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  • Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique - (P.I.Lurcat)

    Je voulais depuis longtemps mettre en ligne cet article paru il y a quelques années dans la revue Controverses (publié sous un nom de plume sur la demande du directeur de la revue). La sortie du dernier livre (ou livret) d'Esther Benbassa, dont le nombre de pages est inversement proportionnel au nombre de critiques élogieuses parues dans les médias, m'en donne l'occasion. Le lecteur jugera si cette analyse a perdu de son actualité... P.I.L.

    Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique

    Moi, je suis une Juive du hasard. Je n'ai pas de patrie, je n'ai aucun attachement territorial

     

    E. Benbassa 1

     

     

                En 1979, l'écrivain Wladimir Rabi publiait un essai au titre provocateur : Un peuple de trop sur la terre ? (2). Dans ce livre, écrit sur un ton véhément et imprécateur, Rabi s'en prenait notamment aux clercs juifs de la diaspora, qui avaient trahi selon lui les principes de la morale juive, en soutenant la « politique inique » des gouvernements israéliens envers les Palestiniens. Vingt ans plus tard, une autre intellectuelle juive publie un livre qui pose une question similaire : Les Juifs ont-il un avenir ?(3). Publié au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, avec un lancement médiatique important (l'hebdomadaire Le Point lui consacre sa couverture et en publie des extraits), ce livre est vécu par beaucoup de Juifs en France comme une provocation.

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    Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), Esther Benbassa n'est pratiquement jamais intervenue dans le débat public avant l'année 2000, excepté un article cosigné avec son mari dans Le Monde du 29 avril 1998, intitulé : « Post-sionisme, oui. Mais après ? ». Historienne, spécialiste du judaïsme sépharade, elle a publié une dizaine d'ouvrages depuis 1985, consacrés pour la plupart à la culture judéo-espagnole (4). Plus récemment, elle a élargi son champ d'étude, en publiant une Histoire des Juifs de France (5) et un Dictionnaire de civilisation juive (6), écrit en collaboration avec son mari. A partir de septembre 2000, elle intervient régulièrement dans les médias français, notamment dans les colonnes de Libération, où elle publie pas moins de neuf articles entre le 11 septembre 2000 et le 30 août 2004.

     

     

    De la tour d'ivoire de l'EPHE à l'intervention dans le débat politique

     

    C'est en septembre 2000 qu'Esther Benbassa écrit son premier article polémique, au titre provocateur, « La religion de la Shoah ». Dans cette tribune publiée le 11 septembre 2000 dans Libération, Esther Benbassa aborde certains des thèmes qui lui vaudront une aura médiatique durable, comme la minimisation de l'antisémitisme et la critique de l'establishment juif et sioniste, accusé d'utiliser la Shoah à des fins politiques. Mais c'est sa dénonciation de « l'industrie de la Shoah » qui provoque le scandale.

     

                L'article de Benbassa prend pour point de départ deux livres parus aux Etats-Unis, celui de Peter Novick, The Holocaust in American Life, et celui de Norman Finkelstein, The Holocaust Industry (7). Ces deux livres évoquent ce que Benbassa appelle la « place pathologique que la Shoah en est venue à occuper dans la vie américaine ». Selon elle, la même situation prévaut en France. Pour expliciter cette thèse, Benbassa part d'un exemple personnel :

     

    Je suis une praticienne de l'histoire des juifs, qui écris cette histoire et l'enseigne. Quelle ne fut pas ma surprise le jour où, à ma sortie d'un amphithéâtre bondé, un étudiant me poursuivit pour me dire : « Comment est-il possible que vous enseigniez la Shoah sans pleurer, le sourire aux lèvres ? » Pendant des semaines, cet auditeur me persécuta pour me rappeler sa vérité. Pour dispenser un savoir acceptable sur ce sujet, il convenait de se transformer en Sarah Bernhardt et de ressentir au plus fort l'émotion, pour la communiquer (8).

