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sionisme - Page 8

  • Jabotinsky et le rav Kook

    [Un rabbin ignorant du sionisme a prononcé récemment des propos insultants pour le Roch Betar, Jabotinsky, à l’occasion de Yom Ha’atsmaout. Je publie ici la traduction de quelques lignes écrites par Jabotinsky au sujet du rav Kook, avant même de le rencontrer, qui donnent une idée de l’attitude de Jabo envers le judaïsme. P.I.L.]

    Jabotinsky_gallery1_big.jpg« Dans notre bataillon juif il y avait un jeune officier qui faisait partie de l’aumônerie – le ‘révérend Falk’, surnommé le « Padre », qui était le rabbin du bataillon 1. C’était un homme bon et courageux. Je me souviens d’une nuit dans les monts d’Ephraim 2, quand les Turcs nous bombardaient de leurs canons sans relâche : Falk nous rejoignit dans les tranchées. Il passa toute la nuit au milieu des soldats. La conséquence de son geste fut empreinte à la fois de naïveté et de sentimentalisme : le lendemain matin, lorsque les bombardements prirent fin, un soldat vint lui parler au nom du bataillon tout entier et lui dit : « Sir, en voyant de quelle étoffe est notre rabbin, nous avons décidé que dans notre unité, on ne fumerait plus le chabbat ».

    C’est de la bouche de ce même rabbin Falk que j’entendis pour la première fois le nom du rabbin Abraham Itshak Hacohen Kook. Le rav Kook demeurait alors à Londres, et Falk était un de ses élèves. Il est difficile de décrire la relation entre le rabbin Falk et le rav Kook : dévouement ou estime sont des mots trop faibles. Il parlait du rav Kook non seulement comme d’un maître, mais comme d’un guide et d’un saint. Pendant des heures, il m’exposait la vision du monde religieuse et morale du rav Kook.

     

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    A mon grand regret je suis un ignorant complet en Torah, et je suis incapable de restituer toutes les paroles du rabbin Falk ; pourtant, même pour un ignorant, ses paroles ne me laissèrent pas indifférent. Pour la première fois dans ma vie spirituelle je découvris cette sphère ancienne, et pourtant nouvelle pour moi, qui cherche une réponse à nos problèmes les plus profonds et les plus complexes, précisément dans les pages de nos textes sacrés ; sphère qui expose à une signification première magique, cachée dans un verset ou dans un récit haggadique, même le plus ‘banal’ en apparence, et qui trace une ligne directrice pour notre conception des phénomènes modernes, touchant à l’individu et la société, à la morale et au monde matériel. Et même quelqu’un qui n’avait jamais rencontré le rav Kook ne pouvait pas ne pas ressentir que, derrière tout cela, il y avait une figure humaine exceptionnelle, de grande valeur ; un homme qui évoluait dans un monde particulier d’idées élevées et nobles, un homme qui édifiait sa vie quotidienne en vertu de commandements éternels et qui voyait dans chaque phénomène le plus minuscule le reflet de mystères pleins de merveilles, et l’ombre de la Chékhinah [présence divine]…

    Extrait du beau livre de Simha Raz, Malakhim Ki-Bné Adam, Harav Avraham Itshak Hacohen Kook, éd. Kol Mevasser 1993.

    Notes

    1. Le rabbin Leib Isaac Falk (désigné tantôt le « révérend », tantôt le « Padre »), se lia d’amitié avec Jabotinsky et devint président honoraire du mouvement sioniste révisionniste à Sydney (Australie).

    2. Cet épisode se déroule pendant la Première Guerre mondiale, lors de la conquête de la Palestine par les troupes du général Allenby. Jabotinsky, fondateur de la Légion juive, prit part aux combats de l’été 1918. Les Monts d’Ephraim sont situés en Samarie, au nord de Jérusalem.

  • Lettre ouverte à un rabbin qui ne célèbre pas Yom Ha’atsmaout

    La population juive d’Israël, contrairement à l’image qu’en donnent souvent les medias (qui donnent presque toujours la parole aux franges ultra-laïque et ultra-religieuse minoritaires), est constituée dans sa grande majorité de Juifs traditionnalistes, pratiquant à des degrés divers mais respectueux de la tradition et des fêtes juives. Yom Ha’atsmaout est sans doute la fête la plus célébrée, qui unit dans une même ferveur et allégresse des Juifs de toutes obédiences, ‘datim et ‘hilonim, et même des Juifs orthodoxes parfois hâtivement qualifiés d’antisionistes. (Il suffit de voir le nombre de drapeaux bleu et blanc aux fenêtres des maisons de Bait Vegan à Jérusalem, pour s’en convaincre). En réalité, l’antisionisme juif religieux est largement, tout comme le sionisme marxiste du Hachomer Hatzair, une relique du passé…

     


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    [Yom Ha'atsmaout a Tel-Aviv, photo P.I.Lurcat]

    Dans ce contexte, il est affligeant d’écouter le cours du rabbin Ron Chaya, qu’un ami juif de France m’a envoyé hier, intitulé “Doit-on célébrer Yom Ha’atsmaout ?”. Je n’ai pas pour habitude de polémiquer avec des rabbins, sauf dans des cas exceptionnels. Ce cours, que j’ai visionné en plein jour de Yom Ha’atsmaout, m’a tellement choqué que j’ai décidé de faire exception à cette règle. Je ne ménage pas mes critiques envers certains dirigeants ou partis politiques israéliens, et pourtant je n’ai jamais pensé que l’on pouvait disqualifier certaines parties du peuple Juif en les qualifiant de “Erev rav”. Ce concept mystique doit être employé avec précaution, comme le rabbin Chaya devrait le savoir, et on ne peut s’en servir pour rejeter en bloc, comme il le fait, tous les penseurs sionistes et les dirigeants, actuels ou passés, de l’Etat d’Israël.

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    La dernière partie du “cours”, dans laquelle il relate une ‘anecdote’ et compare Zeev Jabotinsky à Hitler (!), est une insulte aux disciples du fondateur du Betar, dont je fais partie, et au peuple Juif tout entier. Jabotinsky est aujourd’hui révéré par l’ensemble de la classe politique en Israël, y compris chez les héritiers de David Ben Gourion, qui avait autrefois employé les mêmes mots que le rabbin Chaya pour qualifier son redoutable opposant (alors même qu’il avait signé un accord avec lui en 1934, qui fut désavoué par son propre camp). Plus personne - sauf peut-être parmi les intellectuels d’extrême-gauche qui celèbrent la “Naqba” au lieu de Yom Ha’atsmaout - n’oserait aujourd’hui parler du Roch Betar en ces termes.

     

    Je connais certes les légendes qui circulent dans le monde ‘haredi antisioniste sur nos grands hommes – Theodor Herzl notamment – qui sont décrits comme des Juifs assimilés détestant la religion dans le meilleur des cas, et comme des “faux Juifs” ou des représentants du “Erev rav”, pour reprendre les termes du rabbin Chaya. S’il prenait la peine d’étudier l’histoire du sionisme, au lieu de se contenter de colporter les rumeurs qui circulent dans certains milieux, il saurait que ces légendes ne valent pas mieux que celles que rapportaient autrefois les mitnagdim au sujet des Hassidim, ou que ces fausses rumeurs que nos ennemis ont diffusées à notre sujet pendant des millénaires, avec les conséquences que l’on sait.

    herzl2.jpgHerzl était un grand Juif, un “nouveau Moïse”, comme l’a montré le Dr Weisz dans son ouvrage “Herzl, une nouvelle lecture”. Jabotinsky était lui aussi un Juif fier, certes éloigné de toute pratique religieuse (ce qui ne l’a pas empêché de se rendre chaque jour à la synagogue pendant l’année du décès de son père, mort alors qu’il avait seulement six ans, comme il le relate dans son Autobiographie, que j’ai eu le plaisir de traduire en français). Qualifier Herzl de “Erev rav”, ou accoler au nom de Jabotinsky celui du plus grand ennemi de notre peuple n’est pas seulement une insulte à tous les Juifs, disciples du Roch Betar ou non, c’est une insulte à l’intelligence. C’est une insulte qui porte atteinte au respect que l’on doit à nos grands hommes et, par ricochet, cette insulte rejaillit sur ceux qui prononcent de telles paroles.

    M. Ron Chaya a le droit de ne pas fêter Yom Ha’atsmaout, de ne pas dire le Hallel, avec ou sans bénédiction, et de continuer à vaquer en ce jour sacré à ses occupations comme si de rien n’était… Il s’exclue ce faisant de la majorité de notre peuple qui, en Israël comme dans la Gola, se réjouit de voir la fin de notre exil et le début de notre délivrance, “Rechit Tsmi’hat Géoulatenou”. On m'objectera sans doute que ses propos sont des inepties ne méritant aucune réponse, mais cela serait une erreur. Car de nombreux jeunes Juifs qui ont soif de Torah et de connaissance vont étudier dans sa yéchiva, et ils sont exposés, entre deux pages de Guemara, à son fiel antisioniste. Le plus affligeant est de voir que le miracle de la création d’Israël et du Rassemblement des exilés est aujourd’hui reconnu par de plus en plus de personnes, juives ou non, et que ce sont précisément des rabbins de son obédience qui demeurent obstinément aveugles face aux Hauts faits de l’Eternel… Comme il est dit dans les Psaumes du Roi David, “Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent pas..”. Hag Hatsmaout Saméa’h !

    Pierre Itshak Lurçat

  • La gauche occidentale, de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif. Le cas Tony Judt. Pierre Itshak Lurçat

    [Article paru dans le dernier numero de Controverses, l'excellente revue dirigée par Shmuel Trigano, dont la réputation n'est plus a faire]. Titre original :

    Tony Judt (1948-2010)

    Un alterjuif au parcours emblématique

     

    tony_judt1.jpgL'historien Tony Judt, décédé le mois dernier à New-York, n'était pas seulement un représentant de l'intelligentsia de gauche américaine. Son parcours intellectuel et politique permet de comprendre comment une certaine frange de la gauche en Occident a évolué au cours du demi-siècle écoulé, du soutien et de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif.

     

    Né à Londres en 1948 – la même année que l'État d'Israël – de parents juifs assimilés, originaires de Lituanie et de Russie, il a fait sa carrière aux États-Unis, sa patrie d'adoption, et a consacré une dizaine d'ouvrages à ses deux domaines de prédilection : l'histoire de l'Europe d'une part 1 et l'histoire des idées et en particulier celle des intellectuels français d'autre part 2.

     

    Dans un article paru dans la New York Review of Books 3, dont il était un collaborateur régulier, Judt décrit son engagement sioniste socialiste et sa progressive désaffection pour Israël, qui le conduira à prendre des positions radicales et à prôner un État binational à la place de l'État juif. Adolescent, il passait ses étés en Israël, au kibboutz, et fréquentait un mouvement de jeunesse sioniste, le Dror, dont il fut brièvement le secrétaire national en Angleterre. Il adhère alors à l'idéologie sioniste socialiste, qui sanctifie le travail de la terre et aspire à créer un Nouveau Juif, ou plutôt un Nouvel Hébreu, dans le droit fil des courants utopistes européens du début du siècle.

     

    En 1966, âgé de 18 ans, il passe six mois au kibboutz Ma'hanayim, en Haute Galilée. La description qu'il fait dans la New York Review of Books de son séjour au kibboutz évoque les livres d'Amos Oz. Comme ce dernier, Judt reproche aux membres du village collectiviste leur étroitesse d'esprit et les décrit comme des êtres frustres, occupés essentiellement à convoiter les biens et les femmes de leurs voisins… Il y a toutefois une difference entre Tony Judt et Amos Oz : ce dernier critique le kibboutz (et Israël) de l'intérieur, adoptant la position du prophète de malheur, chère à Yeshayahou Leibowitz. Judt, lui, est amené progressivement à rejeter toute identification avec l'idéal sioniste de gauche qu'il a partagé dans sa jeunesse.

     

    "Je préfère les marges et les bordures" – Cette déclaration qui fait penser à l'attitude d'un Michel Warschawski (dont l'autobiographie s'intitule Sur la frontière 4), s'accompagne d'un éloge du cosmopolitisme et des "villes cosmopolites", parmi lesquelles Judt cite, pêle-mêle, Alexandrie, Tanger, Odessa, Salonique, Beyrouth… Il manque évidemment, dans cette énumération sortie d'un guide touristique du pourtour de la Méditerranée, Tel-Aviv et Jérusalem, qui sont pourtant tout aussi cosmopolites.

     

    Tony Judt, Edward Saïd et Shlomo Sand

     

    edward_said_lanceur de pierres.jpgDans ce même texte, Judt fait référence à la figure tutélaire de l'intellectuel "libéral" américain, Edward Saïd [sur la photo ci-contre, en train de lancer des pierres contre Israel...], dont il préfacera le livre D'Oslo à l'Irak 5. Politiquement, Judt (qui est historien des idées) se définit comme un social-démocrate, "en porte-à-faux avec [ses] collègues radicaux". Mais sur la question d'Israël, il en vient pourtant, dans les années 2000 – à l'époque de la deuxième Intifada et de la radicalisation du débat en Occident – à adopter des positions extrêmes qui ressemblent à celles de son collègue Shlomo Sand (lui aussi historien des idées et spécialiste de l'Europe).

     

    Comment en est-il arrivé là ? Tout récit autobiographique comporte nécessairement une part de mensonge, fut-ce par omission. Quand Judt décrit sa désillusion envers Israël, il prétend découvrir soudain une réalité différente de celle qu'il croyait connaître (le kibboutz, société étriquée et provinciale, ou l'armée israélienne, macho et chauvine). Mais il omet d'expliquer comment il a, lui, changé de point de vue… Comme l'amant qui cesse d'adorer sa maîtresse, il veut croire que c'est l'objet de son amour qui est devenu autre, alors que c'est lui qui a cessé d'aimer.

     

    L'attitude de Judt pourrait bien illustrer celle de toute une partie de la gauche européenne, qui aimait autrefois Israël et qui l'abhorre aujourd'hui. Dans un article publié en octobre 2003, Judt expliquait en quoi Israël était devenu "anachronique 6":

     

    Dans un monde où les nations et les peuples se mêlent de plus en plus et où des mariages interraciaux sont monnaie courante ; où les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont pratiquement tous effondrés ; où nous sommes de plus en plus nombreux à avoir de multiples identités électives, et où nous nous sentirions injustement entravés si nous devions n’en avoir qu’une, dans un tel monde, Israël est vraiment un anachronisme

     

    A l'heure du "village global" et du multiculturalisme, nous dit Judt, Israël en tant qu'État juif est anachronique. Il convient donc de le remplacer par un État de tous ses citoyens, c'est-à-dire par un État binational… "Je suis suspicieux – écrit-il dans sa description du kibboutz – à l'égard de la politique de l'identité (identity politics) sous toutes ses formes, et juive par-dessus tout". Cet aveu en dit plus long qu'il n'y paraît : son rejet de l'État nation, motivé par son analyse dépassionnée d'historien de l'Europe, est avant tout, comme il le dit lui-même, un rejet de l'État juif et de la nation juive… Comme si sa prise de position de l'automne 2003 était motivée par le rejet de sa propre identité ! (il se décrit ailleurs comme un "Juif mal à l'aise avec la judéité").

     

    Ainsi, son rejet sans appel du projet sioniste, auquel il a autrefois adheré, n'est pas tant le fruit d'un raisonnement intellectuel (en quoi Israël serait-il moins légitime en 2003 qu'il ne l'était quarante ans plus tôt ?) que d'un règlement de comptes avec son propre parcours, une manière de couper les liens avec sa famille et son peuple, au moment où il devient de plus en plus difficile d'être Juif sur les campus américains, sinon en adoptant la posture de l'alterjuif, c'est-à-dire du Juif contre Israël…

     

    Conclusion : un alterjuif emblématique

     

    Le rejet de l'Etat-nation est une idée à la mode qui s'est imposée dans de larges secteurs de la gauche européenne et américaine, et au-delà. Mais c'est dans le cas d'Israël seulement que cette conception a des conséquences radicales – éliminer l'Etat juif pour édifier sur ses ruines un Etat binational – projet politicide qui a trouvé des supporters de plus en plus nombreux depuis une vingtaine d'années. L'attitude de Tony Judt, ancien sioniste de gauche devenu un militant antisioniste, partisan d'un Etat binational est emblématique de celle d'une partie non négligeable du monde intellectuel occidental et de la gauche en particulier. C'est en raison du travail de sape d'intellectuels comme Tony Judt qu'Israël est ainsi devenu, dans la vulgate occidentale contemporaine, le "Juif des Etats", pour reprendre l'expression parlante de Paul Giniewski.

    Pierre Itshak Lurçat

    Notes

    1. Voir notamment Après guerre, une histoire de l'Europe depuis 1945, Hachette 2009.

    2. Un passé imparfait, Les intellectuels en France 1944-1956, Fayard 1992.

    3. "Kibbutz", 11/2/2010, www.nybooks.com

    4. Sur Warshawski, je renvoie à mon article "Michel Warshawski : s'identifier à l'ennemi d'Israël" paru dans le numéro 4 de Controverses, février 2007.

    5. Paru chez Fayard en 2005.

    6. "Israel : The Alternative", 23/10/2003, traduction française de Menahem Macina, parue sur le site www.upjf.org.

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