre lequel s'affirmer, une exclusion d'autrui à travers laquelle il s'identifie lui-même. Son identité est fondamentalement une identité du ressentiment (8)".

 Ainsi, loin d'exprimer un quelconque pragmatisme, le programme politique de Kadima traduit au contraire un profond ressentiment transformé en motivation politique. Les récentes déclarations de responsables de Tsahal expriment tout haut ce que les opposants au retrait de Gaza avaient prédit depuis longtemps : en quittant Gaza, le gouvernement israélien a donné au Hamas la victoire électorale sur un plateau, tout en mettant les villes israéliennes du Néguev à portée des missiles Qassam. Ces conséquences prévisibles montrent bien que le gouvernement dirigé par Kadima a sacrifié la sécurité d'Israël sur l'autel de son idéologie pacifiste, héritée de Shalom Archav.

Notes

 

1. Michel Gurfinkiel, Valeurs actuelles, 13 janvier 2006. Voir aussi Barry Rubin, "Le nouveau réalisme israélien", article publié simultanément par plusieurs quotidiens internationaux, www.project-syndicate.org.

2. Amnon Lord, Milhama ba-Bayit, Tammuz, Tel Aviv 2003.

3. Ce programme est exposé sur le site Internet de sa branche française, www.lapaixmaintenant.org.

4. Caroline Glick, "Olmert's plan for Jerusalem", Jerusalem Post, 16 juin 2006.

5. Sur les liens entre publicite et propagande politique, voir l'ouvrage important de Liliane Lurcat, La manipulation des enfants par la télévision et l'ordinateur, nouvelle édition, F.X De Guibert, Paris 2008.

6. Dan Nimrod, Peace Now: Blueprint For National Suicide, Dawn Publishers 1984.

7. Yitshak Adda, "Amona et la démographie politique d'Israël", Forum-Israël no.1, mars 2006.

8. Shmuel Trigano, L'ébranlement d'Israël, Seuil 2002, p. 124. C'est moi qui souligne.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu