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littérature

  • Littérature et politique en Israël (2) : Rencontre avec David Grossman, par Pierre Lurçat

    David GrossmanLa salle du MAHJ était comble, quelques jours avant Rosh Hachana, pour accueillir l’écrivain israélien David Grossman, de passage à Paris pour présenter son dernier livre, Un cheval entre dans un bar. Quelques jours auparavant, il avait donné une longue interview au Monde des Livres, dans laquelle il parlait de ses livres, de la littérature et de ses rapports avec la politique en Israël et du thème du deuil omniprésent dans ses livres, depuis la Deuxième Guerre du Liban durant laquelle est tombé son fils Ouri.

    En tant qu’Israélien, j’étais heureux de voir l’accueil réservé à Grossman, même si mes sentiments à son égard sont partagés. Il représente à mes yeux toute l’ambivalence de la littérature israélienne contemporaine, dont le succès à l’étranger n’est jamais totalement exempt de considérations politiques. Autant j’avais admiré Grossman quand il avait refusé de serrer la main du Premier ministre Ehoud Olmert, au lendemain de la guerre du Liban, autant j’avais critiqué sa prise de position contre Binyamin Nétanyahou sur la question de l’Iran et de l’arme nucléaire *.

    Grossman demeurait à mes yeux le troisième écrivain de la « Sainte Trinité » avec A.B. Yehoshua et Amos Oz. Mais ce soir-là j’étais venu écouter ce qu'il avait à dire avec une oreille et un esprit exempts de tout préjugé. L’entretien était mené par la journaliste Emilie Grangeray, du Monde magazine, qui connaissant bien David Grossman, comme elle ne manqua pas de le montrer avec ostentation, tutoyant l’écrivain et s’adressant à lui tantôt en français (par l’intermédiaire de la traductrice), tantôt en hébreu.

     

    david grossmanGrossman expliqua comment il avait été amené à écrire ce livre, à partir d’une idée qui l’habitait depuis plus de 25 ans, mais qu’il n’avait pu mener à son terme : celle d’un jeune garçon à qui on annonce qu’un de ses parents est mort et qui ne sait pas lequel et demeure dans l’incertitude pendant toute la durée du voyage jusqu’au cimetière. Le thème du deuil annoncé et dont le personnage cherche à retarder l’échéance est évidemment celui de son livre Une femme fuyant l’annonce, publié après la Deuxième Guerre du Liban.

     

    Dix ans après la perte de son fils, le thème de la mort et du deuil demeure ainsi omniprésent dans l’œuvre de Grossman, comme si l’écrivain revenait sans cesse, par le truchement de l’écriture, à ce moment fatidique où il a perdu son fils. Dans un très beau documentaire de la télévision israélienne, diffusé quelques années après cette guerre, on voyait comment les parents des quatre soldats tués dans le même tank qu’Uri Grossman avaient voulu perpétuer, chacun à sa manière, la mémoire de leur fils. Dans le cas de Grossman, c’est évidemment par l’écriture que s’est fait le travail de mémoire.

    Mais il serait réducteur de voir le livre de Grossman uniquement sous cet angle. Il aborde bien d’autres sujets, comme celui qu’il évoqua devant le public parisien des existences parallèles de ces êtres qui semblent vivre une autre vie que la leur, parce qu’ils ne sont pas à leur place dans leur métier ou dans leur couple.

     

    De politique, il ne fut quasiment pas question ce soir-là, et ceux qui escomptaient entendre l’écrivain israélien critiquer la politique israélienne dans les « territoires » ou ailleurs restèrent sans doute sur leur faim… Peut-être était-ce la leçon principale de cette rencontre intéressante : au-delà des mots convenus et cent fois répétés, et de la figure esquissée par les médias européens qui adulent l’écrivain pacifiste, David Grossman apparut sous un jour différent, celui d’un écrivain tissant son œuvre dans le territoire de l’âme humaine et pas dans ceux, trop souvent occupés par le brouhaha médiatique, de la politique moyen-orientale.

    Pierre Lurçat

    * http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2012/04/11/le-fil-invisible-entre-gunter-grass-et-david-grossman-pierre.html

     

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  • Irène Némirovsky : commémorer une Juive antisémite ? - Pierre Itshak Lurçat

    A l'occasion de la sortie du film Suite française, adapté du roman d'Irène Némirovky, je remets en ligne cet article paru en 2010. P.I.L

    shoah,nemirovsky,juifs,antisemitisme"Il était petit, maigrichon, grelé, roux, clignait à tout moment ses yeux minuscules et roux eux aussi, avait le nez long et courbe et n'arrêtait pas de tousser". Cette description du Juif par Tourgueniev, dans son récit du même nom, m'est revenue en mémoire en lisant sous la plume de Myriam Anissimov comment Irène Némirovsky avait appris la technique romanesque chez l'écrivain russe. Elle a repris de son illustre aîné la manière de camper ses personnages, qu'elle créait et faisait vivre avec des précisions innombrables, avant même d'entamer l'écriture de son roman. Hélas, cet amour du détail et ce perfectionnisme psychologique n'ont pas leur pendant lorsqu'il est question des Juifs qui, sous sa plume, comme sous celle de son maître, demeurent des personnages falots, superficiels et caricaturaux, toujours détestables et moralement abjects, mais dénués de toute consistante ou de profondeur.

     

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    La polémique sur l'antisémitisme d'Irène Némirovsky vient de rebondir avec l'ouverture d'une exposition consacrée par le Mémorial de la Shoah à l'écrivain, dont la Suite française a connu un succès posthume inattendu, après son sauvetage miraculeux et sa parution en 2004. La vraie question n'est sans doute pas de savoir si Irène Némirovsky était antisémite (elle ne s'en cache pas du tout), que de comprendre quels étaient les ressorts de son attitude négative envers les Juifs. "Décrivant l'ascension sociale des Juifs", écrit M. Anissimov, "elle fait siens toutes sortes de préjugés antisémites… Sous sa plume surgissent des portraits de Juifs, dépeints dans les termes les plus cruels et péjoratifs, qu'elle contemple avec une sorte d'horreur fascinée…" Il s'agit donc d'un antisémitisme de plume, que Némirovsky a hérité de ses maîtres russes et qui va lui permettre de se faire une place dans le paysage littéraire de la France de la fin des années 1920 et du début des années 1930.

     

    Les gros sabots russes de Tourgueniev

     

    Olivier Philipponnat, biographe de Némirovsky (qui est aussi le commissaire scientifique de l'exposition du Mémorial) a certes raison d'observer qu'on ne peut juger Némirovsky à l'aune de ce que l'on sait aujourd'hui. Il faut, pour comprendre son personnage et son attitude envers ses origines, tenter de se replacer dans la France de l'entre-deux guerres, où l'antisémitisme faisait partie de la culture, à un point tel que les écrivains juifs eux-mêmes n'en étaient pas exempts, comme le fait remarquer Anissimov, citant Proust et Romain Gary. Toute la différence entre Proust et Némirovsky, c'est que même lorsque l'auteur de la Recherche du temps perdu attribue à Swann des stéréotypes, il le fait avec subtilité. Chez Némirovsky, point de finesse proustienne, mais la brutalité et les gros sabots russes d'Ivan Tourgueniev…

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  • Samuel Joseph Agnon (1888-1970) : l’horizon indépassable de la littérature hébraïque moderne

    agnon,schokenLa parution en français de la traduction de Tehila (par Emmanuel Mosès) est l'occasion pour moi de mettre en ligne cet extrait d'une conférence que j'ai récemment donnée au Moadon de Jérusalem, sur "Agnon, Shahar, Sabato : trois écrivains israéliens". P.I.L

    Né à Butchatch en Galicie, son père était un rabbin travaillant dans le commerce des fourrures, lié aux Hassidim, alors que sa mère venait d’un milieu mitnaged. Il a été éduqué par ses parents et a reçu une éducation à la fois traditionnelle et moderne. Il fait son alyah en 1908 (époque de la 2e Alyah) et s’installe à Jaffa, qui est alors la grande métropole du nouveau yishouv (Tel-Aviv ne sera fondée que l’année suivante, en 1909).

    A Yaffo, il fréquente le groupe d’écrivains autour de David Shimoni, Alexander Rabinowicz et Yossef Haim Brenner (qui mourra assassiné pendant les émeutes de 1921). C’est à cette époque aussi qu’il se lie d’amitié avec le grand rabbin de la Palestine mandataire, Avraham Itshak Hacohen Kook, dont il suit les cours.

     

    agnon,schoken

    D. Shimoni, Y. H. Brenner, A.Z. Rabinowicz et S.J Agnon


    En 1913 il se rend en Allemagne, sur le conseil d’Arthur Ruppin (qui travaille pour l’O.S.M) où il épouse Esther Marx (contre l’avis des parents de celle-ci, qui voient d’un mauvais œil leur fille épouser un écrivain sans le sou…).

    A Berlin, Agnon fait la connaissance du cercle d’intellectuels juifs (dont la plupart seagnon,schoken retrouveront en Israël) : Martin Buber, Gershom Sholem, Zalman Shazar (futur président et auteur d’un livre de souvenirs magnifique, Etoile du matin).

    En 1915, Agnon fait une rencontre qui va transformer sa vie (par l’entremise de Buber) : celle de l’homme d’affaires et philanthrope Shlomo Zalman Schocken (photo ci-contre), propriétaire des éditions Schocken Verlag qui publient les meilleurs auteurs juifs de l’époque (et notamment la traduction de la Bible en allemand de Buber et Rosenzweig).


    Schocken devient rapidement le « patron » du jeune Agnon, en qui il a décelé un écrivain prometteur. Il lui accorde non seulement un soutien financier qui lui permet de se consacrer exclusivement à l’écriture (rêve de tout écrivain…) mais lui prodigue aussi des conseils précieux et l’aide à parfaire son éducation littéraire.

     

    agnon,schoken


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