Avertir le modérateur

propagande - Page 2

  • Haaretz, le journal des élites israéliennes post-sionistes

    Pierre Itshak Lurçat

    En mars 2008, alors que plusieurs pays arabes appelaient vainement au boycott du Salon du Livre de Paris - dont Israël était l'invité d'honneur - ils reçurent un soutien inattendu : celui du rédacteur en chef du supplément littéraire du quotidien israélien de gauche réputé, Haaretz, qui se vanta publiquement d'avoir été « le premier à lancer la pétition demandant le boycott du Salon du Livre »... Cet appel étonnant en apparence ne surprit pas les lecteurs réguliers du journal israélien. Il avait été précédé, quelques semaines auparavant, d'une déclaration tout aussi polémique, du rédacteur en chef de Haaretz, David Landau, qui avait déclaré à la Secrétaire d'Etat américaine Condoleeza Rice, lors d'un dîner privé en décembre 2007, que l'Etat juif « voulait être violé par les Etats-Unis » - manière élégante de dire qu'il appelait à une intervention plus vigoureuse des Etats-Unis pour contraindre Israël à faire des concessions à ses ennemis arabes…

    Ces deux déclarations de responsables du journal Haaretz avaient elles-mêmes été précédées, depuis de nombreuses années, d'articles très virulents condamnant la politique israélienne, et attirant l'attention des lecteurs sur les « souffrances » des Palestiniens - thème devenu la spécialité de deux journalistes de Haaretz en particulier, Gidéon Lévi et Amira Hass, cette dernière résidant à Gaza. En réalité, comme nous le verrons, Haaretz est devenu dans une certaine mesure, depuis le début de la « deuxième Intifada », et sans doute déjà auparavant, un redoutable outil de propagande propalestinienne, dont des articles innombrables sont repris, dès leur parution, sur des sites d'organisations et de groupes politiques propalestiniens, et traduits en anglais, en français, en italien et en d'autres langues, par des traducteurs militants, sur des sites tels que ceux d'Europalestine, France Palestine ou Palestine solidarité...

    158669399.jpg
    Amira Hass, qui porte bien son nom...

     

    En quoi cette évolution est-elle significative de celle des élites israéliennes - dont Haaretz est le journal de référence et le « pain quotidien » (au même titre que Le Monde pour les élites françaises) - et de l'état actuel de l'intelligentsia israélienne ? S'agit-il d'une tendance marginale ou minoritaire au sein du journal et des élites d'Israël, ou bien du reflet plus ou moins fidèle d'un état d'esprit généralisé au sein des élites intellectuelles, universitaires et politiques de l'Etat juif, qui vient de célébrer son soixantième anniversaire?

     

    I. Haaretz , un journal israélien antérieur à l’Etat : 1919 - 1948

     

    Les origines : une feuille d’information de l’armée anglaise

    Haaretz a été fondé en 1918, pendant la période du Mandat britannique, ce qui en fait le quotidien le plus ancien d'Israël. A ses origines, il s'agissait d'une feuille d'information hebdomadaire publiée en anglais, en hébreu et en arabe, sous le titre News from the Holy Land. L'édition en hébreu était distribuée aux soldats juifs de l'armée britannique en Palestine mandataire, et aussi au sein de la population du Yishouv à Jérusalem et Jaffa. Par la suite, le mouvement sioniste devint partie prenante du journal, d'abord en le subventionnant, puis en le rachetant à l'armée anglaise. C'est un mécène juif russe, Isaac Leib Godlberg, qui apporta les fonds et devint le nouveau propriétaire du journal, dont le nom fut raccourci de Hadashot Haaretz (Les nouvelles du pays) en Haaretz (Le pays).

     

    Un des collaborateurs actifs du journal, qui fut à l'origine de son rachat au bénéfice de la Commission sioniste, n'était autre que le dirigeant sioniste révisionniste Vladimir Jabotinsky, qui participait régulièrement aux éditions hébraïque et anglaise du journal. A cette époque en effet, Haaretz n'avait pas de ligne politique bien définie, et Jabotinsky pouvait y écrire librement sur les sujets qui lui tenaient à coeur 1.

     

    Le rachat d’Haaretz par la famille Schocken

     

    Le second tournant dans l'histoire du journal fut son rachat en 1937 par la famille Schocken, qui possède le journal jusqu'à aujourd'hui. Salman Schocken, homme d'affaires né en 1877 en Pologne dans une famille modeste, avait fait fortune en créant une chaîne de grands magasins en Allemagne, qui comptait des succursales dans une vingtaine de villes. En 1926, Salman Schocken créa aussi une maison d'édition, Schocken Verlag, qui publia plusieurs auteurs juifs allemands célèbres, comme Martin Buber, Franz Kafka ou Franz Rosenzweig, avant d'être transférée aux Etats-Unis lors de l'arrivée au pouvoir des nazis.

    1695914179.jpg
    Salman SCHOCKEN

     

    Outre son activité d'homme d'affaires prospère, Salman Schocken était un bibliophile et un mécène avisé. C'est lui qui découvrit le talent littéraire du jeune Samuel Joseph Agnon, alors qu'il séjournait en Palestine, et qui l'encouragea et l'aida financièrement pour lui permettre de consacrer son temps à l'écriture. Dans sa monumentale biographie d'Agnon, Dan Laor qualifie sa rencontre avec Schocken d'événement déterminant dans la vie du jeune écrivain, futur Prix Nobel de littérature 2.

     

    Schocken, qui était autodidacte, était également très impliqué dans la vie culturelle juive et sioniste en Allemagne. Au cours de son séjour en Palestine mandataire (1935-1942), il se rapprocha du mouvement pacifiste « Brith Shalom », constitué d'intellectuels juifs allemands, partisans d'un Etat binational et hostiles au sionisme politique. Après le rachat du journal Haaretz, il désigna son fils, Gustav Schocken, à la tête de la rédaction. Gustav Schocken fut l'éditeur et le rédacteur en chef du journal de 1939 jusqu'à son décès, en 1990. C'est lui qui fit de Haaretz un quotidien moderne, abordant tous les aspects de l'actualité et notamment les questions économiques et culturelles, et doté d'une page éditoriale influente.

     

    Le journal des élites bourgeoises libérales

     

    Au cours des années antérieures à la fondation de l’Etat et jusque dans les années 1960, la presse écrite israélienne était dominée par les journaux appartenant – ou étroitement liés – à des partis politiques. Parmi les plus influents, citons Davar, quotidien publié par la confédération syndicale Histadrout, entre 1925 et 1994 (dont le rédacteur en chef était Berl Katznelson, dirigeant et idéologue du parti travailliste) ; Haboker (sionistes généraux) ; Al-Hamishmar (Mapam, extrême gauche) et les organes des partis religieux : Hatsofé (sioniste religieux) et Hamodia (Agoudat Israël).

     

    Dans ce paysage médiatique très idéologique, Haaretz constituait une voix différente, indépendante de tout parti politique et au ton beaucoup plus libre. L’orientation générale du journal, qui est restée sensiblement la même jusqu’à aujourd’hui, était celle d’un quotidien de la bourgeoisie libérale. Alors que les journaux idéologiques liés aux grands partis politiques représentaient les différentes tendances du mouvement sioniste (travailliste, révisionniste, religieux), Haaretz avait pour lectorat le public des classes moyennes de la cinquième alyah, constitué principalement d’universitaires, d’artistes, de médecins et membres des professions libérales, d’origine allemande en majorité, qui s’installèrent dans les villes et notamment à Tel Aviv.

     

    Curieusement, malgré les transformations nombreuses de la société israélienne depuis les années 1930, on peut affirmer que c’est toujours ce même groupe qui constitue le coeur du lectorat d’Haaretz : celui que l’on pourrait définir sociologiquement comme les élites urbaines (par opposition aux élites rurales du mouvement kibboutzique). Et, ce qui est encore plus étonnant, c’est que c'est précisément cette population – dont les membres étaient arrivés en Israël non pas par idéal sioniste, à la différence des membres des mouvements haloutziques de la troisième et quatrième alyah, mais fuyant le nazisme, et contre leur gré – qui a le plus contribué à la constitution des élites intellectuelles israéliennes, notamment autour de l’université hébraïque de Jérusalem.

     

     1621104113.jpg

    II. De 1948 à nos jours : comment Haaretz s’est détaché du consensus sioniste

     

     

    Au cours des vingt premières années de l'Etat d'Israël, Haaretz défendit ainsi tout naturellement des positions opposées à la politique économique des gouvernements, d'orientation sioniste socialiste, et se fit le défenseur de la libéralisation de l'économie. La ligne politique épousée par le journal après la création de l'Etat fut celle d'un quotidien indépendant promouvant une économie libérale. C'est seulement après 1967 qu'Haaretz s'engagea plus activement sur le thème des « territoires » - en soutenant des concessions territoriales en faveur des Etats arabes - et sur la question des rapports entre l'Etat et la religion - en se faisant l'avocat d'une laïcisation de l'Etat et de la société.

     

    C'est sans doute dans le domaine économique qu'Haaretz fit preuve de la plus grande constance, depuis les années 1930 et jusqu'à aujourd'hui. En matière de politique par contre, son évolution a été beaucoup plus marquée, d'un sionisme modéré à ses débuts, à l'ethos post-sioniste depuis les années 1990. Un article de 1949, signé de Gershon (Gustav) Schocken, atteste de l'évolution suivie par le journal au cours des 50 dernières années : dans cet éditorial, intitulé « Les Allemands et nous », le rédacteur en chef réclamait la promulgation par la Knesset d'une loi interdisant à tout citoyen israélien de s'installer, ou même de séjourner en Allemagne 3. (Un demi-siècle plus tard, en 2006, un groupe de presse allemand, Dumont-Schauberg, a acquis 25% des parts de Haaretz, qui est devenu le premier journal israélien détenu en partie par un groupe allemand - dont le père de l'actuel dirigeant, qui plus est, était membre du parti nazi...)

     

    Haaretz contre le « primitivisme » des Juifs orientaux

     

    A cet égard, Haaretz était aligné sur l'ensemble de la presse israélienne à l'époque, le Yediot Aharonot appelant de son côté à « inculquer la haine de l'Allemagne aux enfants d'Israël ». Sur un autre élément du débat social et politique dans les années 1950, celui de la vague d’émigration en provenance des pays arabo-musulmans, on pouvait trouver dans Haaretz des articles au ton tout aussi virulent, comme en témoigne cet extrait d’un article d’Aryeh Gelblum paru le 22 avril 1949 :

     

    Il paraît que les Tripolitains et les Tunisiens sont « mieux » que les Marocains et les Algériens, mais ils posent tous le même problème… Le primitivisme de ces gens est insupportable. Ils n’ont pour ainsi dire aucune éducation, et pire encore, ils sont parfaitement incapables de comprendre le moindre raisonnement intellectuel. D’une manière générale, ils ne sont guère plus évolués que les Arabes, les nègres et les berbères de leur pays.

     

    Cet extrait en dit long sur l’état d’esprit de certaines élites israéliennes ashkénazes dans les premières années de l’Etat, dont Haaretz était représentatif. Tom Segev, qui cite cet article, observe qu’il était encore mentionné 30 ans après sa parution lors de débats sur les relations intercommunautaires. Bien entendu, la publication d’un tel article serait aujourd’hui impensable dans les colonnes de Haaretz (ce qui n’empêche pas que des articles tout aussi provocateurs soient publiés, prenant pour cible non plus les Juifs orientaux, mais les religieux ou les habitants des « territoires »).

     

    Un journal post-sioniste avant l’heure

     

    A quel moment Haaretz a-t-il commencé à se détacher du consensus sioniste ? La question est d'autant plus délicate, qu'il n'est pas évident de définir une ligne bien établie au sein de la rédaction du quotidien, qui a toujours - comme la plupart des journaux non affiliés à un parti politique - abrité en son sein plusieurs tendances. Deux journalistes de Haaretz, Amira Hass et Gideon Levi, ont contribué à faire du journal des élites israéliennes un instrument de la propagande propalestinienne en Europe. Le journaliste Tom Segev (lui-même collaborateur de Haaretz) relève une « innovation » due à la plume de son confrère Uri Avneri : l’emploi du terme « sionisme » pour désigner la vaine grandiloquence…

     

    Cette innovation significative ne date pas, comme on pourrait le croire, des années 1990, ni même de l’après 1967, mais de 1949 ! Segev cite plusieurs articles de la même période, qui illustrent bien la vision du monde (et du pays) du journal Haaretz, que Segev oppose à celle du quotidien de la Histadrout Davar :

     

    Contrairement au quotidien du syndicat Histadrout Davar, qui était imprégné d’une foi naïve, solennelle presque, piégé dans une rhétorique visionnaire, Haaretz affichait un scepticisme morose non dénué d’une mesquinerie et d’une arrogance qui sombraient aisément dans les ornières de la critique sans fondement…4

     

    Pour illustrer ce scepticisme et cette arrogance, Segev cite également un article du rédacteur en chef de Haaretz à l’époque, Gershom Schocken, demandant que l’Etat juif nouvellement créé change de symbole et abandonne la menorah – chandelier à sept branches – qu’il jugeait d’une « esthétique abominable incarnant le manque de goût, de culture et de sens esthétique du gouvernement israélien ». Cet extrait est révélateur – et presque prémonitoire – dans la mesure où il concerne un des symboles de l’Etat juif. Quatre décennies plus tard, en effet, le même Haaretz allait réclamer la modification du drapeau et de l’hymne national, coupables à ses yeux cette fois-ci, non plus de manque de goût, mais d’exclure la minorité arabe israélienne…

     

    Notes

    1. Voir J. Schetchtman, Rebel and Statesman, T. Yoselof 1956, p.308.

    2. Dan Laor, Hayyé Agnon, Schocken 1998, p.105.

    3. Cité par Tom Segev, Les Premiers Israéliens, Calmann-Lévy 1998, p. 327.

    4. Tom Segev, Les Premiers Israéliens, p. 14.

     

    Article publié dans France-Israël Information

  • Portrait de Bashar al-Assad en "homme de paix"

    Le portrait de Bashar al-Assad que l'on lira ci-dessous est un morceau d'anthologie digne de la Pravda sovietique. A la veille de la visite officielle d'Assad en France, Alain Gresh se livre sur son blog a un exercice de flatterie politico-litteraire, en usant de toutes les ficelles du genre et en feignant de decrire avec un oeil objectif le dictateur syrien...

    2045003983.jpg
    La "main tendue" d'Assad...

    " Il nous reçoit sur le pas de la porte, à l’entrée d’une maison d’un étage située sur les hauteurs de Damas. Aucun protocole, aucune mesure de sécurité ; nous ne sommes pas fouillés ni nos appareils d’enregistrement contrôlés. « Ici, c’est la maison où je lis, où je travaille. Il y a seulement ce salon, une salle de conférence et une cuisine. Et, bien sûr, Internet et la télévision. Ma femme Asma y vient souvent aussi. Ici je suis productif ; au palais présidentiel, ce n’est pas le cas. » Pendant près de deux heures, il aborde tous les sujets, n’élude aucune question. Il prend un plaisir évident à la discussion et utilise ses mains pour appuyer ses arguments"

     "Aucun protocole, aucune mesure de securite"... On croirait lire la prose d'un "journaliste" de l'Huma en visite a Moscou dans les plus belles annees du communisme triomphant! Allons M. Gresh, vous prenez les lecteurs du Diplo pour des imbeciles!

    "Il prend un plaisir evident a la discussion"... A quel plaisir, de discuter avec Alain Gresh... Surtout en sachant que le dictateur ne risque pas de se voir poser des questions embarrassantes... Avec Gresh, il est en terrain conquis!

    "Il utilise ses mains pour appuyer ses arguments". Comme cela est joliment dit!

     

    934152032.jpg
    Gresh

    SUITE DE L'INTERVIEW... "A la veille de sa visite en France, le président Bachar Al-Assad est confiant, décontracté, volubile. L’isolement imposé à la Syrie par Washington et l’Union européenne depuis environ quatre ans se fracture. L’entente entre le gouvernement et l’opposition libanaise au mois de mai 2008 a clos une page. « On a mal compris la position de la Syrie, on a déformé nos points de vue. Mais l’accord sur le Liban a ramené les gens à la réalité. Il faut accepter que nous soyons une partie de la solution au Liban, mais aussi en Irak et en Palestine. On a besoin de nous pour combattre le terrorisme comme pour atteindre la paix. On ne peut nous isoler, ni résoudre les problèmes de la région en manipulant les mots comme le “bien” et le “mal,” le “noir” et le “blanc”. Il faut négocier, même si on n’est pas d’accord sur tout... »

    ... Cette idée l’obsède, il y reviendra à plusieurs reprises. « Le terrorisme est une menace pour toute l’humanité. Al-Qaida n’est pas une organisation, mais un état d’esprit qu’aucune frontière ne peut arrêter. Depuis 2004, à la suite de la guerre en Irak nous avons assisté en Syrie au développement de cellules d’Al-Qaida, sans liaison avec l’organisation, mais qui se nourrissent des brochures, des livres et surtout de tout ce qui circule sur Internet. J’ai peur pour l’avenir de la région...

    NO COMMENT!

    Je vous laisse decouvrir la suite de cette "interview"... sur le blog d'Alain GRESH.

  • De l'affaire Enderlin a l'affaire Gouguenheim

    De l'affaire Enderlin a l'affaire Gouguenheim : dans les 2 cas, des hommes seuls affrontent une corporation entiere agissant au nom de la défense d'intérets corporatistes (les journalistes dans l'une, les historiens dans l'autre) et revendiquant une conception totalitaire et post-moderniste de la vérité (pas de vérité objective, mais une vérité officielle, de l'histoire dans un cas, de l'actualité dans l'autre). Sylvain Gouguenheim comme Philippe Karsenty ont voulu faire éclater la Vérité, alors que leurs adversaires ne croient pas a l'existence de la Vérité, et agissent au nom du politiquement correct et de l'islamiquement correct. Dans les deux cas, Enderlin et les detracteurs de Gouguenheim ont eu recours au procédé stalinien de la petition universitaire, a laquelle les chers collegues ajoutent leur nom sans hésiter, par un réflexe quasi pavlovien, obéissant aux ordres du Parti, de la doxa ou du "parti des médias"...  Dans l'interview ci-dessous, l'historien Gouguenheim explique comment, mis au ban de l'université en France, il a recu le soutien d'historiens polonais qui ont reconnu chez ses detracteurs les methodes soviétiques...

    __________________________________________________________________________________________________________

    (Interview publiee dans L'Express)
    La polémique éclate au mois d'avril. Le Monde mentionne favorablement le livre de Sylvain Gouguenheim intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil). L'auteur, professeur d'histoire à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon, y développe l'idée que l'héritage grec a été transmis à l'Europe chrétienne médiévale directement aux xie et xiie siècles, et non par l'intermédiaire des philosophes arabes, notamment Averroès, grand commentateur d'Aristote.

    Ce point de vue, à contre-courant de la recherche contemporaine, fait aussitôt scandale. Un collectif international de 56 philosophes et historiens publie dans Libération une pétition qui dénonce une « démarche » qui « n'a rien de scientifique » et « relève d'un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables ». Spécialiste reconnu de la philosophie au Moyen Age, Alain de Libera ironise dans Télérama sur une hypothèse qu'il relie à l'« islamophobie ordinaire ». Il est aussi reproché à Gouguenheim d'avoir cité dans ses remerciements un auteur d'extrême droite. A la demande d'enseignants de l'école, un conseil scientifique de l'ENS Lyon est chargé d'évaluer l'ouvrage et d'en discuter avec l'auteur, le 19 juin.

    2141098564.jpg

    En attendant, Sylvain Gouguenheim a interrompu son enseignement. Il vient de recevoir l'appui d'historiens polonais de l'université Copernic de Torun, qui font référence à la censure des recherches à l'époque soviétique. « Est-ce que l'historiographie française se dirige vers ces pratiques ? » s'inquiètent-ils.

    Vous n'êtes pas un spécialiste d'Aristote, mais des chevaliers Teutoniques. Comment vous est venue l'idée de ce livre ?

    Elle m'est venue à l'occasion d'un cours, il y a cinq ou six ans, sur les échanges culturels en Méditerranée aux xie et xiie siècles. J'étais alors totalement convaincu par la thèse que je critique aujourd'hui. J'adhérais à l'idée que le Moyen Age occidental avait redécouvert Aristote et le savoir grec par la traduction des textes arabes en latin grâce à la filière espagnole, notamment à Tolède dans la seconde moitié du xiie siècle. En voulant améliorer ce cours, et en marge de mes recherches, je tombe sur l'article d'un historien italien consacré à Jacques de Venise. Pour moi, c'est une découverte. Il fait état d'une série de traductions directes du grec au latin par Jacques de Venise et d'autres auteurs anonymes, au Mont-Saint-Michel et dans la France du Nord. A ces travaux s'ajoutaient les premiers commentaires de l'oeuvre même d'Aristote, du moins de textes qu'on ne connaissait plus en Occident, la Physique, la Métaphysique ou De l'âme. J'étais surpris de ne pas retrouver ces faits dans la plupart des manuels de base.

    Vos détracteurs affirment qu'il n'y a aucune preuve de la présence de Jacques de Venise au Mont-Saint-Michel...

    L'historien italien auquel j'ai fait référence n'est pas catégorique. Il y a quand même un indice dans la chronique du Mont-Saint-Michel rédigée par l'abbé du Mont Robert de Thorigny. Vers 1150, il rajoute en marge de son récit une phrase évoquant le travail de traduction d'Aristote par Jacques de Venise vers 1127. Ce n'est pas une preuve absolue de sa présence, d'autant moins qu'on connaît mal sa vie. Mais cette note interdit de dire qu'il n'y a jamais mis les pieds. Indiscutable, en revanche, est la circulation de nombreuses copies de Jacques de Venise parmi les cercles savants au xiie siècle.

    Votre démarche vise-t-elle principalement le philosophe arabe Averroès, présenté comme le passeur d'Aristote vers l'Occident ?

    Non. Je ne sous-estime pas l'influence d'Averroès, en particulier au xiiie siècle. Je dis simplement qu'il y a un rééquilibrage à opérer. Je me suis appuyé sur les meilleurs spécialistes de l'Islam. Et j'ai eu le sentiment d'une grande différence entre les articles des savants et les manuels scolaires. Ce qu'on diffuse dans le public est tronqué : on parle de l'intermédiaire arabe, pas de la « filière grecque ». J'ai donc conçu le projet d'un gros article. Il y a trois ans, j'en ai discuté avec un éditeur qui m'a encouragé à publier un livre en ce sens. Cela n'a pas eu de suite. Puis, il y a deux ans, j'ai été contacté par une éditrice du Seuil pour un ouvrage sur les croisades. De fil en aiguille, nous en sommes venus à parler de mon projet sur Aristote. Elle l'a lu, et elle m'a dit d'accord.

    Votre livre remet en question la figure d'un Averroès qui serait un pont entre l'Islam et l'Occident, au profit d'une version plus conflictuelle de la pensée du philosophe arabe. Est-ce que ce n'est pas cela qui choque ?

    Sans doute, bien que je ne sois pas le premier à l'écrire ! Je dis une chose simple : il faut voir les hommes du Moyen Age tels qu'ils étaient vraiment. Averroès est un grand génie du Moyen Age, mais il ne faut pas en faire un homme du xxe siècle. Je pense la même chose de saint Thomas ou de Maimonide. Ne les transformons pas en « agnostiques » ou en « tolérants », notions anachroniques. Je ne suis pas pour autant un partisan de Samuel Huntington et de sa théorie du « Choc des civilisations ». On m'a reproché de prendre l'hellénisation comme un critère de supériorité. Ce n'est pas le cas. J'adore le Japon ou la Chine, qui n'ont rien de grec ! L'hellénisation est un critère de distinction. Je ne suis pas contre les ponts entre les civilisations. Mais on ne les construira pas en s'appuyant sur un Moyen Age de fiction. A cette époque, l'idée de dialogue des civilisations n'existait pas.

    N'accréditez-vous pas l'opposition d'un bon usage occidental des Grecs et d'une absence d'usage des mêmes en Islam ?

    L'Europe et l'Islam du Moyen Age ont filtré, choisi ce qu'ils voulaient reprendre des Grecs. Il est nécessaire, en outre, de distinguer l'islam comme religion ou comme civilisation. L'héritage grec est repris dans la dernière acception : les philosophes musulmans connaissent Aristote, mais aussi Plotin ou Euclide, le mathématicien. Mais les théologiens ne semblent pas avoir suivi le même chemin.

    Comment expliquez-vous l'ampleur de la polémique provoquée par votre livre ?

    J'ai mis en cause, sans violence, une doxa. J'ai aussi dérangé ce qu'on appelle le mandarinat. Pour les spécialistes, je ne suis pas habilité à m'exprimer sur le sujet. Je ne serais pas compétent car je suis sorti de mon domaine habituel. Ce n'est pas accepté. On ne me le pardonne pas. J'ai seulement voulu m'adresser au grand public. Ce que je regrette, c'est qu'à un livre qui peut être discuté on répond par des pétitions et le lynchage médiatique. 

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu