La une des lecteursTous les blogsles top listes
Envoyer ce blog à un amiAvertir le modérateur

30.11.2009

Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique - (P.I.Lurcat)

Je voulais depuis longtemps mettre en ligne cet article paru il y a quelques années dans la revue Controverses (publié sous un nom de plume sur la demande du directeur de la revue). La sortie du dernier livre (ou livret) d'Esther Benbassa, dont le nombre de pages est inversement proportionnel au nombre de critiques élogieuses parues dans les médias, m'en donne l'occasion. Le lecteur jugera si cette analyse a perdu de son actualité... P.I.L.

Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique

Moi, je suis une Juive du hasard. Je n'ai pas de patrie, je n'ai aucun attachement territorial

 

E. Benbassa 1

 

 

            En 1979, l'écrivain Wladimir Rabi publiait un essai au titre provocateur : Un peuple de trop sur la terre ? (2). Dans ce livre, écrit sur un ton véhément et imprécateur, Rabi s'en prenait notamment aux clercs juifs de la diaspora, qui avaient trahi selon lui les principes de la morale juive, en soutenant la « politique inique » des gouvernements israéliens envers les Palestiniens. Vingt ans plus tard, une autre intellectuelle juive publie un livre qui pose une question similaire : Les Juifs ont-il un avenir ?(3). Publié au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, avec un lancement médiatique important (l'hebdomadaire Le Point lui consacre sa couverture et en publie des extraits), ce livre est vécu par beaucoup de Juifs en France comme une provocation.

les-juifs-ont-ils-un-avenir--b_192472vb.png

 

Directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE), Esther Benbassa n'est pratiquement jamais intervenue dans le débat public avant l'année 2000, excepté un article cosigné avec son mari dans Le Monde du 29 avril 1998, intitulé : « Post-sionisme, oui. Mais après ? ». Historienne, spécialiste du judaïsme sépharade, elle a publié une dizaine d'ouvrages depuis 1985, consacrés pour la plupart à la culture judéo-espagnole (4). Plus récemment, elle a élargi son champ d'étude, en publiant une Histoire des Juifs de France (5) et un Dictionnaire de civilisation juive (6), écrit en collaboration avec son mari. A partir de septembre 2000, elle intervient régulièrement dans les médias français, notamment dans les colonnes de Libération, où elle publie pas moins de neuf articles entre le 11 septembre 2000 et le 30 août 2004.

 

 

De la tour d'ivoire de l'EPHE à l'intervention dans le débat politique

 

C'est en septembre 2000 qu'Esther Benbassa écrit son premier article polémique, au titre provocateur, « La religion de la Shoah ». Dans cette tribune publiée le 11 septembre 2000 dans Libération, Esther Benbassa aborde certains des thèmes qui lui vaudront une aura médiatique durable, comme la minimisation de l'antisémitisme et la critique de l'establishment juif et sioniste, accusé d'utiliser la Shoah à des fins politiques. Mais c'est sa dénonciation de « l'industrie de la Shoah » qui provoque le scandale.

 

            L'article de Benbassa prend pour point de départ deux livres parus aux Etats-Unis, celui de Peter Novick, The Holocaust in American Life, et celui de Norman Finkelstein, The Holocaust Industry (7). Ces deux livres évoquent ce que Benbassa appelle la « place pathologique que la Shoah en est venue à occuper dans la vie américaine ». Selon elle, la même situation prévaut en France. Pour expliciter cette thèse, Benbassa part d'un exemple personnel :

 

Je suis une praticienne de l'histoire des juifs, qui écris cette histoire et l'enseigne. Quelle ne fut pas ma surprise le jour où, à ma sortie d'un amphithéâtre bondé, un étudiant me poursuivit pour me dire : « Comment est-il possible que vous enseigniez la Shoah sans pleurer, le sourire aux lèvres ? » Pendant des semaines, cet auditeur me persécuta pour me rappeler sa vérité. Pour dispenser un savoir acceptable sur ce sujet, il convenait de se transformer en Sarah Bernhardt et de ressentir au plus fort l'émotion, pour la communiquer (8).

 

Cette anecdote, censée illustrer l'attitude pathologique de certains Juifs (nous verrons tout à l'heure qui est visé) envers la Shoah, en dit plus long qu'il n'y paraît sur le raisonnement de Benbassa. Tout d'abord, sur sa façon de tirer d'un exemple unique une règle générale. Nous verrons qu'elle utilise cette méthode pour démontrer qu'il n'y a pas d'antisémitisme en France. Par ailleurs, on trouve dans cet extrait une ironie hautaine caractéristique de l'enseignante, qui ne ressent aucune compassion pour cet étudiant, bouleversé par le cours sur la Shoah, et surpris de la froideur manifestée par son professeur.

Esther-Benbassa165x150.jpg

 

Loin de s'émouvoir de l'attitude de son étudiant, somme toute très humaine et compréhensible, Benbassa n'a que mépris pour lui, et le dépeint sous un jour caricatural. Face à cet auditeur hyper-émotif, qui la « persécute » (le terme est choisi à dessein), Benbassa revendique le droit d'enseigner la Shoah comme tout autre sujet, avec la froideur et l'objectivité qui conviennent au professeur d'université… A partir de cette anecdote, Benbassa en vient à sa thèse principale, qui s'énonce ainsi :

 

Au fil des années, la mémoire du passé, la mémoire de la Shoah se sont imposées jusqu'à parfois étouffer, aujourd'hui, la vie. Jusqu'à légitimer une étonnante tendance à la victimisation. C'est ainsi que, dans un Occident où l'antisémitisme est actuellement loin de représenter un quelconque danger pour le quotidien des juifs, on traque chaque mot suspect, chaque phrase, le moindre cyberdérapage…

 

Nous allons voir comment Benbassa maintiendra envers et contre tout son affirmation - énoncée en septembre 2000 - de l'absence de danger d'antisémitisme, alors même que les Juifs font face à une vague grandissante d'attaques verbales et physiques, qui culminera au moment de la conférence de Durban. Notons au passage l'emploi du verbe « traquer », là encore choisi à dessein, qui semble vouloir dire que, dans la France de l'an 2000, ce sont les Juifs qui sont devenus les traqueurs (ou les persécuteurs, comme l'étudiant évoqué ci-dessus) alors que les malheureux antisémites en sont réduits à se cacher…

Benbassa cheveux rouges.jpg
Une "juive du hasard"...

