20.04.2009
Amir Gutfreund, un nouveau regard israélien sur la Shoah, P.I.Lurcat
A l'occasion de la parution en poche du beau livre d'Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, je republie la critique parue lors de la publication de ce livre en France.
Le livre d’Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, a rencontré un succès inattendu lors de sa parution en Israël (sous le titre « Shoah shelanou »), en l’an 2000. Sa parution en France, sept ans plus tard, est un événement littéraire, même si la critique française ne paraît pas lui accorder une grande importance. Amir Gutfreund, né en 1963 à Haïfa, est sans doute un écrivain israélien atypique : il est lieutenant-colonel de l’armée de l’air, et Les gens indispensables ne meurent jamais est son premier livre. Il n’a pas vraiment le profil des écrivains favoris des médias internationaux, intellectuels « engagés » d’extrême gauche, comme Amos Oz ou A.B. Yehoshua.

L’originalité du livre de Gutfreund, selon son éditeur français, est qu’il « marque un tournant dans la manière d’appréhender la Shoah ». L’auteur est le fils de rescapés de la Shoah, et son livre comporte évidemment une large part autobiographique, au point qu’on a pu dire qu’il ne s’agissait pas d’un roman, mais du récit de la découverte de la Shoah par l’auteur, à travers les récits et à travers le mutisme de ses proches. C’est faux, bien entendu : il s’agit d’un véritable roman, et il serait absurde de prétendre exclure du genre romanesque tous les livres dans lesquels l’auteur parle de lui-même !
Amir Gutfreund n’est certes pas le premier écrivain israélien à parler de la Shoah. Citons, parmi ses prédécesseurs, les noms d’Isaïe Spiegel, d’Aharon Appelfeld ou de David Grossman. Spiegel, rescapé d’Auschwitz, installé en Israël après la guerre, a publié plusieurs livres en yiddish (dont certains rédigés pendant la Shoah), et notamment Les flammes de la terre, récit des derniers mois du ghetto de Lodz. Appelfeld, lui aussi survivant de la Shoah, aborde ce thème dans presque tous ses livres, même s’il refuse avec obstination d’être catalogué comme « écrivain de la Shoah ». Grossman, né en 1954, traite de la Shoah dans son livre Voir ci-dessous : amour, dont le héros est un fils de rescapés.
Ces trois exemples, parmi tant d’autres, montrent que la Shoah a toujours été présente dans la littérature israélienne, depuis la « génération de l’Etat » - et même avant – et jusqu’à aujourd’hui. L’originalité de Gutfreund est d’avoir écrit un livre qui ne parle pas de la Shoah comme d’un événement historique, mais de sa présence dans la vie quotidienne de personnages qui sont marqués par elle jusqu’au plus profond de leur âme. Le livre d’Amir Gutfreund raconte en effet l’histoire d’un enfant de douze ans, à Haïfa, dans les années soixante-dix, et de son quartier, habité par de nombreux survivants. Ses personnages, grand-père Lolek, grand-père Yosef, Adalé Gronner, maître Perl, sont à la fois des Israéliens ordinaires, avec leurs défauts et leurs qualités, mais aussi des hommes et des femmes qui portent le poids d’un événement incroyable qui les écrase.
Comme l’explique Amir, le narrateur, « la Shoah revêtait deux aspects : l’un, celui des commémorations scolaires avec ses six millions, ses flambeaux et placards noirs, et l’autre, sa sur jumelle, qui avait engendré non pas six millions cette fois mais une foule de personnages concrets, pas seulement réduite à grand-père Yosef, papa et maman, mais qui comprenait aussi des figures plus banales, en marge de l’existence ». Ces figures banales sont les véritables héros du livre d’Amir Gutfreund, et c’est dans leur banalité même et dans les côtés les plus anodins, et parfois ridicules, de leurs existences que se dévoilent tout l’intérêt du livre et le talent romanesque de son auteur.

La réappropriation de la Shoah par la littérature israélienne
Evénement central du vingtième siècle, la Shoah a fait l’objet de si nombreux livres, articles et discours que l’on finit par la considérer comme un fragment du passé. Toute la force du livre d’Amir Gutfreund est de montrer en quoi elle demeure vivante au coeur de l’Israël actuel, et de la vie quotidienne de ses personnages : les survivants, pour qui l’histoire s’est arrêtée quelque part entre 1939 et 1945 et qui ont continué depuis à vivre avec ces images terribles que nous ne connaissons que par le biais des reproductions dans des livres, des films ou des musées, images restées gravées dans leur cerveau et dans leur chair et qui les accompagneront jusqu’à leur dernier souffle.