     

    Cette anecdote, censée illustrer l'attitude pathologique de certains Juifs (nous verrons tout à l'heure qui est visé) envers la Shoah, en dit plus long qu'il n'y paraît sur le raisonnement de Benbassa. Tout d'abord, sur sa façon de tirer d'un exemple unique une règle générale. Nous verrons qu'elle utilise cette méthode pour démontrer qu'il n'y a pas d'antisémitisme en France. Par ailleurs, on trouve dans cet extrait une ironie hautaine caractéristique de l'enseignante, qui ne ressent aucune compassion pour cet étudiant, bouleversé par le cours sur la Shoah, et surpris de la froideur manifestée par son professeur.

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    Loin de s'émouvoir de l'attitude de son étudiant, somme toute très humaine et compréhensible, Benbassa n'a que mépris pour lui, et le dépeint sous un jour caricatural. Face à cet auditeur hyper-émotif, qui la « persécute » (le terme est choisi à dessein), Benbassa revendique le droit d'enseigner la Shoah comme tout autre sujet, avec la froideur et l'objectivité qui conviennent au professeur d'université… A partir de cette anecdote, Benbassa en vient à sa thèse principale, qui s'énonce ainsi :

     

    Au fil des années, la mémoire du passé, la mémoire de la Shoah se sont imposées jusqu'à parfois étouffer, aujourd'hui, la vie. Jusqu'à légitimer une étonnante tendance à la victimisation. C'est ainsi que, dans un Occident où l'antisémitisme est actuellement loin de représenter un quelconque danger pour le quotidien des juifs, on traque chaque mot suspect, chaque phrase, le moindre cyberdérapage…

     

    Nous allons voir comment Benbassa maintiendra envers et contre tout son affirmation - énoncée en septembre 2000 - de l'absence de danger d'antisémitisme, alors même que les Juifs font face à une vague grandissante d'attaques verbales et physiques, qui culminera au moment de la conférence de Durban. Notons au passage l'emploi du verbe « traquer », là encore choisi à dessein, qui semble vouloir dire que, dans la France de l'an 2000, ce sont les Juifs qui sont devenus les traqueurs (ou les persécuteurs, comme l'étudiant évoqué ci-dessus) alors que les malheureux antisémites en sont réduits à se cacher…

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    Une "juive du hasard"...

      

    Le « lobby de la Shoah » et le « Disneyland du génocide »

     

    Dans la suite de cet article, Benbassa explique comment « la victimisation immunise le juif contre toute critique et immunise par là même Israël ». Cette affirmation, devenue un poncif du discours anti-israélien, a été mille fois entendue depuis lors. Mais Benbassa va encore plus loin. Faisant sienne l'expression de « Shoah-business », qui appartient au vocabulaire des négationnistes 9, Benbassa développe ce thème, sur un ton qui évoque plus le discours d'un Le Pen ou d'un Faurisson que celui d'une enseignante à l'EPHE :

     

    Par-delà le lobby de la Shoah, ses récupérations politiques et intellectuelles, ses faiseurs larmoyants, ses compromissions financières, son centre Simon Wiesenthal à Los Angeles, sorte de Disneyland du génocide, par-delà ses faussaires comme Jerzy Kosinski (…) et par-delà son « industrie », qu'en est-il vraiment de la Shoah, de celle vécue dans la chair?

     

    Ce morceau de bravoure, qui pourrait figurer dans une anthologie de la prose antisémite contemporaine, est une véritable attaque en règle contre la communauté juive et contre tous ceux qui luttent contre l'antisémitisme au nom du souvenir de la Shoah. Esther Benbassa, qui n'est certes pas antisémite, reprend pourtant à son compte les accusations traditionnelles contre les Juifs. Plus tard, elle reviendra sur certaines des outrances de cet article - regrettant sans doute de s'être laisser emporter avec une virulence bien peu conforme à sa vision de l'attitude qui convient à un universitaire… Ainsi, dans le livre d'entretiens écrit à quatre mains avec son mari, Les Juifs ont-il un avenir ?, elle prend la défense d'Elie Wiesel contre Norman Finkelstein, et rejette l'expression de « Shoah business » :

     

    Des hommes comme Elie Wiesel, leur œuvre et leur personnalité, ont contribué à sensibiliser un public jusque-là ignorant, ont pu jouer un rôle informatif capital… L'accusation lancée contre un Wiesel et quelques autres d'avoir favorisé le développement d'un « Shoah Business » - qu'on songe seulement au livre de Norman Finkelstein, L'Industrie de l'Holocauste - ne m'intéresse pas, cependant. Je ne sais pas à partir de quel moment on fait du business. Après tout, tout est affaire de business(10).

     

    Mais qui faut-il croire ? La Benbassa qui, dans les colonnes de Libération, dénonce le « lobby de la Shoah », les « faiseurs larmoyants » et le « Disneyland du génocide », ou bien celle qui, dans un livre au ton bien plus mesuré, défend Wiesel contre les attaques de Finkelstein ? Nous tenterons plus loin d'expliquer cette contradiction.

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    Avec son mari. J.C. Attias

     

     

    Y a-t-il des actes antisémites en France ?

     

    L'article provocateur d'Esther Benbassa a été publié le 11 septembre 2000. Un mois plus tard, c'est le début de l'« Intifada Al-Aqsa », très vite relayée en Europe, et en France notamment, par une vague d'agressions antijuives sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comment réagit notre historienne ? En reconnaissant avoir sous-estimé le danger de l'antisémitisme ? Pas du tout. En s'interrogeant sur les causes de ce nouveau phénomène ? Encore moins… Benbassa réagit exactement comme la quasi-totalité des médias français, face à la vague d'antisémitisme de l'automne 2000 : par le déni de réalité.

     

     

    "Pensons à ces jeunes musulmans de France qui ont mis le feu à des synagogues, au début de la seconde Intifada, à l'automne 2000. Doit-on parler, comme on l'a fait, d'agressions antisémites ? Ces jeunes gens se sont identifiés à la cause palestinienne, aux lanceurs de pierres palestiniens, à une souffrance qui n'était pas directement la leur. Et cette proximité, réelle ou fantasmée, a été plus forte que toutes les belles leçons de l'éthique républicaine" (11).

     

    Ainsi, pour Benbassa, l'incendie de synagogues n'est pas un acte antisémite, dès lors que son auteur s'identifie à la « cause palestinienne » et aux « lanceurs de pierres palestiniens » (Notons au passage que l'historienne a un train de retard… sur l'histoire. Au cours de la seconde Intifada, les pierres - symbole de la première Intifada - ont laissé la place aux armes à feu et aux bombes humaines). Mais le comble de la mauvaise foi et du ridicule est atteint lorsque Benbassa entend démontrer l'inexistence de l'antisémitisme par un exemple concret, tiré de son expérience personnelle :

     

    Ceci dit, pas de panique excessive : au moment même où tout cela se passait, j'allais faire mes achats dans le XVIIIe arrondissement, et mes commerçants arabes et musulmans n'ont pas oublié de me souhaiter un bon Nouvel An juif.

     

    Ici encore, la « praticienne de l'histoire des juifs » innove, en tirant de sa vie privée une leçon générale et universelle. Des synagogues ont brûlé, aux Ulis, à Trappes, à Bondy ? Des juifs ont été agressés, insultés, pris à partie, tabassés et roués de coups ? Soit.. Mais au même moment, Madame Benbassa faisait ses courses dans le XVIIIe arrondissement, et ses commerçants arabes et musulmans lui souhaitaient la bonne année.  Pas de panique, donc… Ce raisonnement s'apparente à une forme de solipsisme : seule mon expérience personnelle compte. Peu importe ce que subissent les Juifs dans le fond de leur banlieue, dans le « 9-3 » et ailleurs, puisque je peux moi, Esther Benbassa, continuer à faire mes courses tranquillement et à être saluée par mes commerçants arabes…

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    La "preuve par le moi"

     

    Cette « preuve par le moi » sera utilisée par d'autres sophistes juifs, qui seront régulièrement invités par les médias pour témoigner de l'absence d'agressions antisémites. L'avocat Théo Klein - qui use et abuse de son titre d'ancien président du CRIF - apportera lui aussi son témoignage de Juif des « beaux quartiers » (son cabinet est situé sur les Champs-Elysées), jurant que premièrement, il n'y a pas d'antisémitisme en France, et que deuxièmement et par ailleurs, les agresseurs des Juifs sont eux-mêmes des « victimes de l'exclusion »… Plus récemment, Jacques Attali a soutenu lui aussi qu'il n'y avait pas d'antisémitisme en France, en donnant pour preuve son parcours exemplaire...

     

    Dans la postface à ce même livre d'entretiens, rédigée à l'occasion de sa nouvelle édition en poche en juin 2002, Esther Benbassa et son mari mettent un peu d'eau dans leur vin et reconnaissent la réalité de la vague d'agressions antijuives. Mais c'est pour accuser aussitôt les dirigeants juifs d'avoir instrumentalisé ces agressions, au bénéfice de l'Etat d'Israël…

     

    Les actes antijuifs avaient commencé au tout début de la première [sic] Intifada, dès l'automne 2000, mais après le 11 septembre 2001, l'atmosphère ne fit que se dégrader. Ben Laden avait-il servi de modèle à certains jeunes Maghrébins ? L'islamophobie qui se donna libre cours après l'effondrement des Twin Towers n'encourageat-t-elle pas aussi le leadership à user de ces manifestations d'agressivité antijuive comme d'un instrument politique susceptible de favoriser un redressement de l'image d'Israël, qui pendant des mois n'avait cessé d'être écornée ? Songeons également que les dirigeants israéliens ont pu se bercer de l'illusion que cette flambée « antisémite » encouragerait les Juifs de France à émigrer en Israël en grand nombre (12).

     

    Ce dernier argument sera repris par un politicien démagogue, José Bové, qui accusera le Mossad d'avoir brûlé des synagogues en France pour inciter les Juifs à émigrer en Israël… Quant au thème de l'islamophobie et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le leadership juif, il a été développé avec insistance dans les colonnes de nombreux médias (13).

     

     

    Benbassa contre les « intellectuels organiques »

     

    Une des clés de l'attitude d'Esther Benbassa, depuis le début de la seconde Intifada et de ses répercussions en France, se trouve dans son attaque contre les « intellectuels organiques de la communauté [juive]  ». Ce concept, emprunté au marxiste italien Antonio Gramsci, est utilisé à plusieurs reprises par Benbassa dans son livre Les Juifs ont-ils un avenir ?

     

    Pendant que les victimes civiles du conflit se multipliaient, aussi bien en Israël qu'en Palestine, les intellectuels organiques de la collectivité juive de France estimaient plus urgent d'exercer leur talent réthorique dans la dénonciation des effets pervers de la Conférence mondiale, tenue à Durban du 31 août au 7 septembre 2001, sur la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance… Plusieurs ONG y avaient certes tenu des discours de type clairement antisémite, et la presse elle-même avait stigmatisé cette honteuse dérive. Mais fallait-il à tout jamais s'interdire, en raison des excès scandaleux dont Durban avait été le théâtre, de formuler la moindre critique à l'encontre de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ? (14)

     

    Ce raisonnement exprime un syllogisme maintes et maintes fois répété en France depuis quelques années. La dénonciation de l'antisémitisme ne doit pas nous empêcher de critiquer la politique israélienne… (Ceux qui recourent à cet argument sont en général préoccupés de manière exclusive par la « critique » - c'est-à-dire en fait par le vomissement - de l'Etat d'Israël, et la dénonciation de l'antisémitisme ne constitue pour eux qu'un simple passage obligé, comme une formule de politesse.) Mais pour Benbassa, comme pour Pascal Boniface (15), ce sont les intellectuels juifs qui empêchent tout libre débat d'idées, en interdisant de formuler « la moindre critique à l'encontre de la politique israélienne… » Et pour étayer cette affirmation, Benbassa établit à son tour, comme Boniface (ou comme Tariq Ramadan), une liste de ces fameux « intellectuels organiques » (ceux que Ramadan appelle les « intellectuels communautaires »). La liste Benbassa comprend les noms de l'avocat Gilles William Goldnadel, de l'universitaire Raphaël Draï, du journaliste Guy Konopnicki, et du sociologue Shmuel Trigano (16).

     

    Benbassa, à la différence de Tariq Ramadan, n'inclut pas le philosophe Pierre-André Taguieff parmi les « intellectuels organiques » de la collectivité juive… Mais elle lui reproche d'avoir « fourni au leadership juif la caution "scientifique" dont il pouvait avoir besoin » dans la lutte contre l'antisémitisme. Et elle ironise, dans une tribune publiée par Libération (17), sur ceux qui « parlent à tort et à travers d'antisémitisme » et qui se « pâment devant le mot tout nouveau de judéophobie » - allusion au livre très remarqué de P.-A. Taguieff… Le concept d'« intellectuels organiques » utilisé par Esther Benbassa laisse penser que tous ces intellectuels - qui ont en réalité des opinions très diverses - sont inféodés à un mythique « lobby juif » qui leur dicte leurs prises de position… A en croire Benbassa, les intellectuels organiques de la communauté juive perdent tout jugement critique dès lors qu'il est question d'Israël : ils se conduisent en porte-parole du gouvernement israélien… (Cette accusation rejoint celle portée par Tariq Ramadan dans son fameux article contre les « nouveaux intellectuels communautaires », qui avait été refusé par Le Monde et Libération, avant d'être finalement publié par le site islamiste Oumma.com.)

     

     

    Le piège de l'intellectuel médiatique

     

    La dénonciation par Esther Benbassa des « intellectuels organiques » permet de comprendre sa position paradoxale d'intellectuelle juive qui revendique son identité sépharade, pour critiquer et dénoncer de manière exclusive l'Etat d'Israël et la communauté juive. C'est en effet par opposition systématique à ces derniers qu'elle prend position dans le débat politique français. On aurait du mal à trouver un exemple d'une déclaration de Benbassa en défense de la communauté juive et de ses représentants… Même lorsqu'elle accepte de reconnaître l'existence des actes antisémites, après en avoir pendant longtemps nié la réalité, c'est pour mieux accuser le leadership juif d'instrumentaliser l'antisémitisme et de favoriser l'islamophobie. C'est contre la figure de l'« intellectuel organique » que Benbassa se définit, en tant qu'intellectuelle « du dehors », invoquant à ce sujet la figure d'Edward Said :

     

    Comme on l'a récemment rappelé à propos d'Edward Said, l'intellectuel est « l'homme du dehors, il n'appartient pas à ses appartenances, ne se résume pas à ses origines, ses intérêts, ses positions ». Parce qu'il « n'y a pas de pensée sans un effort de désappartenance »…(18)

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    Edward SAID

     

    A une autre occasion, elle cite encore Said, qui écrit dans son autobiographie :

     

    Ma priorité a toujours été celle de la conscience intellectuelle plutôt que la conscience nationale ou tribale, malgré la solitude qu'un tel choix risque d'imposer (19).

     

    Ces deux citations d'Edward Said permettent de comprendre l'attitude d'opposition systématique de Benbassa, qui dirige toujours son esprit critique contre Israël et contre les dirigeants de la communauté juive de France. Notons au passage que l'attitude d'Edward Said était loin de correspondre à cette définition avantageuse de l'intellectuel. On se souvient qu'il s'était fait photographier avec complaisance en train de lancer une pierre par-dessus la frontière israélo-libanaise, aux côtés de militants du Hezbollah… Contrairement à Benbassa, Said dirigeait ses pierres (et sa plume) contre ses ennemis, pas contre sa propre communauté.

     

    Obsédée par son refus d'être prise pour une « intellectuelle organique » et par sa volonté de « désappartenance » permanente, c.-à-d. de critique systématique de son peuple et des siens, Esther Benbassa est devenue une intellectuelle médiatique. Son désir d'échapper à ses appartenances et à ses origines l'a emporté sur sa fierté de Juive sépharade, qu'elle exprimait au tout début de sa carrière d'historienne. A force de vouloir rejeter ses origines et toute attache ou loyauté envers les siens, elle a fini par devenir, comme elle le reconnaît dans un rare moment de sincérité, une « juive du hasard », sans patrie et sans attachement territorial.

     

    Pierre Itshak Lurçat

     

     

    Notes

    1. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 245.

    2. Wladimir Rabi, Un peuple de trop sur la terre ? Les presses d'aujourd'hui, 1979.

    3. E. Benbassa et J.-C. Attias, Les Juifs ont-il un avenir ?, Jean-Claude Lattès, 2001. Réédité en poche en 2002 par Hachette Littérature.

    4. Parmi lesquels : Cultures juives méditerranéennes, Syros 1985 ; Un grand rabbin sépharade en politique, Presses du CNRS 1990 ; Juifs des Balkans, La Découverte 1993.

    5. Seuil, 1997, 2e édition 2000.

    6. Larousse, 1997, 2e édition revue et corrigée 1998.

    7. Traduit en français et publié aux éditions La Fabrique, avec une préface de Rony Brauman.

    8. « La religion de la Shoah », Libération, 11 septembre 2000.

    9. Voir à ce sujet, P.-A. Taguieff, La nouvelle Judéophobie, Mille et une nuits 2002, p. 132.

    10. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 98.

    11. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 219.

    12. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 261.

    13. Citons par exemple l'article de X. Ternisien, « Les dangers de l'islamophobie », Le Monde, 12-13 mai 2002.

    14. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 268.

    15. Voir son fameux brûlot, A-t-on le droit de critiquer Israël ?

    16. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 269, n.1.

    17. E. Benbassa, « Entre la honte et la rage », Libération 10 avril 2002.

    18. Interview d'Edward Said dans Le Point, 13 juin 2002, cité dans Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 279.

    19. E. Benbassa, « Tariq Ramadan et l'islam "mou" de Turquie », Le Monde, 20 novembre 2003.

     

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  • EUREKA! Quand Jacques Attali découvre... l'antisémitisme

    attali.jpgJacques ATTALI, qui expliquait doctement dans les colonnes de Ha'aretz, il y a quelques semaines, que l'antisemitisme n'existait pas en France, et qu'il était une "invention de la propagande israelienne" [sic], accuse aujourd'hui Jean-Louis BIANCO d'etre antisémite!

    Nouvelle preuve du solipsisme de M. Attali, pour qui tout ce qui le touche personnellement existe, mais tout le reste n'est qu'illusion ou propagande... P.I.L

    ARTICLE DE L'EXPRESS

    Chute du mur de Berlin

    Jacques Attali accuse Jean-Louis Bianco d'antisémitisme

    Par Thierry Dupont, Eric Mettout, publié le 09/11/2009 15:20 - mis à jour le 09/11/2009 16:15

    Pour le député PS, si, en 89, l'ex-conseiller de François Mitterrand était réticent à la réunification allemande, c'est parce qu'il est juif. De "l'antisémitisme inconscient", selon Jacques Attali.

    Jacques Attali a la colère froide. Il l'a manifesté une nouvelle fois, ce lundi matin, sur i>Télé, où il était l'invité de Jean-Jérôme Bertolus, à l'occasion du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Quelques heures plus tôt, Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Elysée en novembre 1989, s'était exprimé sur le même sujet dans les colonnes du Journal du dimanche. Et notamment sur le rôle qu'avait joué selon lui Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, et Jacques Attali, le conseiller spécial du président, dans la réaction sans enthousiasme de François Mitterrand à l'idée de la réunification allemande.

    Argument de Jean-Louis Bianco? Contrairement à lui, et finalement à François Mitterrand, Roland Dumas et Jacques Attali éprouvaient une "certaine peur des Allemands", le premier en raison du passé de résistant de son père, le second parce qu'il "est juif", ce dernier essayant "d'ailleurs de tirer Mitterrand vers ses propres préoccupations. Mais sans succès."

    Jacques Attali, qui nous avait alerté dès hier soir par e-mail, voit dans cette remarque une forme "d'antisémitisme inconscient", qu'il a demandé au Parti socialiste, le parti de Jean-Louis Bianco, de ne pas laisser sans suite. "Si une telle phrase avait été prononcée par Le Pen, accusant un collaborateur du président de la République d'être biaisé par ces origines, elle aurait fait scandale", s'indigne-t-il.

    Contacté par LEXPRESS.fr, Jean-Louis Bianco a reconnu que "dans le JDD, [il a] écrit que Roland Dumas, parce que son père avait été fusillé par les nazis, et Jacques Attali, parce qu'il était juif, avaient sur l'Allemagne une sensibilité particulière". Mais "dire cela voulait manifester une sympathie et non exprimer de l'antisémitisme", se justifie-t-il.

    Pas suffisant pour Jacques Attali, toujours scandalisé, malgré les "excuses" du député des Alpes-de-Haute-Provence. "Cela reste absolument honteux. Epouvantable. Ma position sur l'Allemagne n'a rien à voir avec une des dimensions de mon histoire. Dire que mes conseils au président étaient déterminés par mon judaïsme est ignoble. Et cette déclaration est, évidemment, antisémite."

  • Jacques Attali ou la "preuve par le moi"

    Un nouveau cas de solipsisme juif

     

    Itshak Lurçat

     

    Ces dix dernières années, Israël s’est mis à prendre ses désirs pour des réalités, à savoir, que la situation en France est désastreuse et que les gens émigrent en Israël. C’est une propagande très dangereuse que de faire croire que la situation en France est terrible. C’est ridicule ! Je suis un exemple du fait que ce n’est pas vrai. Je suis parti de rien et j’ai prospéré dans le monde entier et aussi en France.

     

    (J. Attali interviewé dans Ha'aretz, traduction de Menahem Macina)

     

     

    La récente interview de Jacques Attali dans Ha'aretz a soulevé une émotion légitime dans la communauté juive francophone. L'écrivain juif à succès y affirme, avec une véhémence confinant parfois à la vulgarité, qu'il n'y a pas d'antisémitisme en France aujourd'hui, et que seule la « propagande » israélienne veut faire croire le contraire... Le thème n'est en réalité pas nouveau. Rappelons, pour mémoire, les déclarations tonitruantes de Théo Klein dans les colonnes du Monde, ou encore le pamphlet écrit par deux mauvais journalistes, Cécilia Gabizon et Johan Weisz, pour démontrer que l'antisémitisme serait exagéré et exploité par Israël pour renforcer l'alyah.

     

    attali.jpgIl est surprenant, à première vue, de voir un Jacques Attali joindre sa voix au chœur des négateurs de l'antisémitisme en France. Son propos ressemble en effet, de manière atténuée, à celui d'un José Bové, qui voyait la main du Mossad derrière les incendies de synagogues. En niant l'existence de l'antisémitisme, Attali insulte toutes ses victimes, qui subissent presque quotidiennement injures ou agressions (et aussi les victimes de cette variante encore plus généralisée de l'antisémitisme qu'est le racisme antiblanc ou antifrançais). On pourrait mettre ses propos excessifs sur le compte d'un désir de publicité – il fait actuellement la promotion de ses deux derniers livres – ou encore d'un énervement passager, provoqué par les questions insistantes du Ha'aretz, journal des élites postionistes israéliennes qui avait déjà créé la polémique il y a quelques années en interviewant Alain Finkielkraut.

     

    Mais l'attitude d'Attali tient à mon avis à des raisons plus profondes, que j'avais analysées il y a quelques années dans un article sur l'historienne Esther Benbassa (publié dans le numéro spécial de la revue Controverses, consacré aux « Alterjuifs »). Benbassa, tout comme Attali, s'employait à nier l'existence de l'antisémitisme – au moment même où les synagogues brûlaient – avec une mauvaise foi évidente et un discours idéologique très proche de celui d'Attali. Tout comme celui-ci, elle utilisait, pour « démontrer » l'inexistence de l'antisémitisme, un exemple concret, tiré de son expérience personnelle :

     

    Pensons à ces jeunes musulmans de France qui ont mis le feu à des synagogues, au début de la seconde Intifada, à l'automne 2000. Doit-on parler, comme on l'a fait, d'agressions antisémites ? Ces jeunes gens se sont identifiés à la cause palestinienne, aux lanceurs de pierres palestiniens, à une souffrance qui n'était pas directement la leur...

    Ceci dit, pas de panique excessive : au moment même où tout cela se passait, j'allais faire mes achats dans le XVII e arrondissement, et mes commerçants arabes et musulmans n'ont pas oublié de me souhaiter un bon Nouvel An juif.

     

    [photo : Esther Benbassa]

    EstherrrrBenbassaGGG.jpgDes synagogues ont brûlé, aux Ulis, à Trappes, à Bondy ? Des juifs ont été agressés, insultés, pris à partie, tabassés et roués de coups ? Soit. Mais au même moment, Madame Benbassa faisait ses courses dans le XVIII e arrondissement, et ses commerçants arabes et musulmans lui souhaitaient la bonne année.  Pas de panique, donc… Ce raisonnement s'apparente à une forme de solipsisme : seule mon expérience personnelle compte. Peu importe ce que subissent les Juifs dans le fond de leur banlieue, dans le « 9-3 » et ailleurs, puisque je peux moi, Esther Benbassa, continuer à faire mes courses tranquillement et à être saluée par mes commerçants arabes… Cette « preuve par le moi » a été utilisée par d'autres sophistes juifs, régulièrement invités par les médias pour témoigner de l'absence d'agressions antisémites. L'avocat Théo Klein - qui use et abuse de son titre d'ancien président du CRIF - apporta lui aussi son témoignage de Juif des beaux quartiers (son cabinet est situé sur les Champs-Elysées), jurant que premièrement, il n'y a pas d'antisémitisme en France, et que deuxièmement et par ailleurs, les agresseurs des Juifs sont eux-mêmes des « victimes de l'exclusion »…

     

    L'attitude de Jacques Attali est similaire à celle d'Esther Benbassa ou de Théo Klein. Il pratique lui-aussi le solipsisme juif, en affirmant envers et contre tout que l'antisémitisme n'existe pas... La preuve ? Sa carrière exemplaire, de Juif « parti de rien qui a prospéré dans le monde entier » [sic]. Cette dernière citation, pour ridicule qu'elle soit, est riche d'enseignements. Attali, auteur de best-sellers qui se flatte d'avoir 21 manuscrits en cours dans son ordinateur, refuse de voir l'antisémitisme, parce que ce dernier pourrait nuire à son statut et à sa vision du monde. L'antisémitisme, les synagogues incendiées dans les banlieues françaises, l'assassinat d'Ilan Halimi, le djihad mondial : tout cela importune Attali, occupé à des tâches tellement plus importantes, comme celle d'expliquer au monde entier comment « sortir de la crise » ou de relater l'histoire du Mahatma Gandhi ou de François Mitterrand...

    mitterrand-attali.jpg

     

    Pour ce faux prophète juif (émule de Nostradamus bien plus que de nos Prophètes), mégalomane autoproclamé qui est classé 89e sur la liste des « intellectuels les plus influents du monde », le judaïsme est pure abstraction, sujet de livres bien plus que condition vécue – souvent difficilement – par ses coreligionnaires, au destin desquels il est totalement indifférent. Il ne sort de sa tour d'ivoire ou de son appartement des beaux quartiers (encore épargnés par l'antisémitisme) que pour aller sur les plateaux de télévision, ou pour rencontrer les grands de ce monde. Il n'est pas étonnant que son « Dictionnaire amoureux du judaïsme » ne parle pas d'Israël, ce petit Etat qui emm... la planète tout entière avec ses guerres perpétuelles et sa prétention à vivre libre. Car Attali n'a que faire d'Israël, de son armée et de sa « propagande ». Il ne veut surtout pas être dérangé par la mère d'Ilan Halimi ou par la menace iranienne, et préfére offrir au monde entier ses leçons pour sortir de la crise. Ne lui parlez pas d'Ahmadinejad ou de Dieudonné... Il est trop occupé à écrire l'histoire de l'avenir.

     

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