  

Le « lobby de la Shoah » et le « Disneyland du génocide »

 

Dans la suite de cet article, Benbassa explique comment « la victimisation immunise le juif contre toute critique et immunise par là même Israël ». Cette affirmation, devenue un poncif du discours anti-israélien, a été mille fois entendue depuis lors. Mais Benbassa va encore plus loin. Faisant sienne l'expression de « Shoah-business », qui appartient au vocabulaire des négationnistes 9, Benbassa développe ce thème, sur un ton qui évoque plus le discours d'un Le Pen ou d'un Faurisson que celui d'une enseignante à l'EPHE :

 

Par-delà le lobby de la Shoah, ses récupérations politiques et intellectuelles, ses faiseurs larmoyants, ses compromissions financières, son centre Simon Wiesenthal à Los Angeles, sorte de Disneyland du génocide, par-delà ses faussaires comme Jerzy Kosinski (…) et par-delà son « industrie », qu'en est-il vraiment de la Shoah, de celle vécue dans la chair?

 

Ce morceau de bravoure, qui pourrait figurer dans une anthologie de la prose antisémite contemporaine, est une véritable attaque en règle contre la communauté juive et contre tous ceux qui luttent contre l'antisémitisme au nom du souvenir de la Shoah. Esther Benbassa, qui n'est certes pas antisémite, reprend pourtant à son compte les accusations traditionnelles contre les Juifs. Plus tard, elle reviendra sur certaines des outrances de cet article - regrettant sans doute de s'être laisser emporter avec une virulence bien peu conforme à sa vision de l'attitude qui convient à un universitaire… Ainsi, dans le livre d'entretiens écrit à quatre mains avec son mari, Les Juifs ont-il un avenir ?, elle prend la défense d'Elie Wiesel contre Norman Finkelstein, et rejette l'expression de « Shoah business » :

 

Des hommes comme Elie Wiesel, leur œuvre et leur personnalité, ont contribué à sensibiliser un public jusque-là ignorant, ont pu jouer un rôle informatif capital… L'accusation lancée contre un Wiesel et quelques autres d'avoir favorisé le développement d'un « Shoah Business » - qu'on songe seulement au livre de Norman Finkelstein, L'Industrie de l'Holocauste - ne m'intéresse pas, cependant. Je ne sais pas à partir de quel moment on fait du business. Après tout, tout est affaire de business(10).

 

Mais qui faut-il croire ? La Benbassa qui, dans les colonnes de Libération, dénonce le « lobby de la Shoah », les « faiseurs larmoyants » et le « Disneyland du génocide », ou bien celle qui, dans un livre au ton bien plus mesuré, défend Wiesel contre les attaques de Finkelstein ? Nous tenterons plus loin d'expliquer cette contradiction.

Benbassa Attias.jpg
Avec son mari. J.C. Attias

 

 

Y a-t-il des actes antisémites en France ?

 

L'article provocateur d'Esther Benbassa a été publié le 11 septembre 2000. Un mois plus tard, c'est le début de l'« Intifada Al-Aqsa », très vite relayée en Europe, et en France notamment, par une vague d'agressions antijuives sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comment réagit notre historienne ? En reconnaissant avoir sous-estimé le danger de l'antisémitisme ? Pas du tout. En s'interrogeant sur les causes de ce nouveau phénomène ? Encore moins… Benbassa réagit exactement comme la quasi-totalité des médias français, face à la vague d'antisémitisme de l'automne 2000 : par le déni de réalité.

 

 

"Pensons à ces jeunes musulmans de France qui ont mis le feu à des synagogues, au début de la seconde Intifada, à l'automne 2000. Doit-on parler, comme on l'a fait, d'agressions antisémites ? Ces jeunes gens se sont identifiés à la cause palestinienne, aux lanceurs de pierres palestiniens, à une souffrance qui n'était pas directement la leur. Et cette proximité, réelle ou fantasmée, a été plus forte que toutes les belles leçons de l'éthique républicaine" (11).

 

Ainsi, pour Benbassa, l'incendie de synagogues n'est pas un acte antisémite, dès lors que son auteur s'identifie à la « cause palestinienne » et aux « lanceurs de pierres palestiniens » (Notons au passage que l'historienne a un train de retard… sur l'histoire. Au cours de la seconde Intifada, les pierres - symbole de la première Intifada - ont laissé la place aux armes à feu et aux bombes humaines). Mais le comble de la mauvaise foi et du ridicule est atteint lorsque Benbassa entend démontrer l'inexistence de l'antisémitisme par un exemple concret, tiré de son expérience personnelle :

 

Ceci dit, pas de panique excessive : au moment même où tout cela se passait, j'allais faire mes achats dans le XVIIIe arrondissement, et mes commerçants arabes et musulmans n'ont pas oublié de me souhaiter un bon Nouvel An juif.

 

Ici encore, la « praticienne de l'histoire des juifs » innove, en tirant de sa vie privée une leçon générale et universelle. Des synagogues ont brûlé, aux Ulis, à Trappes, à Bondy ? Des juifs ont été agressés, insultés, pris à partie, tabassés et roués de coups ? Soit.. Mais au même moment, Madame Benbassa faisait ses courses dans le XVIIIe arrondissement, et ses commerçants arabes et musulmans lui souhaitaient la bonne année.  Pas de panique, donc… Ce raisonnement s'apparente à une forme de solipsisme : seule mon expérience personnelle compte. Peu importe ce que subissent les Juifs dans le fond de leur banlieue, dans le « 9-3 » et ailleurs, puisque je peux moi, Esther Benbassa, continuer à faire mes courses tranquillement et à être saluée par mes commerçants arabes…

EstherrrrBenbassaGGG.jpg
La "preuve par le moi"

 

Cette « preuve par le moi » sera utilisée par d'autres sophistes juifs, qui seront régulièrement invités par les médias pour témoigner de l'absence d'agressions antisémites. L'avocat Théo Klein - qui use et abuse de son titre d'ancien président du CRIF - apportera lui aussi son témoignage de Juif des « beaux quartiers » (son cabinet est situé sur les Champs-Elysées), jurant que premièrement, il n'y a pas d'antisémitisme en France, et que deuxièmement et par ailleurs, les agresseurs des Juifs sont eux-mêmes des « victimes de l'exclusion »… Plus récemment, Jacques Attali a soutenu lui aussi qu'il n'y avait pas d'antisémitisme en France, en donnant pour preuve son parcours exemplaire...

 

Dans la postface à ce même livre d'entretiens, rédigée à l'occasion de sa nouvelle édition en poche en juin 2002, Esther Benbassa et son mari mettent un peu d'eau dans leur vin et reconnaissent la réalité de la vague d'agressions antijuives. Mais c'est pour accuser aussitôt les dirigeants juifs d'avoir instrumentalisé ces agressions, au bénéfice de l'Etat d'Israël…

 

Les actes antijuifs avaient commencé au tout début de la première [sic] Intifada, dès l'automne 2000, mais après le 11 septembre 2001, l'atmosphère ne fit que se dégrader. Ben Laden avait-il servi de modèle à certains jeunes Maghrébins ? L'islamophobie qui se donna libre cours après l'effondrement des Twin Towers n'encourageat-t-elle pas aussi le leadership à user de ces manifestations d'agressivité antijuive comme d'un instrument politique susceptible de favoriser un redressement de l'image d'Israël, qui pendant des mois n'avait cessé d'être écornée ? Songeons également que les dirigeants israéliens ont pu se bercer de l'illusion que cette flambée « antisémite » encouragerait les Juifs de France à émigrer en Israël en grand nombre (12).

 

Ce dernier argument sera repris par un politicien démagogue, José Bové, qui accusera le Mossad d'avoir brûlé des synagogues en France pour inciter les Juifs à émigrer en Israël… Quant au thème de l'islamophobie et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le leadership juif, il a été développé avec insistance dans les colonnes de nombreux médias (13).

 

 

Benbassa contre les « intellectuels organiques »

 

Une des clés de l'attitude d'Esther Benbassa, depuis le début de la seconde Intifada et de ses répercussions en France, se trouve dans son attaque contre les « intellectuels organiques de la communauté [juive]  ». Ce concept, emprunté au marxiste italien Antonio Gramsci, est utilisé à plusieurs reprises par Benbassa dans son livre Les Juifs ont-ils un avenir ?

 

Pendant que les victimes civiles du conflit se multipliaient, aussi bien en Israël qu'en Palestine, les intellectuels organiques de la collectivité juive de France estimaient plus urgent d'exercer leur talent réthorique dans la dénonciation des effets pervers de la Conférence mondiale, tenue à Durban du 31 août au 7 septembre 2001, sur la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance… Plusieurs ONG y avaient certes tenu des discours de type clairement antisémite, et la presse elle-même avait stigmatisé cette honteuse dérive. Mais fallait-il à tout jamais s'interdire, en raison des excès scandaleux dont Durban avait été le théâtre, de formuler la moindre critique à l'encontre de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ? (14)

 

Ce raisonnement exprime un syllogisme maintes et maintes fois répété en France depuis quelques années. La dénonciation de l'antisémitisme ne doit pas nous empêcher de critiquer la politique israélienne… (Ceux qui recourent à cet argument sont en général préoccupés de manière exclusive par la « critique » - c'est-à-dire en fait par le vomissement - de l'Etat d'Israël, et la dénonciation de l'antisémitisme ne constitue pour eux qu'un simple passage obligé, comme une formule de politesse.) Mais pour Benbassa, comme pour Pascal Boniface (15), ce sont les intellectuels juifs qui empêchent tout libre débat d'idées, en interdisant de formuler « la moindre critique à l'encontre de la politique israélienne… » Et pour étayer cette affirmation, Benbassa établit à son tour, comme Boniface (ou comme Tariq Ramadan), une liste de ces fameux « intellectuels organiques » (ceux que Ramadan appelle les « intellectuels communautaires »). La liste Benbassa comprend les noms de l'avocat Gilles William Goldnadel, de l'universitaire Raphaël Draï, du journaliste Guy Konopnicki, et du sociologue Shmuel Trigano (16).

 

Benbassa, à la différence de Tariq Ramadan, n'inclut pas le philosophe Pierre-André Taguieff parmi les « intellectuels organiques » de la collectivité juive… Mais elle lui reproche d'avoir « fourni au leadership juif la caution "scientifique" dont il pouvait avoir besoin » dans la lutte contre l'antisémitisme. Et elle ironise, dans une tribune publiée par Libération (17), sur ceux qui « parlent à tort et à travers d'antisémitisme » et qui se « pâment devant le mot tout nouveau de judéophobie » - allusion au livre très remarqué de P.-A. Taguieff… Le concept d'« intellectuels organiques » utilisé par Esther Benbassa laisse penser que tous ces intellectuels - qui ont en réalité des opinions très diverses - sont inféodés à un mythique « lobby juif » qui leur dicte leurs prises de position… A en croire Benbassa, les intellectuels organiques de la communauté juive perdent tout jugement critique dès lors qu'il est question d'Israël : ils se conduisent en porte-parole du gouvernement israélien… (Cette accusation rejoint celle portée par Tariq Ramadan dans son fameux article contre les « nouveaux intellectuels communautaires », qui avait été refusé par Le Monde et Libération, avant d'être finalement publié par le site islamiste Oumma.com.)

 

 

Le piège de l'intellectuel médiatique

 

La dénonciation par Esther Benbassa des « intellectuels organiques » permet de comprendre sa position paradoxale d'intellectuelle juive qui revendique son identité sépharade, pour critiquer et dénoncer de manière exclusive l'Etat d'Israël et la communauté juive. C'est en effet par opposition systématique à ces derniers qu'elle prend position dans le débat politique français. On aurait du mal à trouver un exemple d'une déclaration de Benbassa en défense de la communauté juive et de ses représentants… Même lorsqu'elle accepte de reconnaître l'existence des actes antisémites, après en avoir pendant longtemps nié la réalité, c'est pour mieux accuser le leadership juif d'instrumentaliser l'antisémitisme et de favoriser l'islamophobie. C'est contre la figure de l'« intellectuel organique » que Benbassa se définit, en tant qu'intellectuelle « du dehors », invoquant à ce sujet la figure d'Edward Said :

 

Comme on l'a récemment rappelé à propos d'Edward Said, l'intellectuel est « l'homme du dehors, il n'appartient pas à ses appartenances, ne se résume pas à ses origines, ses intérêts, ses positions ». Parce qu'il « n'y a pas de pensée sans un effort de désappartenance »…(18)

EdwardSaid.jpg
Edward SAID

 

A une autre occasion, elle cite encore Said, qui écrit dans son autobiographie :

 

Ma priorité a toujours été celle de la conscience intellectuelle plutôt que la conscience nationale ou tribale, malgré la solitude qu'un tel choix risque d'imposer (19).

 

Ces deux citations d'Edward Said permettent de comprendre l'attitude d'opposition systématique de Benbassa, qui dirige toujours son esprit critique contre Israël et contre les dirigeants de la communauté juive de France. Notons au passage que l'attitude d'Edward Said était loin de correspondre à cette définition avantageuse de l'intellectuel. On se souvient qu'il s'était fait photographier avec complaisance en train de lancer une pierre par-dessus la frontière israélo-libanaise, aux côtés de militants du Hezbollah… Contrairement à Benbassa, Said dirigeait ses pierres (et sa plume) contre ses ennemis, pas contre sa propre communauté.

 

Obsédée par son refus d'être prise pour une « intellectuelle organique » et par sa volonté de « désappartenance » permanente, c.-à-d. de critique systématique de son peuple et des siens, Esther Benbassa est devenue une intellectuelle médiatique. Son désir d'échapper à ses appartenances et à ses origines l'a emporté sur sa fierté de Juive sépharade, qu'elle exprimait au tout début de sa carrière d'historienne. A force de vouloir rejeter ses origines et toute attache ou loyauté envers les siens, elle a fini par devenir, comme elle le reconnaît dans un rare moment de sincérité, une « juive du hasard », sans patrie et sans attachement territorial.

 

Pierre Itshak Lurçat

 

 

Notes

1. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 245.

2. Wladimir Rabi, Un peuple de trop sur la terre ? Les presses d'aujourd'hui, 1979.

3. E. Benbassa et J.-C. Attias, Les Juifs ont-il un avenir ?, Jean-Claude Lattès, 2001. Réédité en poche en 2002 par Hachette Littérature.

4. Parmi lesquels : Cultures juives méditerranéennes, Syros 1985 ; Un grand rabbin sépharade en politique, Presses du CNRS 1990 ; Juifs des Balkans, La Découverte 1993.

5. Seuil, 1997, 2e édition 2000.

6. Larousse, 1997, 2e édition revue et corrigée 1998.

7. Traduit en français et publié aux éditions La Fabrique, avec une préface de Rony Brauman.

8. « La religion de la Shoah », Libération, 11 septembre 2000.

9. Voir à ce sujet, P.-A. Taguieff, La nouvelle Judéophobie, Mille et une nuits 2002, p. 132.

10. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 98.

11. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 219.

12. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 261.

13. Citons par exemple l'article de X. Ternisien, « Les dangers de l'islamophobie », Le Monde, 12-13 mai 2002.

14. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 268.

15. Voir son fameux brûlot, A-t-on le droit de critiquer Israël ?

16. Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 269, n.1.

17. E. Benbassa, « Entre la honte et la rage », Libération 10 avril 2002.

18. Interview d'Edward Said dans Le Point, 13 juin 2002, cité dans Les Juifs ont-ils un avenir ?, p. 279.

19. E. Benbassa, « Tariq Ramadan et l'islam "mou" de Turquie », Le Monde, 20 novembre 2003.

 

****************************************************************************************************

 [PUBLICITE]

Lurcat.JPG

09.11.2009

EUREKA! Quand Jacques Attali découvre... l'antisémitisme

attali.jpgJacques ATTALI, qui expliquait doctement dans les colonnes de Ha'aretz, il y a quelques semaines, que l'antisemitisme n'existait pas en France, et qu'il était une "invention de la propagande israelienne" [sic], accuse aujourd'hui Jean-Louis BIANCO d'etre antisémite!

Nouvelle preuve du solipsisme de M. Attali, pour qui tout ce qui le touche personnellement existe, mais tout le reste n'est qu'illusion ou propagande... P.I.L

ARTICLE DE L'EXPRESS

Chute du mur de Berlin

Jacques Attali accuse Jean-Louis Bianco d'antisémitisme

Par Thierry Dupont, Eric Mettout, publié le 09/11/2009 15:20 - mis à jour le 09/11/2009 16:15

Pour le député PS, si, en 89, l'ex-conseiller de François Mitterrand était réticent à la réunification allemande, c'est parce qu'il est juif. De "l'antisémitisme inconscient", selon Jacques Attali.

Jacques Attali a la colère froide. Il l'a manifesté une nouvelle fois, ce lundi matin, sur i>Télé, où il était l'invité de Jean-Jérôme Bertolus, à l'occasion du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Quelques heures plus tôt, Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l'Elysée en novembre 1989, s'était exprimé sur le même sujet dans les colonnes du Journal du dimanche. Et notamment sur le rôle qu'avait joué selon lui Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, et Jacques Attali, le conseiller spécial du président, dans la réaction sans enthousiasme de François Mitterrand à l'idée de la réunification allemande.

Argument de Jean-Louis Bianco? Contrairement à lui, et finalement à François Mitterrand, Roland Dumas et Jacques Attali éprouvaient une "certaine peur des Allemands", le premier en raison du passé de résistant de son père, le second parce qu'il "est juif", ce dernier essayant "d'ailleurs de tirer Mitterrand vers ses propres préoccupations. Mais sans succès."

Jacques Attali, qui nous avait alerté dès hier soir par e-mail, voit dans cette remarque une forme "d'antisémitisme inconscient", qu'il a demandé au Parti socialiste, le parti de Jean-Louis Bianco, de ne pas laisser sans suite. "Si une telle phrase avait été prononcée par Le Pen, accusant un collaborateur du président de la République d'être biaisé par ces origines, elle aurait fait scandale", s'indigne-t-il.

Contacté par LEXPRESS.fr, Jean-Louis Bianco a reconnu que "dans le JDD, [il a] écrit que Roland Dumas, parce que son père avait été fusillé par les nazis, et Jacques Attali, parce qu'il était juif, avaient sur l'Allemagne une sensibilité particulière". Mais "dire cela voulait manifester une sympathie et non exprimer de l'antisémitisme", se justifie-t-il.

Pas suffisant pour Jacques Attali, toujours scandalisé, malgré les "excuses" du député des Alpes-de-Haute-Provence. "Cela reste absolument honteux. Epouvantable. Ma position sur l'Allemagne n'a rien à voir avec une des dimensions de mon histoire. Dire que mes conseils au président étaient déterminés par mon judaïsme est ignoble. Et cette déclaration est, évidemment, antisémite."

28.10.2009

Jacques Attali ou la "preuve par le moi"

Un nouveau cas de solipsisme juif

 

Itshak Lurçat

 

Ces dix dernières années, Israël s’est mis à prendre ses désirs pour des réalités, à savoir, que la situation en France est désastreuse et que les gens émigrent en Israël. C’est une propagande très dangereuse que de faire croire que la situation en France est terrible. C’est ridicule ! Je suis un exemple du fait que ce n’est pas vrai. Je suis parti de rien et j’ai prospéré dans le monde entier et aussi en France.

 

(J. Attali interviewé dans Ha'aretz, traduction de Menahem Macina)

 

 

La récente interview de Jacques Attali dans Ha'aretz a soulevé une émotion légitime dans la communauté juive francophone. L'écrivain juif à succès y affirme, avec une véhémence confinant parfois à la vulgarité, qu'il n'y a pas d'antisémitisme en France aujourd'hui, et que seule la « propagande » israélienne veut faire croire le contraire... Le thème n'est en réalité pas nouveau. Rappelons, pour mémoire, les déclarations tonitruantes de Théo Klein dans les colonnes du Monde, ou encore le pamphlet écrit par deux mauvais journalistes, Cécilia Gabizon et Johan Weisz, pour démontrer que l'antisémitisme serait exagéré et exploité par Israël pour renforcer l'alyah.

 

attali.jpgIl est surprenant, à première vue, de voir un Jacques Attali joindre sa voix au chœur des négateurs de l'antisémitisme en France. Son propos ressemble en effet, de manière atténuée, à celui d'un José Bové, qui voyait la main du Mossad derrière les incendies de synagogues. En niant l'existence de l'antisémitisme, Attali insulte toutes ses victimes, qui subissent presque quotidiennement injures ou agressions (et aussi les victimes de cette variante encore plus généralisée de l'antisémitisme qu'est le racisme antiblanc ou antifrançais). On pourrait mettre ses propos excessifs sur le compte d'un désir de publicité – il fait actuellement la promotion de ses deux derniers livres – ou encore d'un énervement passager, provoqué par les questions insistantes du Ha'aretz, journal des élites postionistes israéliennes qui avait déjà créé la polémique il y a quelques années en interviewant Alain Finkielkraut.

 

Mais l'attitude d'Attali tient à mon avis à des raisons plus profondes, que j'avais analysées il y a quelques années dans un article sur l'historienne Esther Benbassa (publié dans le numéro spécial de la revue Controverses, consacré aux « Alterjuifs »). Benbassa, tout comme Attali, s'employait à nier l'existence de l'antisémitisme – au moment même où les synagogues brûlaient – avec une mauvaise foi évidente et un discours idéologique très proche de celui d'Attali. Tout comme celui-ci, elle utilisait, pour « démontrer » l'inexistence de l'antisémitisme, un exemple concret, tiré de son expérience personnelle :

 

Pensons à ces jeunes musulmans de France qui ont mis le feu à des synagogues, au début de la seconde Intifada, à l'automne 2000. Doit-on parler, comme on l'a fait, d'agressions antisémites ? Ces jeunes gens se sont identifiés à la cause palestinienne, aux lanceurs de pierres palestiniens, à une souffrance qui n'était pas directement la leur...

Ceci dit, pas de panique excessive : au moment même où tout cela se passait, j'allais faire mes achats dans le XVII e arrondissement, et mes commerçants arabes et musulmans n'ont pas oublié de me souhaiter un bon Nouvel An juif.

 

[photo : Esther Benbassa]

EstherrrrBenbassaGGG.jpgDes synagogues ont brûlé, aux Ulis, à Trappes, à Bondy ? Des juifs ont été agressés, insultés, pris à partie, tabassés et roués de coups ? Soit. Mais au même moment, Madame Benbassa faisait ses courses dans le XVIII e arrondissement, et ses commerçants arabes et musulmans lui souhaitaient la bonne année.  Pas de panique, donc… Ce raisonnement s'apparente à une forme de solipsisme : seule mon expérience personnelle compte. Peu importe ce que subissent les Juifs dans le fond de leur banlieue, dans le « 9-3 » et ailleurs, puisque je peux moi, Esther Benbassa, continuer à faire mes courses tranquillement et à être saluée par mes commerçants arabes… Cette « preuve par le moi » a été utilisée par d'autres sophistes juifs, régulièrement invités par les médias pour témoigner de l'absence d'agressions antisémites. L'avocat Théo Klein - qui use et abuse de son titre d'ancien président du CRIF - apporta lui aussi son témoignage de Juif des beaux quartiers (son cabinet est situé sur les Champs-Elysées), jurant que premièrement, il n'y a pas d'antisémitisme en France, et que deuxièmement et par ailleurs, les agresseurs des Juifs sont eux-mêmes des « victimes de l'exclusion »…

 

L'attitude de Jacques Attali est similaire à celle d'Esther Benbassa ou de Théo Klein. Il pratique lui-aussi le solipsisme juif, en affirmant envers et contre tout que l'antisémitisme n'existe pas... La preuve ? Sa carrière exemplaire, de Juif « parti de rien qui a prospéré dans le monde entier » [sic]. Cette dernière citation, pour ridicule qu'elle soit, est riche d'enseignements. Attali, auteur de best-sellers qui se flatte d'avoir 21 manuscrits en cours dans son ordinateur, refuse de voir l'antisémitisme, parce que ce dernier pourrait nuire à son statut et à sa vision du monde. L'antisémitisme, les synagogues incendiées dans les banlieues françaises, l'assassinat d'Ilan Halimi, le djihad mondial : tout cela importune Attali, occupé à des tâches tellement plus importantes, comme celle d'expliquer au monde entier comment « sortir de la crise » ou de relater l'histoire du Mahatma Gandhi ou de François Mitterrand...

mitterrand-attali.jpg

 

Pour ce faux prophète juif (émule de Nostradamus bien plus que de nos Prophètes), mégalomane autoproclamé qui est classé 89e sur la liste des « intellectuels les plus influents du monde », le judaïsme est pure abstraction, sujet de livres bien plus que condition vécue – souvent difficilement – par ses coreligionnaires, au destin desquels il est totalement indifférent. Il ne sort de sa tour d'ivoire ou de son appartement des beaux quartiers (encore épargnés par l'antisémitisme) que pour aller sur les plateaux de télévision, ou pour rencontrer les grands de ce monde. Il n'est pas étonnant que son « Dictionnaire amoureux du judaïsme » ne parle pas d'Israël, ce petit Etat qui emm... la planète tout entière avec ses guerres perpétuelles et sa prétention à vivre libre. Car Attali n'a que faire d'Israël, de son armée et de sa « propagande ». Il ne veut surtout pas être dérangé par la mère d'Ilan Halimi ou par la menace iranienne, et préfére offrir au monde entier ses leçons pour sortir de la crise. Ne lui parlez pas d'Ahmadinejad ou de Dieudonné... Il est trop occupé à écrire l'histoire de l'avenir.