Ce livre marque aussi un jalon important dans la réappropriation par la littérature israélienne de la Shoah, trop souvent accaparée par des personnes et organismes privés ou par des gouvernements étrangers, qui en ont même fait une arme contre Israël et contre le peuple Juif… (On pourrait mentionner à ce propos le succès récent d’un livre en français sur la Shoah dont le héros est un officier SS !) Il n’est pas anodin à cet égard que son titre original en hébreu, Shoah shelanou, signifie « Notre Shoah ». Dans une interview à un quotidien israélien, Gutfreund a raconté avoir écrit ce livre pour ses parents, rescapés de la Shoah, auxquels il est dédié. Témoignage littéraire de la génération des enfants des survivants, ce livre est aussi une façon de rendre à la Shoah sa place dans l’histoire juive et israélienne.
Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, Gallimard 2007, 502 pages, 24 euros.
(Article paru dans Vision d'Israël, premier magazine culturel israelien francophone)
20:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : amir gutfreund, shoah, israel
24.12.2008
Trois livres politiques français : Mennessier, Griotteray, Taguieff
Pierre I. Lurçat
AZF, Un silence d'Etat de Marc Mennessier
Toulouse, 21 septembre 2001 : L'usine AZF explose, provoquant la mort de 30 personnes, en blessant 3000 autres, endommageant des milliers d'habitations. Accident ou attentat ? Très rapidement, la thèse de l'accident s'impose comme une vérité officielle, malgré les nombreux faits troublants et incohérences. Deux journalistes français, Anne-Marie Casteret de L'Express et Marc Mennessier du Figaro, vont mener une enquête minutieuse, pendant plusieurs années, en bravant l'hostilité de la police, de la justice et de leurs propres confrères. Ce livre présente leurs conclusions et relate quatre ans d'investigations. Il montre comment les autorités françaises ont délibérément écarté tous les éléments de preuve accréditant la thèse d'un attentat islamiste, alors même qu'un ouvrier intérimaire d'origine tunisienne, Hassan J., avait été retrouvé mort sur les lieux de l'explosion, portant sur lui 5 slips ou caleçons superposés, conformément au rituel des kamikazes islamistes. Par lâcheté et par une hypocrisie bien française, les plus hautes autorités de la République ont ainsi voulu étouffer ce qui semble bien avoir été le "11 septembre français", préférant dissimuler cette réalité dérangeante... Marc Mennessier n'est pas tendre avec ses collègues journalistes et avec les médias en général. Son livre montre que l'opinion est manipulée et que le "quatrième pouvoir", au lieu de jouer son rôle de recherche de la vérité, se rend souvent complice du pouvoir politique. On comprend mieux, en lisant ce livre important, la désinformation qui règne dans les médias français au sujet du Moyen-Orient et d'Israël, lorsqu'on constate qu'elle concerne tout autant l'actualité intérieure à l'Hexagone.
AZF, Un silence d'Etat, Seuil 2008, 271 pages, 20 euros.
Qui furent les premiers résistants ? d'Alain Griotteray
Homme politique, écrivain et journaliste français récemment disparu, Alain Griotteray était aussi un des plus jeunes résistants et l'instigateur de la fameuse manifestation du 11 novembre 1940, au cours de laquelle des étudiants défièrent l'occupant nazi en commémorant l'armistice, devant le tombeau du soldat inconnu. Dans son beau livre Qui furent les premiers résistants ?, paru initialement en 1985 (sous le titre "1940, la droite était au rendez-vous") et plusieurs fois réédité, Griotteray s'attaque au mythe de la "gauche résistante" et de la "droite collaboratrice", qui obscurcit trop souvent la vision de cette époque charnière de l'histoire française contemporaine. Dans son avant-propos, l'auteur rappelle ainsi les négociations secrètes entre le parti communiste et l'occupant nazi, en juin 1940, pour obtenir la réapparition de L'Humanité. Il ne s'agit pourtant pas d'un essai, ni même d'un récit historique à proprement parler, mais de l'évocation de vingt-trois héros de la Résistance, hommes et femmes, civils et militaires, dont le point commun est d'être tous issus de la droite, à travers ses différentes familles : catholique, maurrassienne, royaliste ou républicaine. Les portaits de ces résistants souvent oubliés des livres d'histoire sont d'autant plus parlants que l'auteur les a personnellement connus, et qu'il décrit – derrière les héros risquant leur vie et leur liberté – les hommes et femmes ordinaires.
