Une ligne directe relie l'affaire Arlosoroff en 1936 à l'assassinat de Rabin, soixante ans plus tard. Dans les deux cas, un crime non élucidé a été exploité politiquement par la gauche sioniste pour déligitimer le camp opposé, celui de Jabotinsky en 1936 et celui de Netanyaou en 1995.
Je publie ci-dessous un extrait de la postface à L'Histoire de ma vie de Jabotinsky, dans lequel j'évoque l'affaire Arlosoroff et ses conséquences. P.I.L
La montée en puissance du mouvement révisionniste et l’affaire Arlosoroff
Entre 1925 et 1929, le nombre de représentants du mouvement révisionniste élus au Congrès sioniste passe de 4 à 21. Cette progression s’accélère encore entre 1929 et 1931, date à laquelle le parti de Jabotinsky devient le 3e parti au 17e Congrès sioniste avec 52 élus. Cette évolution est liée aux événements dramatiques qui se déroulent en Eretz-Israël, connus sous le nom d’« événements de 1929 » : à savoir le terrible pogrome de Hébron – qui fait 67 victimes et met provisoirement fin à la présence juive millénaire dans la « Cité des Patriarches » – et la publication du nouveau Livre Blanc (dit de Passfield) en 1930...
Dans le même temps, la montée en puissance du mouvement révisionniste, tant en Europe de l’Est qu’en Eretz-Israël, s’accompagne d’une rivalité grandissante et d’une hostilité de plus en plus marquée de la part des factions sionistes de gauche. L’affrontement politique prend ainsi souvent la forme de conflits violents en Israël, où les militants révisionnistes font face à l’antagonisme des syndicats ouvriers de la gauche sioniste, qui entend préserver son monopole et interdire l’accès au travail aux « Betarim ». Mais cette hostilité grandissante va atteindre des proportions encore inégalées lors de l’affaire Arlosoroff.
Cette affaire, qui a secoué le Yichouv tout entier dans les années 1930 et n’a jamais été totalement élucidée, a en effet coupé court à l’ascension fulgurante du mouvement révisionniste en Pologne – son principal bastion en Europe – et en Eretz-Israël et a constitué un coup dur pour Jabotinsky et pour ses disciples. Haïm Arlosoroff, directeur du département politique de l’Agence juive et étoile montante du mouvement travailliste, est assassiné le 16 juin 1933 sur une plage de Tel-Aviv. Dès le lendemain, une campagne sans précédent est lancée dans la presse juive, en Israël comme en diaspora, accusant le Betar et le Hatzohar d’avoir été les instigateurs du crime. Avraham Stavsky, Tsvi Rozenblatt et Abba Ahimeir, tous trois militants révisionnistes, sont arrêtés et accusés de complicité d’assassinat.
D’emblée, Jabotinsky est convaincu qu’il s’agit d’une fausse accusation lancée dans un but politique et il consacre de nombreux articles à l’affaire, comparant Stavsky et ses compagnons à Mendel Beilis (Juif ukrainien accusé d'avoir commis un crime rituel en 1911). Mais il se démène aussi pour assurer la défense des accusés devant la justice. Au milieu des appels à la haine et à la guerre fratricide, Jabotinsky – comme le fera son successeur Menahem Begin lors de l’affaire de l’Altalena – lance un appel au calme et au « cessez-le-feu ». Il rencontre à plusieurs reprises son rival, David Ben Gourion, à Londres, ce qui aboutira à un accord entre les deux dirigeants qui ne sera jamais mis en application, car le leader de la gauche sioniste sera désavoué par son propre camp.
En Eretz-Israël, de nombreuses personnalités – au premier rang desquelles le grand-rabbin Avraham Itshak Hacohen Kook – prennent la défense des accusés, et l’opinion publique évolue en leur faveur, surtout après les aveux d’un jeune Arabe, Abdul Madjid. Les trois accusés sont finalement innocentés l’un après l’autre par le tribunal. Mais cet épilogue judiciaire ne met pas fin à la polémique, qui continuera d’agiter et de diviser le Yichouv pendant longtemps. L’affaire Arlosoroff aura coûté beaucoup de temps et d’efforts à Jabotinsky, sans toutefois le détourner de son objectif principal, au début des années 1930 : unir le peuple juif dans la lutte politique contre l’Allemagne nazie, notamment par l’appel au boycott des produits allemands et par une pétition internationale adressée aux autorités britanniques, qui réunira 600 000 signatures.
C’est dans ce contexte que l’Exécutif sioniste décide d’imposer la discipline à tous les délégués, en interdisant toute activité politique autonome, en avril 1935. Jabo comprend alors que le moment qu’il a longtemps retardé est arrivé et qu’il n’a pas d’autre solution que de quitter définitivement l’Organisation sioniste. Après un vote positif des membres du Hatzohar, la « Nouvelle Organisation sioniste » (N.O.S.) est fondée lors du Congrès de Vienne, en septembre 1935. Le mouvement sioniste révisionniste se trouve alors à son apogée, comme en atteste le nombre des électeurs du Congrès (713 000, contre 635 000 au 19e Congrès sioniste la même année).
(Extrait de L'Histoire de ma vie, de Vladimir Jabotinsky, éditions les provinciales 2011)