 

03.02.2009

Michel Warschawski, itinéraire d'un Juif renégat - 1ere partie

Apres Shlomo Sand et Guy Sorman, je poursuis mon analyse du discours des Juifs antisionistes et/ou antisémites avec le cas Warschawski, en mettant en ligne cet article paru dans la revue Controverses, dans un numéro spécial consacré aux "Alterjuifs". L'article, écrit en 2005 et paru initialement en 2007, n'a rien perdu de son actualité... Michel Warschawski, fils juif de bonne famille, est devenu un militant antisioniste radical (condamné pour soutien au mouvement terroriste FPLP). Si je me permets d'insister sur l'origine familiale de Warschawski - dont le pere, le rabbin Max Warschawski z.l. était une figure bien connue du judaisme en France - c'est parce que cet élément est important pour comprendre la fonction que remplit Warschawski dans la propagande palestinienne en France. Ce n'est pas un hasard s'il accompagne Leila Shahid dans ses tournées de conférences dans tout l'Hexagone, et s'il est ainsi devenu une sorte d'ambassadeur itinérant de la cause palestinienne en France... En tant que juif renégat (au sens propre, c.a.d un Juif qui a renié sa famille, sa religion et son peuple) il représente un capital inestimable pour la propagande palestinienne... Raison de plus pour analyser son discours et son engagement politique radical. P.I.L.

deut-war.jpg

Le rabbin Max Warschawski z.l.

Michel Warschawski est né à Strasbourg en 1949. Son grand-père paternel, originaire de Lodz en Pologne, s'était installé à Francfort-sur-le-Main, puis à Strasbourg, où son père occupa la fonction de grand rabbin. Sa mère appartenait à une vieille famille judéo-alsacienne. A l'âge de 16 ans, il part en Israël pour étudier dans la yeshiva Mercaz ha-Rav de Jérusalem, de tendance sioniste religieuse. En octobre 1967, étudiant à l'Université hébraïque de Jérusalem, il rejoint le Matzpen, groupuscule dissident du Parti communiste israélien. Matzpen, qui veut dire « boussole » en hébreu, est l'autre nom de l'Organisation socialiste israélienne, groupuscule trotskyste qui milite pour la « désionisation » d'Israël et pour son « intégration dans le Moyen Orient arabe », et qui prône un « soutien inconditionnel au combat de libération nationale palestinien ».

Warshawski.jpg
Warshawski en action

 

A partir de cette date, Warschawski va devenir un infatigable militant antisioniste, aux côtés de l'avocate Lea Tsemel, rencontrée sur les bancs de l'université. Longtemps correspondant en Israël du journal d'extrême-gauche Rouge (organe de la Ligue communiste révolutionnaire), il crée en 1984 le Centre d'Information alternative, destiné à « donner une visibilité aux nouvelles organisations palestiniennes de résistance ». En octobre 1989, Warschawski est condamné à 30 mois de prison pour « prestation de services à des organisations palestiniennes illégales ». Depuis 2000, Warschawski a publié quatre livres en français 1.

 

L'idéologie

 

L'idéologie du Matzpen, dont s'inspire largement le discours de Michel Warschawski, se caractérise par un rejet total et sans appel du projet sioniste et de l'Etat d'Israël. Selon cette conception, Israël est un Etat raciste fondé sur l'apartheid (ou « philosophie de la séparation »), qui s'est construit par l'expropriation des terres arabes et l'épuration ethnique. Le sionisme, dernier rejeton du colonialisme européen, s'est défini par la négation du judaïsme de la diaspora, en prétendant créer un « Juif nouveau, viril, blond, aux yeux bleus, européen, travailleur et guerrier ». Ce modèle du Juif nouveau exalté par le sionisme est, on l'aura reconnu, le « type aryen des affiches de propagande nazie 2 ». Paradoxalement, ce rejet du judaïsme de la diaspora et l'hostilité des pères fondateurs de l'Etat hébreu envers la religion s'accompagnent d'une « interprétation religieuse de l'histoire juive » et d'un recours à la Bible comme « texte fondateur et légitimation ultime de l'entreprise sioniste ». C'est pourquoi « le régime israélien ne connaît pas la séparation de l'Eglise et de l'Etat 3 ». Le sionisme est ainsi caractérisé selon Warschawski par une double négation : celle du judaïsme diasporique, et celle de la laïcité occidentale. La nostalgie de Warschawski pour un judaïsme diasporique idyllique antérieur au sionisme est un leitmotiv du discours antisioniste sous ses diverses formes, qui exalte tantôt la figure du « révolutionnaire juif du Yiddishland », tantôt celle du « juif-arabe » du Maghreb vivant sous la bienveillante domination de l'Islam…

frontiere.jpg

 

Israël n'est pourtant pas une théocratie, concède Warschawski. Mais il « n'est pas pour autant une démocratie ». Pour décrire la réalité politique israélienne, Warschawski emprunte aux « nouveaux sociologues 4 » israéliens le concept d'ethnocratie. Ce concept - créé par Oren Yiftachel, géographe de l'université Ben Gourion de Beer-Sheva - désigne un « type de régime dont l'objectif principal est de faciliter l'expansion et la domination d'une nation-ethnie sur un territoire et un Etat contestés ». Selon Yiftachel,

 

l'ethnocratie procède de la combinaison de trois principales forces historiques et politiques : (a) la colonisation, (b) l'ethno-nationalisme, et (c) la "logique ethnique" du capital… L'ethnocratie est un type de régime très répandu à travers le monde, mais il est rarement un objet d'étude dans le champ des sciences sociales. On trouve des exemples récents de régimes ethnocratiques au Sri Lanka, en Malaisie, Israël/Palestine, Estonie, Serbie ou Irlande du Nord 5.

 

Warschawski reprend à son compte l'analyse d'Oren Yiftachel, non seulement pour contester le caractère démocratique de l'Etat d'Israël, mais aussi pour sous-entendre que le sionisme est une forme de racisme (l'ethnocratie tenant lieu de « mot codé » pour insinuer l'accusation de racisme…). Ainsi, le jargon d'Yiftachel permet de donner un aspect plus « scientifique » à la vieille équation sionisme = racisme, remise au goût du jour depuis la conférence de Durban…Warschawski qualifie également Israël de « fausse démocratie » :

 

la conception israélienne de la démocratie a toujours été très particulière. Pour les Israéliens, la démocratie se limite à deux éléments : la suprématie de la majorité sur la minorité par le biais d'élections et le fait que les actes du pouvoir exécutif s'appuient sur des lois votées par la majorité parlementaire 6.