Ce livre qui se lit comme un véritable roman remet en cause bien des a priori et des idées reçues, y compris pour le lecteur juif. Ainsi, on s'aperçoit que beaucoup de résistants étaient d'anciens cagoulards ou militants de l'Action française. Le clivage véritable, à cette époque comme aujourd'hui, n'était pas entre la droite et la gauche, mais entre les hommes de courage et les lâches. Outre son intérêt historique, le livre d'Alain Griotteray a également une portée très actuelle. Ainsi, lorsqu'un officier français vient avertir un membre du cabinet Daladier de l'insuffisance de la ligne Maginot pour faire face à une attaque allemande, il est éconduit par le politicien, qui lui déclare "nous n'y pouvons rien". "Ils n'y pouvaient rien, parce que les majorités parlementaires avaient l'œil sur les congrès de partis, pas sur les frontières", commente l'auteur, et sa réflexion pourrait tout autant s'appliquer à beaucoup des parlementaires et dirigeants israéliens aujourd'hui.
Qui furent les premiers résistants, nouvelle édition, Alphée 2008, 258 p. 21,90 euros.
La Judéophobie des Modernes, Des Lumières au Jihad mondial de Pierre-André Taguieff
Historien des idées, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff est l'auteur de nombreux ouvrages portant sur des sujets tels que le racisme, le populisme ou la théorie du complot. Dans un ouvrage pionnier, paru en pleine "Intifada des banlieues", La nouvelle Judéophobie, Taguieff avait analysé la nouvelle vague d'antisémitisme planétaire apparue à l'automne 2000 (et qui se poursuit jusqu'à nos jours), en montrant comment cette nouvelle haine des Juifs n'était plus un racisme antijuif, mais consistait à retourner contre les Juifs l'accusation de racisme. Son dernier livre, La Judéophobie des Modernes, sous-titré "Des Lumières au Jihad mondial", poursuit, développe et approfondit cette analyse.
Quoi de commun entre l'antisémitisme d'un Voltaire et celui d'un Ben Laden ? Entre le discours antijuif des Lumières et celui de l'islamisme radical ? Le livre montre comment les mêmes thèmes d'accusation contre les Juifs réapparaissent régulièrement, sous des formes et dans des contextes différents. L'auteur les dénombre et les regroupe en six mythes antijuifs principaux : la "haine du genre humain" ; le déicide ; le meurtre et le cannibalisme rituels ; l'usure et la domination financière ; le complot mondial et le racisme. Cette perspective originale permet à l'auteur de saisir le phénomène judéophobe dans sa globalité et de comprendre, notamment, la situation actuelle de l'Europe, face à la vague antijuive nourrie par la propagande islamiste. Fondé sur des années de réflexion et de recherches sur le sujet, l'ouvrage de Taguieff constitue une véritable somme et sans doute un jalon dans l'historiographie de l'antisémitisme. Erudit sans être pédant, Taguieff montre une fois de plus le visage d'un intellectuel engagé, digne héritier de Léon Poliakov, qui ne craint pas d'aborder l'actualité la plus controversée, comme par exemple l'affaire Al-Dura dont il fait une analyse magistrale, en la rattachant au mythe du Juif tueur d'enfant, que l'on trouve tant chez Drumont que chez les nazis, les islamistes, et jusqu'au fameux reportage de France 2 et Enderlin.
Editions Odile Jacob, 2008, 683 pages, 35 euros.
Article paru dans VISION D'ISRAEL, premier magazine culturel francophone israelien.
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10:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : livres, politique, desinformation, histoire, antisemitisme
15.11.2008
L’APOCALYPSE DANS L’ISLAM, J.P. FILIU
La dimension apocalyptique est un aspect de l’islam peu connu du grand public, et même des spécialistes. Il s’agit pourtant d’un élément essentiel du réveil de l’islam contemporain, omniprésent dans le discours islamiste, tant dans les mouvements sunnites – du Hamas à Al-Qaida – que dans l’islam chiite, représenté aujourd’hui par Hassan Nasrallah et Mahmoud Ahmadinejad. Le livre de l’historien et arabisant Jean-Pierre Filiu, L’apocalypse dans l’islam, est le premier ouvrage en français sur le sujet. Il montre comment l’apocalyptisme, présent dans le texte même du Coran, dans les hadith et dans l’islam médiéval, réapparaît à l’époque contemporaine, à travers une littérature populaire diffusée dans tout le monde musulman, qui puise dans la tradition tout en y intégrant des apports extérieurs, européens notamment.
La première partie du livre, intitulée « Vrais et faux messies de l’islam », retrace les origines des thématiques apocalyptiques dans le Coran, ainsi que dans l’histoire et dans les textes musulmans. Au concept chrétien d’apocalypse correspond dans l’islam celui de la « fin des temps », âkher al-zamân. Dès la première sourate du Coran, Allah est désigné comme « maître du jour du Jugement », qui doit juger tous les hommes au moment de la Résurrection. Le texte coranique abonde en descriptions des différents cataclysmes annonciateurs de la fin des temps. Cette thématique est ensuite reprise par les hadith (citations attribuées au prophète), qui s’attachent à décrire les signes annonciateurs de « l’Heure ». L’auteur passe en revue les grands maîtres de l’apocalypse médiévale, dont les plus fameux sont Ibn Arabi et Ibn Khaldoun.
La deuxième – et la plus longue – partie du livre, étudie la littérature apocalyptique contemporaine, à partir de l’année 1979, qui marque l’entrée dans le XV e siècle de l’islam. Celui-ci s’ouvre par un triple choc : révolution chiite en Iran, soulèvement messianique à la Mecque et invasion soviétique en Afghanistan. Les trois décennies qui suivent voient un développement formidable de la littérature musulmane apocalyptique. L’auteur a constitué son propre fonds d’ouvrages de ce genre bien particulier, au cours de séjours aux quatre coins du monde musulman, d’Aman à Damas et de Riyad à Kuala Lumpur. Son livre est illustré par des couvertures de livres, publiés principalement au Caire, dont les dessins aux couleurs vives évoquent plus des romans de gare que des ouvrages religieux… J.-P. Filiu prévient d’emblée le lecteur qu’il ne faut pas réduire la volumineuse production littéraire apocalyptique à une sous-culture populaire sans intérêt conceptuel, mais qu’il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse, en exagérant l’importance politique de ces imprécations messianiques.
Toute la question est en effet de savoir si cette littérature demeure un phénomène marginal, comparable aux livres sur Nostradamus en Occident, ou bien si elle parvient à se traduire dans la réalité politique des pays musulmans. La réponse de l’auteur est mitigée : à certains moments, les croyances apocalyptiques déclenchent des phénomènes de masse et des mouvements messianiques violents, comme le soulèvement de la Mecque en 1979, ou « l’armée du Mahdi » en Irak, qui sont presque toujours écrasés dans le sang. La plupart du temps cependant, il semble que les écrits apocalyptiques restent confinés aux croyances populaires, sans se traduire dans la réalité politique. Depuis quelques années pourtant, on assiste à une emprise grandissante des croyances apocalyptiques musulmanes, surtout dans le monde chiite : en Iran et au Liban principalement. En Iran – où la révolution khomeyniste a longtemps évité toute référence apocalyptique – l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad a changé la donne, celui-ci multipliant les déclarations publiques sur l’imminence du « retour de l’Iman caché ». Intervenant devant l’Assemblée générale des Nations Unies en 2005, Ahmadinejad affirma être nimbé d’un halo de lumière, qui signifiait selon lui le soutien du Mahdi à sa politique internationale… Au Liban, la victoire du Hezbollah chiite contre Israël, en 2006, est interprétée par certains auteurs comme un signe annonciateur de « l’Heure ».
Un des aspects les plus intéressant du livre est de montrer la grande diversité de la littérature apocalyptique contemporaine, qui emprunte généreusement aux auteurs chrétiens et aussi aux textes antisémites, comme les Protocoles des Sages de Sion. J.-P. Filiu montre le rôle charnière du 11 septembre dans le développement comparé des apocalypses évangélistes et islamiques, que tout oppose, excepté leur antisémitisme obsessionnel. Au total, l’apocalyptisme musulman contemporain constitue une construction idéologique hétérogène, qui emprunte au corpus des textes de l’islam, tout en étant en rupture avec 14 siècles de tradition islamique. Même si la majorité des musulmans ne croient pas aux divagations millénaristes, celles-ci ne peuvent être négligées, car la fin du monde est un « sujet sérieux, surtout pour ceux qui s’y préparent ».
Pierre Lurçat
Recension parue dans Politique Internationale ©
19:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : islam, apocalypse















