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01.12.2011

Vladimir Zeev Jabotinsky, Histoire de ma vie, par Misha Uzan

Je reproduis la recension par Misha Uzan de l'Histoire de ma vie de Jabotinsky.

http://francisinfo.wordpress.com/

Vladimir Zeev Jabotinski, Histoire de ma vie, Paris : Les Provinciales, 2011, traduit de l’hébreu par Pierre I. Lurçat

 

Vladimir Zeev Jabotinski. Histoire de ma vie

 Par Misha Uzan

 « Un vieillard qui disparaît, c’est comme une bibliothèque qui brûle». Cette célèbre phrase de l’écrivain malien Amadou Hampaté Ba mériterait d’être complétée : ” Lire les Mémoires ou l’autobiographie d’un grand homme, c’est comme fouiller dans sa bibliothèque personnelle”.

C’est particulièrement vrai avec Histoire de ma vie, de Vladimir Zeev Jabotinsky. On ne peut que remercier Pierre Itshak Lurçat et les éditions Les Provinciales, d’avoir traduit et édité l’autobiographie de l’initiateur du sionisme révisionniste, grand personnage du mouvement sioniste, et grand homme du XXe siècle.

On ne peut qu’admirer l’œuvre d’un visionnaire et prophète, un homme politique droit et sincère, traducteur de grandes œuvres, écrivain à la plume belle et puissante, polyglotte redoutable.

 

Vladimir Ze'ev Jabotinsky

 

Ce n’est pas l’homme politique, le théoricien ni même l’écrivain que nous raconte Jabotinsky dans ses pages, c’est l’homme qu’il a été. Avec une sincérité étonnante, n’hésitant pas à confesser ses erreurs, ses oublis, ses imprécisions, confessant ses défauts, il nous livre ses sentiments, ses pensées, ses amitiés. Depuis sa naissance à Odessa, les phrases de sa mère, son éducation, ses lectures, jusqu’après la première guerre mondiale, on suit Jabotinski presque partout en Europe : en Russie sa “patrie matérielle”, en Italie “sa patrie spirituelle”, en Suisse, en Pologne, en France ou en Eretz Israël. On découvre un Jabotinski tour à tour et tout en même temps journaliste, étudiant, responsable et activiste politique puis penseur, auteur. Avec lui on croise quelques grands hommes de son époque : Herzl bien sûr qu’il n’a pu voir qu’une seule fois, mais aussi Weizmann, les deux Syrkin (Nahum et Bahman), Yehouda Gordon, et de nombreux leaders, auteurs et professeurs européens de l’époque, dont la plupart sont aujourd’hui inconnus. En s’arrêtant brusquement aux environs de 1920, Jabotinski nous parle beaucoup de l’Europe, un peu du sionisme, et pas tant que ça d’Israël.  Mais on apprend beaucoup en sa compagnie. Pas seulement sur lui-même. On découvre aussi de nombreuses péripéties ou petits détails, trop nombreux pour tous les citer mais dont on perçoit parfois l’influence, plus quatre vingt ans plus tard. A titre d’exemple, Jabotinsky indique comment nul ne l’a pris au sérieux, y compris dans le camp sioniste, lorsqu’il a mentionné sa volonté de faire de l’hébreu la première langue d’enseignement juif en diaspora[1]. Si elle avait été plus appliquée, une telle mesure aurait évité bien des soucis à des millions d’immigrants en Israël, jusqu’à aujourd’hui. Là encore Jabotinski était visionnaire.

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24.11.2011

Deux beaux romans sur le Retour – de la téchouva à l’alyah, par Pierre Itshak Lurçat

 

AMANDIER.jpgLe titre du beau roman de Yéochoua Sultan, Comme l’amandier en hiver, intrigue le lecteur. La couverture du livre – autoédité par l’auteur (yeochouasultan91@gmail.com) – est illustrée par deux photographies : au recto, des amandiers en fleurs, au verso, une forêt aux couleurs automnales. Ces deux images représentent les deux facettes ou plutôt les deux extrémités du parcours relaté dans le livre, qui raconte un voyage initiatique, de la banlieue parisienne aux monts de Judée. C’est donc le récit d’un retour, ou plutôt du Retour, celui que de nombreux Juifs nés dans des familles éloignées de la tradition ont vécu et ont accompli, certains allant, comme Sultan, jusqu’au bout de ce parcours en faisant leur alyah.

 

Ce livre est construit comme un roman et non comme une autobiographie, et le lecteur est agréablement surpris en découvrant un style romanesque à la fois simple et authentique, qui rappelle celui de romans juifs déjà oubliés, comme ceux de Roger Ikor (Les eaux mêlées).IKOR.jpg

Yeochua Sultan écrit bien et il sait camper ses personnages – Olivier, son héros, ses parents et ses camarades du lycée. Il y a même dans le livre des descriptions de paysages, chose que le roman contemporain a presque délaissé, tellement les écrivains actuels sont focalisés sur les personnages et sur leurs propres impressions.

Comme l’amandier en hiver se déroule presque entièrement à Flessy, petite ville de la grande banlieue où vit le héros et où il étudie. L’auteur réussit à nous plonger dans l’atmosphère d’un lycée français dans les années 1980, au moment de la guerre du Liban qui est celui du retour de l’antisémitisme. C’est précisément une banale discussion entre élèves qui va faire comprendre au personnage principal que son judaïsme n’est pas une chose anodine et qui va le conduire petit à petit à s’interroger sur son identité, interrogation qui le mènera à redécouvrir le judaïsme puis Israël.

 

DSCN3419.JPGLa force de ce roman est de parvenir à faire vivre au lecteur le cheminement – à la fois intellectuel et spirituel – du héros, et à lui permettre de s’identifier à lui. Beaucoup de Juifs ont connu des parcours similaires à celui d’Olivier Nizard, mais très peu de romanciers ont su raconter le Retour. C’est le talent de l’auteur de relever cette gageure, de manière simple et sans fioriture. Son livre est sous-titré « Un imprévisible retour », et de fait, la trame du livre réside dans ce caractère imprévisible du parcours du héros, ramené presque malgré lui à son peuple et à sa Torah, qui finit par comprendre que sa place est en Israël, sur la terre de nos ancêtres. Ce roman plein de fraîcheur fera sans doute plus que beaucoup de discours pour convaincre beaucoup de Juifs égarés, en France et ailleurs, que leur place est ici, en Israël !

 

Sur un thème très similaire, Laure Guetta publie De l’appel au retour (autoédité, laure.guetta@gmail.com). Ce roman bien écrit et émouvant relate le retour d’un couple de jeunes Juifs parisiens, Line et Franc. La première partie décrit leur retour à la pratique des mitsvot, et notamment au respect des lois de pureté familiale, à la suite des difficultés qu’ils rencontrent pour avoir un enfant. Dans la deuxième partie, ils se rendent en vacances en Israël et comprennent, après un périple à travers le pays, que l’alyah est l’aboutissement de leur cheminement spirituel.

 

Ces deux livres ont en commun une grande sincérité, des qualités d’écriture et aussi quelques défauts inhérents à l’autoédition. Ils souffrent de quelques longueurs, même s’ils ne sont jamais ennuyeux. Laure Guetta est plus convaincante à mon avis dans la seconde partie de son roman. Tous les deux ont écrit des livres forts qui montrent, de manière romancée et non didactique, que l’accomplissement de la vie juive authentique ne peut être trouvé que sur la terre d’Israël. Deux beaux romans qui ne laisseront aucun lecteur indifférent !

 

Comme l’amandier en hiver de Yéochoua Sultan et  De l’appel au retour de Laure Guetta.

 

Les deux livres sont vendus dans la sympathique librairie française Kohav, rue Mekor Haïm à Jérusalem. http://www.kodeshlibrary.com/

 

20.04.2009

Amir Gutfreund, un nouveau regard israélien sur la Shoah, P.I.Lurcat

A l'occasion de la parution en poche du beau livre d'Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, je republie la critique parue lors de la publication de ce livre en France.

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Le livre d’Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, a rencontré un succès inattendu lors de sa parution en Israël (sous le titre « Shoah shelanou »), en l’an 2000. Sa parution en France, sept ans plus tard, est un événement littéraire, même si la critique française ne paraît pas lui accorder une grande importance. Amir Gutfreund, né en 1963 à Haïfa, est sans doute un écrivain israélien atypique : il est lieutenant-colonel de l’armée de l’air, et Les gens indispensables ne meurent jamais est son premier livre. Il n’a pas vraiment le profil des écrivains favoris des médias internationaux, intellectuels « engagés » d’extrême gauche, comme Amos Oz ou A.B. Yehoshua.

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 L’originalité du livre de Gutfreund, selon son éditeur français, est qu’il « marque un tournant dans la manière d’appréhender la Shoah ». L’auteur est le fils de rescapés de la Shoah, et son livre comporte évidemment une large part autobiographique, au point qu’on a pu dire qu’il ne s’agissait pas d’un roman, mais du récit de la découverte de la Shoah par l’auteur, à travers les récits et à travers le mutisme de ses proches. C’est faux, bien entendu : il s’agit d’un véritable roman, et il serait absurde de prétendre exclure du genre romanesque tous les livres dans lesquels l’auteur parle de lui-même !

 Amir Gutfreund n’est certes pas le premier écrivain israélien à parler de la Shoah. Citons, parmi ses prédécesseurs, les noms d’Isaïe Spiegel, d’Aharon Appelfeld ou de David Grossman. Spiegel, rescapé d’Auschwitz, installé en Israël après la guerre, a publié plusieurs livres en yiddish (dont certains rédigés pendant la Shoah), et notamment Les flammes de la terre, récit des derniers mois du ghetto de Lodz. Appelfeld, lui aussi survivant de la Shoah, aborde ce thème dans presque tous ses livres, même s’il refuse avec obstination d’être catalogué comme « écrivain de la Shoah ». Grossman, né en 1954, traite de la Shoah dans son livre Voir ci-dessous : amour, dont le héros est un fils de rescapés.

 Ces trois exemples, parmi tant d’autres, montrent que la Shoah a toujours été présente dans la littérature israélienne, depuis la « génération de l’Etat » - et même avant – et jusqu’à aujourd’hui. L’originalité de Gutfreund est d’avoir écrit un livre qui ne parle pas de la Shoah comme d’un événement historique, mais de sa présence dans la vie quotidienne de personnages qui sont marqués par elle jusqu’au plus profond de leur âme. Le livre d’Amir Gutfreund raconte en effet l’histoire d’un enfant de douze ans, à Haïfa, dans les années soixante-dix, et de son quartier, habité par de nombreux survivants. Ses personnages, grand-père Lolek, grand-père Yosef, Adalé Gronner, maître Perl, sont à la fois des Israéliens ordinaires, avec leurs défauts et leurs qualités, mais aussi des hommes et des femmes qui portent le poids d’un événement incroyable qui les écrase.

Comme l’explique Amir, le narrateur, « la Shoah revêtait deux aspects : l’un, celui des commémorations scolaires avec ses six millions, ses flambeaux et placards noirs, et l’autre, sa sœur jumelle, qui avait engendré non pas six millions cette fois mais une foule de personnages concrets, pas seulement réduite à grand-père Yosef, papa et maman, mais qui comprenait aussi des figures plus banales, en marge de l’existence ». Ces figures banales sont les véritables héros du livre d’Amir Gutfreund, et c’est dans leur banalité même et dans les côtés les plus anodins, et parfois ridicules, de leurs existences que se dévoilent tout l’intérêt du livre et le talent romanesque de son auteur.

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 La réappropriation de la Shoah par la littérature israélienne

 Evénement central du vingtième siècle, la Shoah a fait l’objet de si nombreux livres, articles et discours que l’on finit par la considérer comme un fragment du passé. Toute la force du livre d’Amir Gutfreund est de montrer en quoi elle demeure vivante au coeur de l’Israël actuel, et de la vie quotidienne de ses personnages : les survivants, pour qui l’histoire s’est arrêtée quelque part entre 1939 et 1945 et qui ont continué depuis à vivre avec ces images terribles que nous ne connaissons que par le biais des reproductions dans des livres, des films ou des musées, images restées gravées dans leur cerveau et dans leur chair et qui les accompagneront jusqu’à leur dernier souffle.

 Ce livre marque aussi un jalon important dans la réappropriation par la littérature israélienne de la Shoah, trop souvent accaparée par des personnes et organismes privés ou par des gouvernements étrangers, qui en ont même fait une arme contre Israël et contre le peuple Juif… (On pourrait mentionner à ce propos le succès récent d’un livre en français sur la Shoah dont le héros est un officier SS !) Il n’est pas anodin à cet égard que son titre original en hébreu, Shoah shelanou, signifie « Notre Shoah ». Dans une interview à un quotidien israélien, Gutfreund a raconté avoir écrit ce livre pour ses parents, rescapés de la Shoah, auxquels il est dédié. Témoignage littéraire de la génération des enfants des survivants, ce livre est aussi une façon de rendre à la Shoah sa place dans l’histoire juive et israélienne.

Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, Gallimard 2007, 502 pages, 24 euros.

(Article paru dans Vision d'Israël, premier magazine culturel israelien francophone)

24.12.2008

Trois livres politiques français : Mennessier, Griotteray, Taguieff

 

Pierre I. Lurçat

 

AZF, Un silence d'Etat de Marc Mennessier

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Toulouse, 21 septembre 2001 : L'usine AZF explose, provoquant la mort de 30 personnes, en blessant 3000 autres, endommageant des milliers d'habitations. Accident ou attentat ? Très rapidement, la thèse de l'accident s'impose comme une vérité officielle, malgré les nombreux faits troublants et incohérences. Deux journalistes français, Anne-Marie Casteret de L'Express et Marc Mennessier du Figaro, vont mener une enquête minutieuse, pendant plusieurs années, en bravant l'hostilité de la police, de la justice et de leurs propres confrères. Ce livre présente leurs conclusions et relate quatre ans d'investigations. Il montre comment les autorités françaises ont délibérément écarté tous les éléments de preuve accréditant la thèse d'un attentat islamiste, alors même qu'un ouvrier intérimaire d'origine tunisienne, Hassan J., avait été retrouvé mort sur les lieux de l'explosion, portant sur lui 5 slips ou caleçons superposés, conformément au rituel des kamikazes islamistes. Par lâcheté et par une hypocrisie bien française, les plus hautes autorités de la République ont ainsi voulu étouffer ce qui semble bien avoir été le "11 septembre français", préférant dissimuler cette réalité dérangeante... Marc Mennessier n'est pas tendre avec ses collègues journalistes et avec les médias en général. Son livre montre que l'opinion est manipulée et que le "quatrième pouvoir", au lieu de jouer son rôle de recherche de la vérité, se rend souvent complice du pouvoir politique. On comprend mieux, en lisant ce livre important, la désinformation qui règne dans les médias français au sujet du Moyen-Orient et d'Israël, lorsqu'on constate qu'elle concerne tout autant l'actualité intérieure à l'Hexagone.

 

AZF, Un silence d'Etat, Seuil 2008, 271 pages, 20 euros.

 

Qui furent les premiers résistants ? d'Alain Griotteray

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Homme politique, écrivain et journaliste français récemment disparu, Alain Griotteray était aussi un des plus jeunes résistants et l'instigateur de la fameuse manifestation du 11 novembre 1940, au cours de laquelle des étudiants défièrent l'occupant nazi en commémorant l'armistice, devant le tombeau du soldat inconnu. Dans son beau livre Qui furent les premiers résistants ?, paru initialement en 1985 (sous le titre "1940, la droite était au rendez-vous") et plusieurs fois réédité, Griotteray s'attaque au mythe de la "gauche résistante" et de la "droite collaboratrice", qui obscurcit trop souvent la vision de cette époque charnière de l'histoire française contemporaine. Dans son avant-propos, l'auteur rappelle ainsi les négociations secrètes entre le parti communiste et l'occupant nazi, en juin 1940, pour obtenir la réapparition de L'Humanité. Il ne s'agit pourtant pas d'un essai, ni même d'un récit historique à proprement parler, mais de l'évocation de vingt-trois héros de la Résistance, hommes et femmes, civils et militaires, dont le point commun est d'être tous issus de la droite, à travers ses différentes familles : catholique, maurrassienne, royaliste ou républicaine. Les portaits de ces résistants souvent oubliés des livres d'histoire sont d'autant plus parlants que l'auteur les a personnellement connus, et qu'il décrit – derrière les héros risquant leur vie et leur liberté – les hommes et femmes ordinaires.

 

Ce livre qui se lit comme un véritable roman remet en cause bien des a priori et des idées reçues, y compris pour le lecteur juif. Ainsi, on s'aperçoit que beaucoup de résistants étaient d'anciens cagoulards ou militants de l'Action française. Le clivage véritable, à cette époque comme aujourd'hui, n'était pas entre la droite et la gauche, mais entre les hommes de courage et les lâches. Outre son intérêt historique, le livre d'Alain Griotteray a également une portée très actuelle. Ainsi, lorsqu'un officier français vient avertir un membre du cabinet Daladier de l'insuffisance de la ligne Maginot pour faire face à une attaque allemande, il est éconduit par le politicien, qui lui déclare "nous n'y pouvons rien".  "Ils n'y pouvaient rien, parce que les majorités parlementaires avaient l'œil sur les congrès de partis, pas sur les frontières", commente l'auteur, et sa réflexion pourrait tout autant s'appliquer à beaucoup des parlementaires et dirigeants israéliens aujourd'hui.

 

Qui furent les premiers résistants, nouvelle édition, Alphée 2008, 258 p. 21,90 euros.

 

La Judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad mondial de Pierre-André Taguieff

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Historien des idées, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff est l'auteur de nombreux ouvrages portant sur des sujets tels que le racisme, le populisme ou la théorie du complot. Dans un ouvrage pionnier, paru en pleine "Intifada des banlieues", La nouvelle Judéophobie, Taguieff avait analysé la nouvelle vague d'antisémitisme planétaire apparue à l'automne 2000 (et qui se poursuit jusqu'à nos jours), en montrant comment cette nouvelle haine des Juifs n'était plus un racisme antijuif, mais consistait à retourner contre les Juifs l'accusation de racisme. Son dernier livre, La Judéophobie des Modernes, sous-titré "Des Lumières au Jihad mondial", poursuit, développe et approfondit cette analyse.

 

Quoi de commun entre l'antisémitisme d'un Voltaire et celui d'un Ben Laden ? Entre le discours antijuif des Lumières et celui de l'islamisme radical ? Le livre montre comment les mêmes thèmes d'accusation contre les Juifs réapparaissent régulièrement, sous des formes et dans des contextes différents. L'auteur les dénombre et les regroupe en six mythes antijuifs principaux : la "haine du genre humain" ; le déicide ; le meurtre et le cannibalisme rituels ; l'usure et la domination financière ; le complot mondial et le racisme. Cette perspective originale permet à l'auteur de saisir le phénomène judéophobe dans sa globalité et de comprendre, notamment, la situation actuelle de l'Europe, face à la vague antijuive nourrie par la propagande islamiste. Fondé sur des années de réflexion et de recherches sur le sujet, l'ouvrage de Taguieff constitue une véritable somme et sans doute un jalon dans l'historiographie de l'antisémitisme. Erudit sans être pédant, Taguieff montre une fois de plus le visage d'un intellectuel engagé, digne héritier de Léon Poliakov, qui ne craint pas d'aborder l'actualité la plus controversée, comme par exemple l'affaire Al-Dura dont il fait une analyse magistrale, en la rattachant au mythe du Juif tueur d'enfant, que l'on trouve tant chez Drumont que chez les nazis, les islamistes, et jusqu'au fameux reportage de France 2 et Enderlin.

 

Editions Odile Jacob, 2008, 683 pages, 35 euros.

Article paru dans VISION D'ISRAEL, premier magazine culturel francophone israelien.

 

 

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15.11.2008

L’APOCALYPSE DANS L’ISLAM, J.P. FILIU

La dimension apocalyptique est un aspect de l’islam peu connu du grand public, et même des spécialistes. Il s’agit pourtant d’un élément essentiel du réveil de l’islam contemporain, omniprésent dans le discours islamiste, tant dans les mouvements sunnites – du Hamas à Al-Qaida – que dans l’islam chiite, représenté aujourd’hui par Hassan Nasrallah et Mahmoud Ahmadinejad. Le livre de l’historien et arabisant Jean-Pierre Filiu, L’apocalypse dans l’islam, est le premier ouvrage en français sur le sujet. Il montre comment l’apocalyptisme, présent dans le texte même du Coran, dans les hadith et dans l’islam médiéval, réapparaît à l’époque contemporaine, à travers une littérature populaire diffusée dans tout le monde musulman, qui puise dans la tradition tout en y intégrant des apports extérieurs, européens notamment.

 

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La première partie du livre, intitulée « Vrais et faux messies de l’islam », retrace les origines des thématiques apocalyptiques dans le Coran, ainsi que dans l’histoire et dans les textes musulmans. Au concept chrétien d’apocalypse correspond dans l’islam celui de la « fin des temps », âkher al-zamân. Dès la première sourate du Coran, Allah est désigné comme « maître du jour du Jugement », qui doit juger tous les hommes au moment de la Résurrection. Le texte coranique abonde en descriptions des différents cataclysmes annonciateurs de la fin des temps. Cette thématique est ensuite reprise par les hadith (citations attribuées au prophète), qui s’attachent à décrire les signes annonciateurs de « l’Heure ». L’auteur passe en revue les grands maîtres de l’apocalypse médiévale, dont les plus fameux sont Ibn Arabi et Ibn Khaldoun.

 

La deuxième – et la plus longue – partie du livre, étudie la littérature apocalyptique contemporaine, à partir de l’année 1979, qui marque l’entrée dans le XV e siècle de l’islam. Celui-ci s’ouvre par un triple choc : révolution chiite en Iran, soulèvement messianique à la Mecque et invasion soviétique en Afghanistan. Les trois décennies qui suivent voient un développement formidable de la littérature musulmane apocalyptique. L’auteur a constitué son propre fonds d’ouvrages de ce genre bien particulier, au cours de séjours aux quatre coins du monde musulman, d’Aman à Damas et de Riyad à Kuala Lumpur. Son livre est illustré par des couvertures de livres, publiés principalement au Caire, dont les dessins aux couleurs vives évoquent plus des romans de gare que des ouvrages religieux… J.-P. Filiu prévient d’emblée le lecteur qu’il ne faut pas réduire la volumineuse production littéraire apocalyptique à une sous-culture populaire sans intérêt conceptuel, mais qu’il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse, en exagérant l’importance politique de ces imprécations messianiques.

 

            Toute la question est en effet de savoir si cette littérature demeure un phénomène marginal, comparable aux livres sur Nostradamus en Occident, ou bien si elle parvient à se traduire dans la réalité politique des pays musulmans. La réponse de l’auteur est mitigée : à certains moments, les croyances apocalyptiques déclenchent des phénomènes de masse et des mouvements messianiques violents, comme le soulèvement de la Mecque en 1979, ou « l’armée du Mahdi » en Irak, qui sont presque toujours écrasés dans le sang. La plupart du temps cependant, il semble que les écrits apocalyptiques restent confinés aux croyances populaires, sans se traduire dans la réalité politique. Depuis quelques années pourtant, on assiste à une emprise grandissante des croyances apocalyptiques musulmanes, surtout dans le monde chiite : en Iran et au Liban principalement. En Iran – où la révolution khomeyniste a longtemps évité toute référence apocalyptique – l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad a changé la donne, celui-ci multipliant les déclarations publiques sur l’imminence du « retour de l’Iman caché ». Intervenant devant l’Assemblée générale des Nations Unies en 2005, Ahmadinejad affirma être nimbé d’un halo de lumière, qui signifiait selon lui le soutien du Mahdi à sa politique internationale… Au Liban, la victoire du Hezbollah chiite contre Israël, en 2006, est interprétée par certains auteurs comme un signe annonciateur de « l’Heure ».

 

            Un des aspects les plus intéressant du livre est de montrer la grande diversité de la littérature apocalyptique contemporaine, qui emprunte généreusement aux auteurs chrétiens et aussi aux textes antisémites, comme les Protocoles des Sages de Sion. J.-P. Filiu montre le rôle charnière du 11 septembre dans le développement comparé des apocalypses évangélistes et islamiques, que tout oppose, excepté leur antisémitisme obsessionnel. Au total, l’apocalyptisme musulman contemporain constitue une construction idéologique hétérogène, qui emprunte au corpus des textes de l’islam, tout en étant en rupture avec 14 siècles de tradition islamique. Même si la majorité des musulmans ne croient pas aux divagations millénaristes, celles-ci ne peuvent être négligées, car la fin du monde est un « sujet sérieux, surtout pour ceux qui s’y préparent ».

 

Pierre Lurçat

Recension parue dans Politique Internationale ©

17.07.2008

LES LIVRES DE LA RENTREE

Quelques livres que vous pourrez lire en septembre, pour vous mettre l'eau a la bouche...

Armand LAFERRERE, L'Amerique est-elle un danger pour le monde? (J-C. LATTES)

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La politique étrangère américaine est souvent présentée en France comme une source d'instabilité : les Etats-Unis seraient « ivres de puissance », « méprisants des institutions internationales », « assoiffés de pétrole », « indifférents à l'environnement », « chrétiens fanatiques » et agressifs envers les autres cultures…Une image différente apparaît pourtant, quand on examine la réalité : celle d'une puissance indispensable à… la stabilité du monde. Bien souvent en effet, la présence mondiale des Etats-Unis empêche ou limite de nombreux conflits, et améliore le fonctionnement des marchés. Mais surtout, elle donne aux idéaux démocratiques la force qui assure leur survie.
Dissocier le vrai du faux de chaque idée reçue, en donnant enfin à chacun des outils clairs et vérifiables (faits, chiffres, réflexions, exemples concrets) pour démontrer que l’Amérique échappe aux clichés, tel est l’objectif de ce livre. 

 L’Ordre des jours de Gérald Tenenbaum

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ROMAN. En librairie le 28 août 2008 (HELOISE D'ORMESSON)

1946. Dans une petite ville lorraine, Solange espère le retour d’Isy, son père déporté. Au Lutetia, elle retrouve Max, compagnon d’Isy à Auschwitz. Max affirme qu’Isy ne reviendra pas, mais visiblement, il en sait plus long. Tout en essayant de percer ses secrets, Solange travaille avec lui dans une entreprise de vente ambulante. Elle y rencontre Simon, lui aussi enfant de déportés. Un amour se tisse entre eux, en partie assombri par l’impuissance de Simon. Les années passent. Simon part chercher en Indochine la guerre qu’il n’a pas pu mener et, en filigrane, la virilité qui lui manque. Solange, elle, se rend en Israël où elle apprend la vérité sur la mort de son père, assassiné après la guerre en Pologne. Grâce à des camarades de combat, Simon apprend l’existence d’une liste d’anciens miliciens ayant participé aux pogroms d’Europe centrale. Solange le convainc de subtiliser ce document…
Auteur de deux romans, dont Le Geste (EHO, 2005), d’une pièce de théâtre, Trois pièces faciles (L’Harmattan), de contes et de nouvelles, Gérald Tenenbaum est professeur de mathématiques à l’université Henri Poincaré. Il vit à Nancy.

A SUIVRE...

19.05.2008

Le dernier Taguieff en librairie

La parution d'un livre de Pierre-André TAGUIEFF est toujours un événement! Son dernier livre, intitulé La Judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad mondial, ne décevra pas ses lecteurs fideles. Un extrait a été publié sur ce site. Notons aussi que Taguieff aborde dans ce livre, avec lucidité et courage, la désormais célebre affaire Al-Dura, en montrant comment les images diffusées par FRANCE 2 et son correspondant ont participé a la création d'un nouveau mythe antijuif, celui du "soldat juif tueur d'enfant palestinien", qui s'inscrit dans la continuité directe du mythe du "Juif tueur d'enfants chrétiens" au Moyen-Age. (Voir cet autre extrait publie par M. Macina sur le site Debriefing.org)

 
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Présentation du livre par l'éditeur (Odile Jacob) :
S’appuyant sur une documentation considérable, Pierre-André Taguieff nous montre ici comment la judéophobie, quelle que soit sa forme historique, fonctionne sur la base de récits d’accusation, organisés comme des mythes, par lesquels les Juifs sont déshumanisés de diverses façons. L’histoire globale de la judéophobie qu’il nous livre permet de saisir la permanence, la récurrence des stéréotypes antijuifs, mais aussi leur surprenante capacité d’adaptation et de diffusion planétaire, depuis l’antijudaïsme antique jusqu’à l’antisionisme radical qui s’est internationalisé depuis la fin du xxe siècle. Si les Juifs ont longtemps été mis en accusation par l’Occident chrétien, c’est, en effet, l’Occident judéochrétien qui se trouve désormais mis en accusation par ses ennemis, tant intérieurs qu’extérieurs.
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Historien des idées, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La Force du préjugé, Les Fins de l’antiracisme ou, plus récemment, Prêcheurs de haine.

10.05.2008

60 ans après son Indépendance, l'Etat juif contesté par ses propres élites, I.Lurçat

Yoram Hazony, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël

Le livre de Yoram Hazony, paru il y a un an en français (traduit par Claire Darmon), est sans doute un des ouvrages les plus importants parus ces dernières années sur le thème d’Israël et du sionisme. L’auteur, qui dirige le Centre Shalem à Jérusalem, tente de répondre à la question suivante : « comment l’idéal de l’Etat juif qui, quarante ans auparavant, était un axiome politique et moral pour presque tous les Juifs du monde… a pu être si rapidement ruiné au sein du leadership culturel de l’Etat juif lui-même ? » Ou en d’autres termes, comment les élites israéliennes ont-elles trahi l’idéal sioniste ?

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 La réponse à cette question cruciale, Hazony la trouve notamment au sein de l’intelligentsia et de l’université israélienne, qui ont toujours abrité de nombreux intellectuels hostiles au sionisme politique, avant même la création de l’Etat juif. C’est en effet un petit groupe de professeurs juifs allemands, réunis autour de Martin Buber, qui ont fondé en 1925 l’université hébraïque de Jérusalem, laquelle a formé plusieurs générations d’intellectuels et de politiciens israéliens. Pour comprendre l’importance de cette institution dans la vie politique israélienne, on se contentera de citer les chiffres suivants : 25% des membres de la Knesset ont étudié à l’université hébraïque, ainsi que douze des quinze juges actuels à la Cour suprême, et quatre anciens Premiers ministres… On aurait du mal à trouver une université aussi influente en France ou ailleurs.

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Yoram Hazony (photo P.I.Lurçat)

 

Pour Buber et ses amis du Brith Shalom, l’idéal d’une entente judéo-arabe passait avant la réalisation des aspirations nationales juives en terre d’Israël. C’est pourquoi ils s’opposèrent au programme sioniste et prônèrent, anticipant sur les intellectuels postsionistes actuels, la création d’un Etat binational. Un facteur clé du succès du Brith Shalom et du courant postsioniste réside, selon Hazony, dans le peu d’intérêt porté au combat intellectuel par les tendances dominantes du sionisme, de droite comme de gauche. Alors que le sionisme travailliste mettait l’accent sur le développement agricole et les implantations juives, les partisans du sionisme « révisionniste » de Menahem Begin se consacraient à la lutte armée contre l’Angleterre (et contre les Arabes). Mais ni l’un ni l’autre n’ont su évaluer l’importance essentielle du combat d’idées, laissant le champ libre aux partisans de l’Etat binational.

Itshak Lurçat

Editions de l’Eclat, 2007, 478 pages, 30 euros.

(Article paru dans VISION D'ISRAEL, premier magazine culturel francophone israelien)

03.04.2008

L'Europe ne doit rien a l'islam

Un livre passionnant et courageux
Sylvain Gouguenheim : et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam ?
LE MONDE DES LIVRES | 03.04.08

tonnante rectification des préjugés de l'heure, ce travail de Sylvain Gouguenheim va susciter débats et polémiques. Son thème : la filiation culturelle monde occidental-monde musulman. Sur ce sujet, les enjeux idéologiques et politiques pèsent lourd. Or cet universitaire des plus sérieux, professeur d'histoire médiévale à l'Ecole normale supérieure de Lyon, met à mal une série de convictions devenues dominantes. Ces dernières décennies, en suivant notamment Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Saïd ou le Conseil de l'Europe, on aurait fait fausse route sur la part de l'islam dans l'histoire de la culture européenne.

 

Que croyons-nous donc ? En résumé, ceci : le savoir grec antique - philosophie, médecine, mathématique, astronomie -, après avoir tout à fait disparu d'Europe, a trouvé refuge dans le monde musulman, qui l'a traduit en arabe, l'a accueilli et prolongé, avant de le transmettre finalement à l'Occident, permettant ainsi sa renaissance, puis l'expansion soudaine de la culture européenne. Selon Sylvain Gouguenheim, cette vulgate n'est qu'un tissu d'erreurs, de vérités déformées, de données partielles ou partiales. Il désire en corriger, point par point, les aspects inexacts ou excessifs.

 

"AGES SOMBRES"

 

Y a-t-il vraiment eu rupture totale entre l'héritage grec antique et l'Europe chrétienne du haut Moyen Age ? Après l'effondrement définitif de l'Empire romain, les rares manuscrits d'Aristote ou de Galien subsistant dans des monastères n'avaient-ils réellement plus aucun lecteur capable de les déchiffrer ? Non, réplique Sylvain Gouguenheim. Même devenus ténus et rares, les liens avec Byzance ne furent jamais rompus : des manuscrits grecs circulaient, avec des hommes en mesure de les lire. Durant les prétendus "âges sombres", ces connaisseurs du grec n'ont jamais fait défaut, répartis dans quelques foyers qu'on a tort d'ignorer, notamment en Sicile et à Rome. On ne souligne pas que de 685 à 752 règne une succession de papes... d'origine grecque et syriaque ! On ignore, ou on oublie qu'en 758-763, Pépin le Bref se fait envoyer par le pape Paul Ier des textes grecs, notamment la Rhétorique d'Aristote.

Cet intérêt médiéval pour les sources grecques trouvait sa source dans la culture chrétienne elle-même. Les Evangiles furent rédigés en grec, comme les épîtres de Paul. Nombre de Pères de l'Eglise, formés à la philosophie, citent Platon et bien d'autres auteurs païens, dont ils ont sauvé des pans entiers. L'Europe est donc demeurée constamment consciente de sa filiation à l'égard de la Grèce antique, et se montra continûment désireuse d'en retrouver les textes. Ce qui explique, des Carolingiens jusqu'au XIIIe siècle, la succession des "renaissances" liées à des découvertes partielles.

La culture grecque antique fut-elle pleinement accueillie par l'islam ? Sylvain Gouguenheim souligne les fortes limites que la réalité historique impose à cette conviction devenue courante. Car ce ne furent pas les musulmans qui firent l'essentiel du travail de traduction des textes grecs en arabe. On l'oublie superbement : même ces grands admirateurs des Grecs que furent Al-Fârâbî, Avicenne et Averroès ne lisaient pas un mot des textes originaux, mais seulement les traductions en arabe faites par les Araméens... chrétiens !

Parmi ces chrétiens dits syriaques, qui maîtrisaient le grec et l'arabe, Hunayn ibn Ishaq (809-873), surnommé "prince des traducteurs", forgea l'essentiel du vocabulaire médical et scientifique arabe en transposant plus de deux cents ouvrages - notamment Galien, Hippocrate, Platon. Arabophone, il n'était en rien musulman, comme d'ailleurs pratiquement tous les premiers traducteurs du grec en arabe. Parce que nous confondons trop souvent "Arabe" et "musulman", une vision déformée de l'histoire nous fait gommer le rôle décisif des Arabes chrétiens dans le passage des oeuvres de l'Antiquité grecque d'abord en syriaque, puis dans la langue du Coran.

Une fois effectué ce transfert - difficile, car grec et arabe sont des langues aux génies très dissemblables -, on aurait tort de croire que l'accueil fait aux Grecs fut unanime, enthousiaste, capable de bouleverser culture et société islamiques. Sylvain Gouguenheim montre combien la réception de la pensée grecque fut au contraire sélective, limitée, sans impact majeur, en fin de compte, sur les réalités de l'islam, qui sont demeurées indissociablement religieuses, juridiques et politiques. Même en disposant des oeuvres philosophiques des Grecs, même en forgeant le terme de "falsafa" pour désigner une forme d'esprit philosophique apparenté, l'islam ne s'est pas véritablement hellénisé. La raison n'y fut jamais explicitement placée au-dessus de la révélation, ni la politique dissociée de la révélation, ni l'investigation scientifique radicalement indépendante.

Il conviendrait même, si l'on suit ce livre, de réviser plus encore nos jugements. Au lieu de croire le savoir philosophique européen tout entier dépendant des intermédiaires arabes, on devrait se rappeler le rôle capital des traducteurs du Mont-Saint-Michel. Ils ont fait passer presque tout Aristote directement du grec au latin, plusieurs décennies avant qu'à Tolède on ne traduise les mêmes oeuvres en partant de leur version arabe. Au lieu de rêver que le monde islamique du Moyen Age, ouvert et généreux, vint offrir à l'Europe languissante et sombre les moyens de son expansion, il faudrait encore se souvenir que l'Occident n'a pas reçu ces savoirs en cadeau. Il est allé les chercher, parce qu'ils complétaient les textes qu'il détenait déjà. Et lui seul en a fait l'usage scientifique et politique que l'on connaît.

Somme toute, contrairement à ce qu'on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l'islam. En tout cas rien d'essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l'histoire à l'heure est aussi fort courageux.


ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL. LES RACINES GRECQUES DE L'EUROPE CHRÉTIENNE de Sylvain Gouguenheim. Seuil, "L'Univers historique", 282 p., 21 €.

 


Roger-Pol Droit

21.01.2008

Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d'Europe

 
Quand François Mauriac emploie en 1958 le terme de
« ressuscitée » pour qualifier la nation juive établie en Israël,
il traduit l'idée communément acquise que cet Etat est né de la mort. De l'assassinat des Juifs d'Europe. Comme si Auschwitz était ce Golgotha auquel pensait Edith Stein à l'aube de sa propre mise à mort, et qui est le paroxysme de la douleur. Mais suivi du Salut, la promesse d'une fin qui n'existe pas se réalise ; personne n'est mort pour rien. Les images pieuses en ce domaine sont une analogie privée de réflexion ; le mythe prend le pas sur la réalité, renie les faits et finalement les révise. L'histoire n'est pas une répétition de la Passion du Christ : L'Etat d'Israël existait au moins dans ses structures avant la Shoah et a failli mourir d'elle, puisque la nation juive manquait à l'appel, comme le rappelait Ben Gourion, et il n'a jamais été une compensation à l'expiation d'innocents. 
L'essai de Georges Bensoussan repousse les limites de la réflexion de surface ; la lecture d' « Un nom impérissable » est historique, politique, psychanalytique et profondément littéraire. Alliance d'une écriture poignante et d'un regard limpide, l'analyse qu'il donne des rapports entre le sionisme, l'Etat d'Israël et la Shoah fait apparaître des déchirements insoupçonnés.
Des ennemis d'Israël aux historiens israéliens post-sionistes, des accusations similaires émanent : ici on verra dans les guerres de Tsahal des crimes nazis, là on dénoncera une soi disant instrumentalisation de la Shoah par le sionisme nationaliste ; mais ici et là rien ne dit comment, et à quel point, la destruction des Juifs d'Europe a mis en péril la possibilité d'existence d'Israël comme Etat  et a continué des décennies durant à le fragiliser de l'intérieur.
« Pour comprendre le processus de naissance de l'Etat juif, il faut remonter (…) à la fin du XIXème siècle au moins. C'est à cette condition que l'on perçoit combien loin d'avoir œuvré à la mise au monde de l'Etat d'Israël, la Shoah en a au contraire sapé les bases. » (p 19). Dire cela, c'est redonner au sionisme sa place dans l'élaboration de l'Etat d'Israël. Un premier coup est porté au négationnisme arabe qui considère le génocide comme « la matrice véritable de l'Etat juif »  en « éliminant le lien entre le peuple juif, la terre et la langue qui en est issue » et « en occultant l'histoire de la dhimmitude, (.) un des facteurs clé du ralliement partiel de la jeunesse juive d'Orient au sionisme » (p 21). Consacré au yishouv, la communauté juive installée en Palestine mandataire le premier chapitre souligne les avancées spectaculaires du Foyer national juif. L'hébreu est utilisé quotidiennement dès les années 20, le yishouv fonde des institutions scientifiques (le Technion de Haïfa, l'Université hébraïque de Jérusalem, l'institut Weizman), bâtit des villes, maîtrise les techniques agricoles et manie les armes. Les preuves d'une existence juive ayant en projet la construction d'un Etat sont claires et annoncées. Tout est en œuvre pour aboutir à l'indépendance quand l'Europe verse dans le totalitarisme. Seules 484 000 âmes vivent en Palestine mandataire en 1942. Le sionisme n'a pas convaincu l'immense majorité des Juifs du Vieux Continent qui n'auront jamais le temps, ou les moyens, de fuir. Pour exister dans des conditions qui ne soient ni dictées ni secrètes, il aurait fallu s'exiler de cette terre qui a construit un pan entier du judaïsme, la diaspora. Renoncer à se penser en être de sentiments mais en être politique suppose une implication militante qui ne touchait guère le monde juif occidental, peu conscient d'être désigné par l'ennemi.
Le pressentiment d'une catastrophe européenne existe chez le leader du sionisme révisionniste, Zeev Jabotinsky qui déclare dès 1934 :« En cas de guerre nous ne serions pas le seul peuple à être exterminé mais nous serions le premier à l'être » (p 38 ), suivi par l'historien Ben Zion Dinur convaincu que le nazisme sonne le glas de l'émancipation des Juifs d'Europe. Pour lucide qu'il soit, le mouvement sioniste, parce qu'il est politique et non pas humanitaire, choisit de garder la ligne fixée et maintien le cap sur la création de l'Etat en protégeant d'abord le yishouv (les avancées de l'Afrika Korps de Rommel sont une menace tangible) et en renforçant ses structures pré-étatiques, faisant de la lutte contre l'antisémitisme un combat de seconde zone.
Ben Gourion parlait de donner une « réponse sioniste à la catastrophe », en sauvant ce qui pouvait l'être, notamment les biens meubles et les transferts d'argents. Un accord signé en 1933 entre le Reich et l'Agence Juive a permis de sauver quelques vies et quelques propriétés.
Le rapport à l'ennemi accroît un peu plus les divergences entre les sionistes travaillistes menés par Ben Gourion et les révisionnistes parfois plus enclins au romantisme qu'à l'action politique.
Le chef du Mapaï prend une place importante dans ce livre, l'homme aux yeux secs fait figure de véritable tête politique de la construction d'Israël. Sans être un monstre froid et malgré son mépris mal dissimulé pour le choix de la diaspora,  il semble que seule la prise de conscience d'une totale impuissance ait provoqué chez Ben Gourion le choix d'Israël : « Quand l'évènement vous nie radicalement, vous le niez parce qu'il vous détruit. (…) Et pour un projet démiurgique comme le sionisme, l'impuissance constituait in fine le péché majeur ». Incapables d'arracher les Juifs d'Europe à leur sort, quand la seule façon de les sauver aurait été de les convaincre, les sionistes loin de pouvoir se  confronter à l'échec s'en distancent.
La guerre prend fin en Europe et se poursuit aux frontières du jeune Etat d'Israël, ne laissant aucune place à la possibilité d'une expression pour le tiers de sa population rescapée des camps en 1949. Mémoire muselée mais mémoire vivante d'âmes abîmées et de corps meurtris qui créée avec les Israéliens de naissance des rapports troubles ou la honte et la culpabilité sont les sentiments les mieux partagés. Honte pour les uns d'avoir été réduits à rien, honte pour les autres de l'incarnation de la « faiblesse juive de diaspora » (p 99), la culpabilité survenant inévitablement ; l'Etat d'Israël vit une réalité sur deux rythmes inversés.
La mémoire de la Shoah prend le pas sur son étude ; les historiens comme les dirigeants politiques s'entendent pour que l'Etat juif seul en écrive l'histoire. Et pour que tout concoure à la volonté de l'émergence d'un homme nouveau, l'axe s'articule autour de l'héroïsme. Cette mémoire élaborée dès les années 50 ignore la résistance spirituelle des orthodoxes, signe supplémentaire s'il en était besoin d'une rupture assumée avec la diaspora. La fidélité au judaïsme talmudique n'est pas comprise comme une façon de se révolter contre tous les silences du monde. Renvoyé à son ancestrale solitude, le peuple juif célébré est celui qui est seul contre tous.
L'analyse d'Hannah Arendt qui tente de considérer le génocide comme partie prenante des totalitarismes du XX ème siècle demeure longtemps peu considérée. Le procès d'Eichmann auquel elle assiste en 1961 à Jérusalem, donne la parole aux « ombres errantes ». Ces «  (…) orphelins du monde, (…) engloutis de chagrin qui vivotent au jour le jour entre alcool et solitude » vont témoigner de l'horreur endurée pendant la guerre et après la guerre. Si la capture d'Eichmann a affirmé la puissance nationale d'Israël parce qu'elle place l'Etat juif comme « porte-parole du judaïsme mondial » (p204), son procès l'a perforée car la parole libérée, laisse apparaître les stigmates profonds et l'extrême précarité de ces existences foudroyées. La portée du procès auprès de l'opinion publique est telle que, de « fantôme » le rescapé devient « monument vivant ». Les israéliens se pensent, la Shoah n'est plus une parenthèse inscrite entre l'exil et la renaissance, elle participe à l'histoire familiale qui n'est plus une propagande mais une réalité tangible, incontestable par les faits qui l'écrivent. La judéité des rescapés, leur vulnérabilité, est aussi la leur. Le procès Eichmann aussi pénible soit-il tant les déclarations de l'accusé sont mécaniques, amorce le recouvrement « d'un destin juif que le sionisme avait patiemment enfoui des décennies durant (…) ». p 196
La guerre des Six jours en 1967 et plus encore la guerre de Kippour en 1973 confirment l'impossible oubli de la destruction des Juifs d'Europe. La haine affichée des Etats alentours ne trompe pas les dirigeants sionistes qui n’ignorent rien des  entreprises génocidaires de leurs ennemis. La deuxième génération, celle qui pose des questions, ne se défait pas des fantômes mal enfouis, la Shoah plane comme un spectre, et ramène à elle chaque moment présent ; on n'en finit pas de comparer les dirigeants arabes à Hitler, ni de voir dans les ennemis nouveaux « des milliers d'Eichmann. »
Devenue centrale, muée en religion sans Dieu, « transcendance des Juifs sans transcendance » (p18), la Shoah est enracinée dans l'identité israélienne. Témoins les voyages à Auschwitz doloristes et obligatoires depuis les lycéens jusqu'aux généraux de Tsahal. La nature de ce lien qui relit Auschwitz à Jérusalem fait l'objet de l'ultime chapitre de l'essai de Georges Bensoussan : il apparaît comme « politique et moral mais en aucune manière (...) historique ». (p289) Cet essai parce qu'il défait les mythes pour les rendre à l'histoire pose les bases d'une réflexion profonde,  et sa lecture oxygène l'esprit pour qui veut comprendre les mécanismes de construction  de la mémoire et de l'identité nationale autour d'un évènement qui ne peut s'inscrire que comme une césure.
Partagée entre l'urgence de l'oubli et la peur de l'oubli, la société israélienne est persuadée aujourd'hui que seul le hasard de l'histoire lui a épargné « la même mort de chien » que les Juifs d'Europe (p293).  Renouer avec la diaspora, faire sienne l'histoire du judaïsme européen, c'est promener sur le monde un regard perpétuellement inquiet, celui là même qui fait écrire à l'auteur : « C'est de l'homme et de lui seul qu'il faudrait se garder tant ses capacités d'infliger le mal à son semblable sont infinies ». C'est pourtant avec cette humanité sidérante que nous devons composer, celle qui succombe à ses pulsions de mort et crie avec Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».
Stéphanie Dassa

www.crif.org

 

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