 

Cette description du régime politique d'Israël rappelle la distinction marxiste classique entre libertés « formelles » et libertés « réelles ». Pourtant, dans son livre Sur la Frontière, Warschawski reconnaît que « le régime politique [israélien] nous garantit, à nous Juifs israéliens, une liberté d'action [et] des droits démocratiques…7» Cette contradiction apparente n'est pas innocente : la contestation du caractère démocratique de l'Etat d'Israël est en effet un élément essentiel de l'argumentation antisioniste. Le discours de Warschawski repose sur le syllogisme suivant : « Israël a certes les apparences d'un Etat démocratique, mais il n'offre pas les mêmes droits à tous ses citoyens. Conclusion : ce n'est pas un Etat démocratique ». Ce raisonnement pourrait tout aussi bien s'appliquer à la France d'avant 1945, qui n'accordait pas le droit de vote aux femmes, ou aux Etats-Unis de la période de la ségrégation. Mais c'est dans le cas d'Israël, et d'Israël seulement, que la critique du régime politique aboutit à contester la légitimité de l'Etat. Nous touchons ici au cœur de l'idéologie antisioniste, fondée sur la discrimination envers l'Etat juif, tout comme l'antisémitisme est fondé sur la discrimination envers les individus juifs.

 

contre choeur.jpg

 

Le "péché originel" d'Israël

 

La guerre qui a fait naître Israël a été une guerre d'épuration ethnique. Des villes entières, comme Jaffa, Lydda, Ramleh ont été vidées de leur population… L'historien Benny Morris a compté pas moins de 80 massacres entre 1947 et fin 1948. Pendant près de quatre décennies, Israël a unanimement nié la réalité de cette guerre : les massacres, l'expulsion, le concept même de réfugié. (…) Rarement, au XXe siècle, un mythe a été si tenace, rarement un complot du mensonge aussi efficace 8.

 

Warschawski reprend ainsi à son compte la réécriture de l'histoire d'Israël par les « nouveaux historiens » 9, tout en leur contestant la paternité de leurs « découvertes ».

 

C'est parce qu'il est l'objet du travail d'historiens que ce discours devient légitime ; les milliers de témoignages de victimes, les recherches d'historiens arabes, la réalité empirique elle-même n'avaient aucune chance de briser le monopole du narratif sioniste tant que des chercheurs israéliens ne joignaient pas leur recherche au discours des victimes 10.

 

En effet, pour Warschawski, les « nouveaux historiens » eux-mêmes ne vont pas assez loin dans la mise en accusation d'Israël et du sionisme.

 

La nouvelle histoire israélienne est prête à admettre les faits, mais elle refuse de plaider coupable. L'auteur de L'origine du problème des réfugiés palestiniens [Benny Morris] nie l'existence d'un plan préétabli et met l'épuration ethnique sur le compte d'un concours malheureux de circonstances, voir d'initiatives locales prises par des officiers trop zélés 11.

 

La critique des nouveaux historiens faite par Warschawski montre que ce n'est nullement la recherche de la vérité historique qui le préoccupe, mais bien la mise en accusation d'Israël et du sionisme. Le reproche que fait Warschawski aux nouveaux historiens est de mettre la Naqba - (la « catastrophe », terme par lequel les Palestiniens désignent l'exode des populations arabes en 1948) sur le compte d'un « concours de circonstances » et non pas d'un projet préétabli. Pour Warschawski, il est clair que l'exode des Palestiniens, qu'il préfère appeler « épuration ethnique », s'inscrivait dans un plan sioniste préétabli.

 

 

Le dossier de la Naqba est pourtant solide : il y a un mobile - la volonté exprimée de créer un Etat juif et non pas binational ; il y a une victime - plus de 600 000 réfugiés, auxquels Israël refuse depuis 1949 le droit de retour ; il y a le témoignage des victimes et de nombreuses preuves circonstanciées - les différents plans de "transfert" discutés dans les instances sionistes ainsi que des témoignages, des aveux et des documents qui démontrent la participation d'unités israéliennes à l'épuration de dizaines de villes et de villages, ainsi qu'à des massacres 12.

 

Pour Warschawski, le débat entre historiens israéliens traditionnels, « nouveaux historiens » et historiens palestiniens n'est pas un simple débat universitaire théorique, une confrontation d'idées et de thèses historiques. Il s'agit d'un affrontement entre deux versions subjectives de l'histoire : le « narratif sioniste » et le « narratif palestinien ». Son rejet de l'historiographie « officielle » sioniste n'est pas justifié par la recherche de la vérité historique, d'un récit historique objectif, mais par l'adoption d'une autre version « officielle » et subjective de l'histoire, celle des Palestiniens. Cette adoption de la subjectivité de l'ennemi est lourde de conséquences, comme nous le verrons. L'attitude de Warschawski à l'égard des nouveaux historiens est révélatrice du regard qu'il porte sur la société israélienne : en bon révolutionnaire, il voit dans ce phénomène un symptôme positif de l'état de dégradation de la société israélienne, de la « crise du projet sioniste » (thème largement développé dans ses livres 13) et l'espoir de voir l'Etat d'Israël disparaître de lui-même, se déchirer et se désintégrer sous l'effet des pressions internes, conjuguées aux coups de boutoir des ennemis extérieurs…

 

Les colons de gauche

 

La critique radicale du sionisme entreprise par Warschawski est encore plus féroce à l'endroit des sionistes de gauche (qu'il qualifie de « colons de gauche »). « Le sioniste de gauche veut qu'on l'admire pour les larmes qu'il verse, non sur le sort de la victime, mais sur sa conscience souillée, et sa jeunesse privée d'innocence » 14. L'attitude de Warschawski envers les sionistes de gauche est à bien des égards surprenante. L'hostilité qu'il leur voue confine parfois à la haine. (Cette attitude n'est pas sans rappeler la manière dont les communistes allemands exécraient la gauche social-démocrate, au point de lui préférer les nazis…). A de nombreuses reprises, Warschawski s'en prend aux intellectuels de gauche israéliens, coupables à ses yeux de ne pas dénoncer avec suffisamment de vigueur les « crimes » de l'armée, et de faire preuve de tiédeur envers Arafat.

 

En cessant de penser, la majorité des intellectuels israéliens ont perdu la capacité de distinguer le bien du mal. Alors que je lui demandais d'user de son autorité morale pour faire cesser les tirs sur les ambulances palestiniennes, un grand écrivain-de-gauche israélien m'a répondu, il y a quelques mois, lors d'un débat sur France Culture, "cessez de faire de la morale. La situation exige des positions politiques, pas des leçons de morale " 15.

 

La description du sioniste de gauche par Warschawski emprunte très largement à celle du colonisateur faite par Albert Memmi dans son Portrait du colonisé.

 

Dans une attitude typiquement coloniale, le sioniste de gauche sait à l'avance ce qu'est l'Arabe, ce qui le motive, ce qui caractérise sa conduite et ses réactions. Puisqu'il sait, il n'aura donc jamais besoin d'écouter, de chercher à comprendre : il crée l'Arabe… 16 

 

Ce portrait du « colon de gauche » illustre la nature foncièrement criminelle du projet sioniste aux yeux de Warschawski. Selon sa conception, l'attitude sioniste est viciée dès l'origine (le « péché originel ») et il débusque les traces et les réflexes de ce péché originel chez les militants les plus engagés dans le camp pacifiste israélien. Même le militant antisioniste (comme Warschawski lui-même) n'est pas exempt d'une attitude de « colonisateur » envers les Palestiniens.

 

Tout comme le sioniste de gauche, le militant antisioniste sait souvent mieux que le Palestinien ce qui est bon pour lui. Il a lu Lénine et Bauer, parfois aussi Fanon et Césaire… Il n'a, en revanche, rien lu de la littérature politique du mouvement national arabe… 17

 

Dans sa volonté de se défaire de toute attitude « colonisatrice » et de connaître le mouvement national arabe de l'intérieur, Warschawski est conduit à une identification toujours plus grande à la cause palestinienne. C'est ainsi qu'il décrit l'avocate Léa Tsemel, rencontrée à l'université hébraïque de Jérusalem en 1968 et devenue sa compagne :

 

Petite jeune femme en bottes et minijupe [qui] éloignait les contre-manifestants en faisant tournoyer un impressionnant trousseau de clés attaché à une longue chaînette d'acier, en hurlant des injures qui auraient fait rougir tout un corps de garde. J'étais fasciné 18.

 

lea tsemel en 1978.jpg
Lea Tsemel, l'avocate des terroristes (photo de 1978)

Léa Tsemel est bientôt devenue une avocate très engagée, spécialisée dans la défense des terroristes palestiniens. Comme le relate Warschawski, non sans fierté,

 

c'est Léa qui plaidait dans presque tous les procès liés aux grands attentats des années 70 et 80. A travers ces procès, nous avons appréhendé les récits contradictoires qui se confrontent à la frontière des deux communautés. Massacres d'innocents pour les uns, opérations militaires courageuses pour les autres - ceux qui étaient des terroristes assassins aux yeux des Israéliens étaient des héros pour les Palestiniens. Très souvent ils l'étaient aussi à nos yeux 19.

 

Ce passage traduit l'identification totale et sans aucune réserve de Warschawski à la cause de l'ennemi palestinien. Dans sa conception purement subjective de la réalité, Warschawski a choisi d'adopter le point de vue palestinien.

 

A SUIVRE...

 

Pierre Itshak Lurçat

_______________

 

1  Israël - Palestine, le défi binational, Textuel 2001 ; Sur la frontière, Stock 2002, réédité en poche, Hachette 2004 et traduit en allemand ; A tombeau ouvert, la crise de la société israélienne, Editions La Fabrique 2003 et traduit en allemand ; A Contre-chœur, les voix dissidentes d'Israël, Textuel 2003 (en collaboration avec Michèle Sibony).

2 Israël - Palestine, le défi binational, p. 52.

3  id. p. 54.

 4 Les « nouveaux sociologues » font partie de ces « nombreux et talentueux enseignants » des départements d'histoire, de sociologie, d'archéologie et de géographie de l'université Ben Gourion, « dont les recherches remettent régulièrement en question les idées reçues sur le sionisme et Israël » (A Contre-chœur, p.273). Les « nouveaux archéologues » contestent l'authenticité des vestiges archéologiques juifs et ont créé de toutes pièces une « archéologie palestinienne » pour démontrer l'ancienneté et l'enracinement du peuple palestinien en terre de Palestine… Quant aux « nouveaux géographes », on a peine à imaginer quelles sont les « idées reçues » qu'ils remettent en question… Peut-être affirment-ils, preuve à l'appui, que le Jourdain coule vers le Nord, ou bien que l'eau de la Mer morte n'est pas salée ?

5 Cité dans « L'horreur ethnocratique », www.melior.univ-montp3.fr/ra_forum/en/ world/israel/ethnocratie.html.

6 A tombeau ouvert, p. 100.

7 Sur la frontière, p. 18.

8 Le Défi binational, p. 41.

9 Pour un exposé favorable aux thèses des « nouveaux historiens », voir Dominique Vidal, Le péché originel d'Israël, Editions de l'Atelier 2002. Pour un exposé critique, voir Efraim Karsh, Fabricating israeli History, Frank Cass, Londres 1997.

10 Le défi binational, p. 43.

11 Id. p. 44. D'après Dominique Vidal, op. cit. p. 202, Matzpen a publié en Israël, entre 1973 et 1976, une liste de 384 villages arabes qui auraient été détruits par Israël en 1948 ainsi qu'une liste des agglomérations juives construites sur leurs décombres.

12 Le défi binational, p.44

13 Voir notamment A tombeau ouvert, la crise de la société israélienne.

14 Sur la frontière, p. 193.

15 A contre-choeur p.11

16 Sur la Frontière. p. 193

16 Id. p. 195

17 Id. p.107

18 Id. p. 107

19 Id p. 107 C'est moi qui souligne.

 

warsh-putass.jpg
Warschawski et Leila Shahid
______________________________________________________________________________

 

NE DITES PLUS "C'EST DE L'HÉBREU POUR MOI!"

 

Confiez-moi toutes vos traductions HÉBREU-FRANÇAIS !

Tous documents, lettres, contrats...

Traducteur professionnel, 10 ans d’expérience de la traduction de tous documents, lettres, contrats... Tarifs concurrentiels et travail rapide et soigné.

 

 

 

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu