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  • Guy Sorman et le souhait d'un monde sans Juifs

    "Le cas de Guy Sorman est révélateur, parce qu'il montre bien comment le rejet des origines conduit à douter de l'avenir d'Israël, et à remettre en cause le droit à l'existence de l'Etat juif. L'analyse du discours de Sorman et des autres "Alterjuifs" permet de comprendre la maladie qui atteint aujourd'hui une grande partie de l'establishment politique israélien : le refus d'assumer l'héritage national juif et la haine des origines", écrivais-je dans une note récente. Je publie aujourd'hui l'intégralité de mon article sur Guy Sorman, paru dans la revue Controverses consacrée aux Alterjuifs (néologisme créé par Muriel Darmon).

     

     

    Essayiste prolixe, Guy Sorman a publié une quinzaine de livres 1, depuis son premier essai, La Révolution conservatrice américaine, paru en 1983. La plupart sont des ouvrages de réflexion et de vulgarisation portant sur des thèmes économiques. Il ne s'est pratiquement jamais exprimé sur Israël ou sur le judaïsme, à l'exception de rares interviews et de quelques lignes dans son livre Le bonheur français, où il retraçait ses origines familiales et se définissait comme un « Juif athée ».

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    G. Sorman

     Son livre Les Enfants de Rifaa 2, comporte un chapitre intitulé « Fin du peuple juif », dans lequel Sorman fait sienne l'idée de la disparition inéluctable de l'Etat d'Israël et du judaïsme tout entier. Ce chapitre ne s'insère pas de manière très logique dans le livre, qui porte sur les rapports entre l'Islam et la modernité. Les Enfants de Rifaa est en effet une réflexion sur ce que Sorman appelle les « deux Islam » : celui de Sayyid Qotb, théoricien des Frères musulmans et de l'islamisme radical, et celui de Rifaa el Tahtawi, théologien égyptien et fondateur de la « Renaissance arabe », courant moderniste et réformateur qui incarne pour Sorman l'espoir d'une libéralisation du monde arabo-musulman.

     

    Les premiers chapitres des Enfants de Rifaa sont consacrés à une biographie de Rifaa el Tahtawi, le « Tocqueville oriental », et à une réflexion sur les rapports entre le capitalisme et le monde musulman. Dans les chapitres qui suivent, Sorman mêle réflexions et comptes-rendus de ses nombreux voyages dans le monde arabo-musulman, du Maroc à l'Arabie Saoudite, du Bangladesh au Pakistan et du Koweit à la Turquie.

     

    L'avant-dernier chapitre du livre, intitulé « Fin du peupe juif », n'est pas fondé, à la différence des autres, sur un compte-rendu de voyage. Le point de départ de Sorman est la constatation de l'omniprésence de la question de la Palestine chez ses interlocuteurs musulmans :

     

    Où que l'on se trouve dans le monde musulman, quelle que soit la distance géographique qui sépare de la Palestine, la question surgit, même quand on voudrait l'éviter. Certes, plus on s'éloigne du monde arabe, vers le Bangladesh, Djakarta ou l'Afrique au sud du Sahara, les musulmans passent de l'engagement à l'inquiétude, de la posture à la rhétorique… Mais ne nions pas que, outre le Coran, les musulmans estiment avoir la Palestine en commun 3.

     

    C'est cette omniprésence de la question palestinienne chez ses interlocuteurs musulmans qui amène Sorman à s'interroger sur les causes du conflit israélo-arabe et sur les solutions à y apporter. Mais curieusement, alors même qu'il constate avec lucidité que le monde arabo-musulman « vit en fait dans l'attente de la disparition de l'Etat d'Israël 4 », et qu'il ne se fait guère d'illusion sur la « solution andalouse », ce prétendu « âge d'or » des Juifs d'Andalousie que certains de ses interlocuteurs musulmans voudraient faire revivre en Palestine, sur les ruines de l'Etat d'Israël, Sorman ne développe pas son analyse par la revendication d'un nécessaire aggiornamento du monde musulman, sur ce point comme sur les autres précédemment abordés dans son livre. Et, loin d'encourager ses interlocuteurs musulmans à accepter le fait israélien, ce qui serait conforme à l'esprit général de son livre, Sorman en vient à faire siennes les conclusions de ceux-ci et à intérioriser le projet génocidaire du monde arabo-musulman envers Israël.

     

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    La visite à Hébron

     Dans ce même chapitre des Enfants de Rifaa, Sorman nous livre, avec franchise, une clé d'interprétation de son attitude envers Israël. C'est au cours d'une visite dans la ville de Hébron, en l'an 2000, que Sorman a acquis la conviction que l'Etat d'Israël était une « erreur historique », voué à disparaître. Comme il l'explique :

     

    Certains événements minuscules ou cocasses modifient radicalement le regard que l'on porte sur le monde. Avant Hébron, je ne m'étais jamais trop interrogé sur l'Etat d'Israël : on ne peut penser à tout. Depuis Hébron j'ai une conviction bien ancrée : l'Etat d'Israël est une erreur historique, les Juifs n'avaient pas vocation à créer un Etat 5.

     

     

    Ce passage est surprenant et révélateur à de nombreux égards. Il est peu courant de la part d'un intellectuel de reconnaître que le jugement qu'il porte n'est pas le fruit d'une réflexion rationnelle, mais la conséquence d'un événement particulier. C'est pourtant un phénomène que nous avons déjà rencontré. Ainsi, Esther Benbassa déduisait l'absence d'antisémitisme en France du fait que ses commerçants arabes lui avaient souhaité la bonne année…

     

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    E. Benbassa

    Dans le cas de Sorman toutefois, l'événement « minuscule » en question n'a pas lieu dans une épicerie parisienne, mais dans un endroit chargé d'histoire et de symboles : Hébron, « ville des Patriarches » - où sont enterrés selon la tradition juive Abraham, Isaac et Jacob - et lieu d'affrontements répétés entre Israéliens et Palestiniens.

     

    C'est ainsi que Sorman relate cet événement qui a transformé radicalement son regard sur le monde, et sur Israël en particulier :

     

    « Etes-vous juif ? » Au cours de ma déjà longue existence protégée d'intellectuel français né après l'Holocauste, cette question ne me fut jamais posée qu'une seule fois, sur un mode agressif. C'était en Palestine, en l'an 2000, à l'entrée de la ville d'Hébron…

    Le soldat était un Israélien d'origine éthiopienne : un Falacha, reconnu comme Juif en un temps où Israël manquait d'immigrés nouveaux pour meubler les bas échelons de la nation. Les Russes n'étaient pas encore arrivés ! 6.

     

    La situation décrite dans ce passage du livre illustre l'attitude paradoxale de Sorman lors de sa visite à Hébron. Dès l'abord, il se sent agressé par le soldat israélien d'origine éthiopienne qui lui demande quelle est sa religion. Loin de s'identifier avec le soldat juif, dont la question n'exprime aucune animosité, mais une interrogation de routine en cet endroit, Sorman le perçoit d'emblée comme hostile. Et il en profite pour dénigrer toute l'entreprise sioniste, au détour d'une phrase, en qualifiant le soldat éthiopien de « falacha » (terme péjoratif, comparable à l'adjectif « boche ») venu en Israël pour « meubler les bas échelons de la nation ».

     

    Contrairement à ce qu'affirme Sorman, les Juifs éthiopiens ne « meublent » pas les « bas échelons de la nation » israélienne, mais sont venus en Terre promise par conviction religieuse, au terme d'un périple éprouvant. Ils incarnent même un modèle d'intégration dans la société israélienne, en particulier dans l'armée, où beaucoup sont officiers, y compris dans les unités d'élite.

     

    La suite du récit de cette visite à Hébron est une nouvelle falsification :

     

    A l'entrée du tombeau dit d'Abraham, il me fallut à nouveau arbitrer entre les 3 confessions issues de cet ancêtre… Je fus un instant tenté par l'islam chiite ; mon compagnon palestinien m'en dissuada. Je m'en retournai donc au judaïsme et empruntai le chemin réservé à ma race. A l'intérieur du sépulcre, chaque armée protégeait les siens 7.

     

    Cette description de l'arrivée au caveau des Patriarches à Hébron est pétrie de préjugés anti-israéliens, auxquels se même une hostilité visible au judaïsme. Tout d'abord, Sorman conteste le nom du tombeau d'Abraham, appellation consacrée de ce lieu depuis des générations. En mettant en doute la véracité de l'inhumation d'Abraham en ce lieu (rapportée par la Bible dans la Genèse), Sorman se conduit un peu comme un touriste béotien qui refuserait en chaque endroit d'accepter les traditions historiques et religieuses. Mais c'est contre la seule tradition juive qu'il dirige son scepticisme absolu.

     

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    Interrogé à nouveau par un soldat gardant les lieux sur sa religion, Sorman semble s'amuser de cette question et envisage un instant de se prétendre « musulman chiite ». Mais il ne s'agit pas d'un jeu, comme le confirme la suite du récit : « je m'en retournai donc au judaïsme et empruntai le chemin réservé à ma race ». Cette phrase contraste par sa lourdeur presque caricaturale avec la légèreté et le détachement que Sorman affectait jusqu'alors… Ce qu'il appelle le « chemin réservé à ma race » est tout simplement l'entrée du Tombeau d'Abraham empruntée par les visiteurs juifs, chaque confession ayant son propre passage pour éviter les conflits interreligieux. Mais Sorman feint de ne pas le comprendre : il choisit de parler de sa « race », comme pour souligner le caractère irréfragable de l'appartenance au judaïsme qui lui est imposée en cet instant clé, contre sa volonté et malgré ses tentatives puériles de dénégation et de fuite vers une identité imaginaire (« l'islam chiite »).

     

    Le mot race, on le sait, n'est plus guère usité dans son ancienne acception, depuis que les théories raciales en vogue à la fin du dix-neuvième siècle ont engendré les crimes monstrueux du vingtième siècle. Parler de « race juive » après la Shoah, c'est soit faire preuve d'une ignorance grossière, soit exprimer son adhésion aux théories racistes. Mais dans le cas de Sorman, c'est encore autre chose : il n'est certes pas raciste, et pas non plus ignorant des connotations de l'expression qu'il emploie. Mais c'est à dessein qu'il parle du « chemin réservé à sa race », et cette incongruité de style sonne comme un aveu : lui, qui se définit comme un « juif athée », souffre d'être confiné à son appartenance au peuple juif, au moment où il voudrait la fuir par tous les moyens.

     

    Le judaïsme n'est pas une simple « religion », à laquelle on pourrait renoncer en se déclarant athée… En entrant dans le caveau des Patriarches, Sorman comprend soudain la nature quasi-indestructible des liens qui l'unissent - malgré lui - à la nation juive et à son père fondateur, Abraham. Mais cette compréhension, loin de susciter un quelconque « retour au bercail », c.-à-d. au peuple juif, se traduit chez Sorman par une hostilité d'autant plus virulente envers le judaïsme et l'Etat d'Israël.

     

    Le récit de la visite à Hébron s'achève par un nouveau mensonge flagrant : « à l'intérieur du sépulcre, chaque armée protégeait les siens ». Cette phrase laisse entendre que l'armée israélienne ne protège que les citoyens juifs, alors que d'autres armées (lesquelles ?) protègeraient les Arabes chrétiens et musulmans. Ce mensonge vise à conforter la conception d'un Etat ethnique dans lequel seuls les citoyens juifs jouiraient de tous les droits : en d'autres termes, un Etat d'apartheid.

     

     

    Faire disparaître Israël, pourquoi ?

     

    Le chapitre des Enfants de Rifaa intitulé « Fin du peuple juif » est en réalité antérieur au reste du livre. Celui-ci, publié en 2003, se fonde sur le récit de voyages dans les pays musulmans accomplis par Sorman entre la fin 2001 et la fin 2002. Mais l'épisode clé du chapitre 11 (la visite à Hébron) a eu lieu en l'an 2000. Et l'ébauche de ce chapitre avait fait l'objet d'une tribune publiée dans Le Figaro du 24 décembre 2001. Dans cet article, intitulé « La survie d'Israël en question », Sorman envisageait l'hypothèse de la disparition de l'Etat juif, rayé de la carte par une bombe chimique ou nucléaire. « Ce scénario est réaliste » expliquait Sorman. « Il est probable que quelques Ben Laden l'ont en tête et que New York, ville juive autant que Tel Aviv, fût une répétition de ce nouvel holocauste possible ».

     

    Cette hypothèse l'amenait à s'interroger sur la survie du judaïsme tout entier, menacé de destruction physique en Israël et de disparition lente par assimilation en diaspora. Mais, loin de s'émouvoir de la possible disparition des Juifs, Sorman prétendait « envisageable » un monde sans Juifs, dans lequel subsisteraient, à titre de legs du judaïsme à l'humanité, le christianisme et l'islam, et aussi « l'ironie qui naît de l'exil ». « Peut-être leur œuvre est-elle achevée et les temps sont-ils mûrs pour qu'ils [les Juifs] nous quittent », concluait Sorman.

     

    C'est donc l'hypothèse d'une possible disparition de l'Etat d'Israël et du judaïsme de diaspora, d'abord envisagée dans cet article du Figaro, qui a fourni la trame au chapitre 11 des Enfants de Rifaa, intitulé « Fin du peuple juif » (sans point d'interrogation). Le titre de ce chapitre évoque également l'essai publié par le sociologue Georges Friedmann dans les années 1960, sous le titre « Fin du peuple juif ?  ». Mais c'est l'absence de point d'interrogation qui fait toute la différence.

     

    Presque quarante ans avant Sorman, un autre intellectuel français d'origine juive s'interrogeait sur une possible disparition de l'Etat d'Israël. Dans un article fameux publié dans le Figaro littéraire, le 4 juin 1967, Raymond Aron écrivait ceci :

     

    Que le Président Nasser veuille ouvertement détruire un Etat membre des Nations Unies ne trouble pas la conscience délicate de Mme Nehru. Etacide, biensûr, n'est pas génocide. Et les Juifs français qui ont donné leur âme à tous les révolutionnaires noirs, bruns ou jaunes hurlent maintenant de douleur pendant que leurs amis hurlent à la mort. Je souffre comme eux, avec eux, quoi qu'ils aient dit ou fait, non parce que nous sommes devenus sionistes ou israéliens, mais parce que monte en nous un mouvement irrésistible de solidarité. Peu importe d'où il vient. Si les grandes puissances, selon le calcul froid de leurs intérêts, laissaient détruire le petit Etat qui n'est pas le mien, ce crime, modeste à l'échelle du nombre, m'enlèverait la force de vivre et je crois que des milliers et des milliers d'hommes auraient honte de l'humanité 8.

     

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    Aron : une "bouffée de judéité"

     La mise en parallèle de l'article de R. Aron et de celui de Sorman est révélatrice. Tous deux sont des intellectuels français, qui n'ont quasiment jamais écrit sur des thèmes juifs, et pour qui le judaïsme ne joue pas un rôle essentiel, ni dans leur œuvre, ni dans leur cheminement politique. Et tous deux sont conduits à s'interroger à un tournant décisif de l'histoire mondiale, sur la survie de l'Etat d'Israël : R. Aron en juin 1967, à la veille de la guerre des Six Jours, G. Sorman au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

     

    Mais la comparaison s'arrête là : Aron, en effet, réagit avec une émotion non dissimulée, et son article est un véritable cri de révolte (qu'il qualifiera dans ses Mémoires de « bouffée de judéité qui fit irruption dan [sa] conscience de Français ».) En déclarant que la destruction de l'Etat d'Israël lui « enlèverait la force de vivre », Aron affirme de manière solennelle son attachement indéfectible au peuple juif, alors même qu'il se définit comme un Juif déjudaïsé et passionnément français. Et dans un aveu d'une étonnante sincérité, Aron reconnaît sentir monter en lui un « mouvement irrésistible de solidarité » dont il ignore l'origine.

     

    Sorman, au contraire d'Aron, choisit d'accepter froidement et sans le moindre regret la possibilité de la disparition de l'Etat d'Israël et du judaïsme tout entier :

     

    Un monde sans juifs est-il envisageable ? Il resterait alors le souvenir des juifs et une interprétation du monde qui n'eût pas été possible sans leur faculté de le décoder 9.

     

    Dans son livre Les Enfants de Rifaa, Sorman va encore plus loin : il ne se contente pas d'envisager froidement la possibilité de la disparition du judaïsme, mais en fait la solution du « problème juif » : « il n'y a pas de bonne solution au fait d'être juif, hormis celle de cesser de l'être 10 ».

     

    L'attitude de Sorman rejoint celle d'autres juifs atteints de cette maladie très particulière, analysée par le philosophe Theodor Lessing : la haine de soi juive 11. Le cas le plus célèbre de cette pathologie est celui d'Otto Weininger, philosophe autrichien qui a résolu de manière radicale son « problème juif », d'abord en se faisant baptiser, puis en se suicidant à l'âge de vingt trois ans.

     

     

    Du suicide comme solution du « problème juif »

     

    Sorman, comme Weininger, considère le judaïsme comme un « problème » qu'il faut résoudre, de manière radicale. Il ne veut certes pas se suicider, étant attaché à sa propre vie, mais envisage avec sérénité la destruction de l'Etat d'Israël, qui ne lui apparaît pas comme un scandale (comme à Raymond Aron) mais comme la fin inéluctable de l'entreprise sioniste, vouée à l'échec dès l'origine. Cette conclusion n'est pas tant le fruit d'une réflexion indépendante sur la question juive (à laquelle Sorman ne s'est jamais, de son propre aveu, intéressé) que l'intériorisation du rejet d'Israël par ses interlocuteurs musulmans, rencontrés au cours de ses nombreux voyages.

     

    Sorman décrit avec précision ce processus d'intériorisation dans son livre :

     

    Pour ceux qui veulent bien écouter les Arabes, l'attente de la fin d'Israël, active ou contemplative, reflète une conviction profonde. Peu le disent, de crainte de passer pour des extrémistes ; tous le pensent plus ou moins confusément. Dans l'Egypte en paix avec Israël depuis plus de 20 ans, les plus tolérants font preuve de patience, tout en nourrissant l'espoir que leur pays ne sera pas impliqué dans la disparition d'Israël 12.

     

    Ainsi, Sorman est très au fait de l'opinion arabe concernant Israël et ne nourrit guère d'illusion sur les plus tolérants parmi les habitants des pays arabes, même ceux de l'Egypte, pays officiellement en paix avec Israël. Mais cette connaissance ne le conduit pas à s'indigner contre l'attente arabe de la fin d'Israël, ni à chercher à convaincre ses interlocuteurs du droit à l'existence de l'Etat juif. Au contraire :

     

    Les modérés à la manière de Hassan Hanafi se demandent pour quelle obscure raison les Juifs s'accrochent à ce lambeau de terre si inhospitalier, alors que le monde est si vaste et qu'un grand nombre d'Israéliens, en sus de leur passeport israélien, ont une nationalité en réserve : française, américaine, argentine, etc. On se le demande aussi 13.

     

    Sorman justifie donc l'espoir de destruction de l'Etat juif, qu'il partage avec ses interlocuteurs musulmans « modérés ». Le raisonnement de Sorman peut se résumer ainsi : le conflit israélo-arabe est insoluble, puisque les musulmans, même modérés, n'accepteront jamais l'existence de l'Etat juif. Il vaut donc mieux que celui-ci disparaisse… Ce syllogisme ressemble à celui qui sous-tend l'attitude d'un Otto Weininger : puisque les antisémites ne m'accepteront jamais et me haïront toujours, il vaut mieux que je disparaisse. Weininger a choisi le suicide comme solution radicale de son « problème juif ». Sorman prône quant à lui la disparition d'Israël comme solution du conflit israélo-arabe.

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    Weininger

     

     

    La responsabilité de Guy Sorman

     

    Le dernier paragraphe du chapitre 11 des Enfants de Rifaa reprend, avec quelques légères modifications, la conclusion de l'article du Figaro intitulé « La survie d'Israël en question » :

     

    Un monde sans Juifs est envisageable ; il y subsisterait le souvenir des Juifs, une interprétation du monde qui n'eût pas été possible sans leur faculté de le décoder. Peut-être leur œuvre est-elle achevée et les temps sont-ils mûrs pour qu'ils se dissolvent dans l'Occident ? […]

    En revanche, il restera toujours des musulmans, Que cette vision d'Apocalypse sur la fin des Juifs soit excessive ou fondée, Dieu seul le sait 14.

     

    L'idée que les Juifs auraient « achevé » leur œuvre et qu'ils pourraient donc disparaître évoque la conception chrétienne traditionnelle du Nouvel Israël ; mais le christianisme pré-concilaire acceptait au moins que les Juifs subsistent en tant que témoins… Sorman, qui considère comme inéluctable (et même souhaitable) la disparition totale du judaïsme, est par contre convaincu qu'il « restera toujours des musulmans ». Ainsi son plaidoyer pour un islam moderne et éclairé prend un sens tout à fait different, au regard de ses positions radicales concernant Israël. Pour lui, l'émergence d'un islam éclairé n'implique absolument pas l'acceptation du fait israélien.

     

    La grande mansuétude dont il fait preuve à l'égard de l'Arabie saoudite n'a pas son pendant concernant Israël. Dans le chapitre de son livre consacré au « pays des Ben Laden », Sorman va jusqu'à faire l'éloge de la charia, avec une rhétorique qui évoque celle d'un Tariq Ramadan :

     

    La charia s'y applique : il arrive que l'on coupe en public la main d'un voleur ; certaines femmes adultères auraient été liquidées, sans témoins. Il faut s'en émouvoir, tout en sachant qu'en pratique ces châtiments publics sont rares, car les voleurs peu nombreux 15.

     

    Sorman a beau jeu de prétendre que sa conception de la disparition nécessaire d'Israël relève de la spéculation intellectuelle, en écrivant que « Dieu seul sait si cette vision d'Apocalypse est excessive ou fondée »… Sa responsabilité d'intellectuel n'en est pas moins grande. En envisageant froidement la disparition des Juifs de la surface de la terre, Sorman apporte une caution inestimable à ceux qui œuvrent concrètement pour que cette « vision d'Apocalypse » devienne réalité.

     

    La thématique des Enfants de Rifaa est tout à fait significative de l'esprit du temps. Invoquer « l'islam des Lumières », faire preuve de compréhension envers les régimes musulmans les plus rétrogrades comme celui de l'Arabie soudite, et rejeter dans le même temps Israël du côté des ténèbres, tout en attendant sa prochaine disparaition.

     

    Le discours d'un Sorman n'est pas sans conséquence : il sert en effet de légitimation aux volontés génocidaires des pires ennemis de l'Etat juif, et aux considérations de realpolitik des diplomates du Quai d'Orsay et des autres chancelleries occidentales, qui sont intimement persuadés, comme la majorité des interlocuteurs musulmans de Sorman, que l'Etat d'Israël est provisoire et qu'il aura bientôt disparu.

     

    Chaque époque a les intellectuels qu'elle mérite. En juin 1967, l'ombre d'Auschwitz qui planait sur Israël avait conduit de nombreux écrivains français, juifs et non-juifs, à prendre la défense du petit Etat hébreu menacé de destruction. Quarante ans plus tard, il est beaucoup plus « fashionable » pour un écrivain français de célébrer l'Islam des lumières, de vanter les louanges de la charia, tout en prédisant la prochaine disparition d'Israël et des Juifs.

     

     

    Pierre I. Lurcat 

    Notes

     

    1. Parmi lesquels La Solution libérale (Fayard 1984), L'Etat minimum (Albin Michel 1985), La Nouvelle Richesse des Nations (Fayard 1987), Sortir du Socialisme (Fayard 1990), Le bonheur français, (Fayard 1995), Le Génie de l'Inde (Fayard 2000).

    2. Les Enfants de Rifaa, Fayard 2003.

    3. Op. cit., p. 297.

    4. Op. cit., p299.

    5. Op. cit., p. 300.

    6. Op. cit., p. 299.

    7. Op. cit., p. 300.

    8. Repris dans les Mémoires de Raymond Aron, Julliard 1983.

    9. « La survie d'Israël en question », Le Figaro, 24 décembre 2001.

    10.  Les Enfants de Rifaa, p.303.

    11. Voir T. Lessing, La Haine de soi ou le refus d'être juif, Berg International éditeurs 2001. Sur la problématique de la haine de soi juive, voir également Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.

    12. Les Enfants de Rifaa, p. 305.

    13. Op. cit., p. 305-306. C'est moi qui souligne.

    14. Op. cit., p.305.

    15. Op. cit., p. 134.

     

     

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  • Le «blood libel» antijuif de la Mena sur les Juifs d’Hébron, M. Macina

    Je republie ici l'excellente analyse par Menahem Macina du "blood libel" antijuif de la MENA contre les Juifs de Hebron, et contre les Juifs religieux en general. La "Metulla News Agency", qui se pare du titre d'Agence de presse, a montre une fois de plus son vrai visage, celui, comme l'ecrit un de ses anciens abonnes, d'une officine de propagande antijuive.

    A l’heure où j’écris ces lignes, les informations les plus contradictoires circulent dans la presse et sur le Net à propos de ce qui s’est passé entre Palestiniens et Juifs d’Hébron.[.. .] Ce qui m’occupe ici ce sont les propos – que j’estime inadmissibles - de la Ména qui régurgite son hostilité recuite envers les Juifs observants, à l’occasion de ce qu’elle n’hésite pas à qualifier de «pogrom» (1), censé avoir été perpétré par des «fanatiques religieux». Ce long ressentiment s’est libéré sous la forme d’un éditorial nauséabond et incendiaire, qui révèle l'existence, au sein de cette officine de presse apparemment au-dessus de tout soupçon, d'un parti pris idéologique inquiétant et une insensibilité choquante aux dégâts que peuvent causer des propos aussi violents. Sous le titre, "Extrême engeance" (2), Ilan Tsadik, l’un des rédacteurs de la Ména, nous donne un échantillon navrant de ce qu’il appelle, sans complexe : « l’information qualité Ména ». Je laisse à nos lecteurs le soin de vérifier la justesse de cette appellation non contrôlée et surtout de mesurer le caractère destructeur des propos que je mets au pilori ci-dessous.

    ANALYSE


    1. Brefs extraits antireligieux

    [J’ai mis en rouge les mots et expressions ironiques, blessants, insultants, voire blasphématoires]

    « quelques [sic] 200 fanatiques religieux »

    « un groupe de jeunes filles, élèves d’une yeshiva (lycée religieux), qui préférèrent éviter de se frotter à la maréchaussée, au nom de leur devoir de pudeur et d’humilité » (3).

     « une centaine d’étudiants hilkhatiques [sic]… répétant frénétiquement certaines lignes de leurs livres de prières, entrecoupées des bénédictions "nazis !" et "brûlez en enfer !", jetées à la barbe des gardiens d’Israël… »

     « ces zélotes… »

    « pieux "défenseurs de la terre d’Israël" »

    « Des actes de vengeance, en fait préparés de longue date par les meneurs extrémistes, qui donnèrent lieu à des scènes abominables. »


    2. Désinformation par l’image

    L’article sous revue est illustré de la photo ci-dessous, légendée par la Ména

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    "Hébron : une adolescente et un gamin edennistes * [sic] s’en prenant, sans aucune raison, à une femme arabe" (Ména)


    En fait cette mention est doublement mensongère. Tout d’abord on se demande sur quelle base la Ména peut affirmer que ce mini-accrochage est "sans raison". Ensuite, ce qui est pire, il s’avère que le cliché qu’elle commente a été pris en
    janvier 2007, comme chacun peut le vérifier en consultant le site pro-palestinien, Protection Palestine, où il illustre un article de Yousef al-Shaeb, intitulé "Hébron : les Israéliens font un enfer de la vie des Palestiniens", daté du 14 janvier 2007.

     

    3. Descriptions rocambolesques et dramatisées des rixes entre Israéliens et Palestiniens, visant à diaboliser les premiers et à victimiser les seconds

    [On remarquera le vocabulaire agressif, et le recours massif aux comparaisons entre les actes des Juifs de Hébron et ceux commis par le Hamas, et pire ceux que subirent les Juifs du passé de la part des pogromistes russes et même des Allemands et des Ukrainiens !]


    " …El Soudi [correspondant palestinien de la Mena] assista à une rixe entre un Palestinien et un milicien ultra-orthodoxe. A un moment donné de leur altercation verbale, le milicien sortit un revolver d’une poche et tira sur l’Arabe. Ce qui eut pour conséquence de voir [sic] les amis de la victime se ruer sur le tireur et le rouer de coups de poings. Les appels au calme en arabe de notre courageux camarade étaient couverts par les cris de la foule : on frôlait le lynchage. Jusqu’à ce que d’autres miliciens zélotes se mirent à faire feu dans les airs [sic] pour dissiper l’attroupement et dégager leur complice. Trois Palestiniens furent modérément blessés lors de cet incident… 

    Pas loin de là, dans la ferme arabe la plus proche du bâtiment assaini, allait se dérouler une scène plus grave encore, si cela est encore possible. Les vingt membres de la famille Abou Saâfan, des femmes, des enfants et trois hommes, allaient subir la tragédie de leur vie.

    Il était 16 heures, lorsque débuta ce que nous sommes bien obligés d’appeler un pogrom. Trois douzaines de casseurs religieux, exactement cagoulés à la manière des miliciens du Hamas à Gaza, - marrant, non, les tueurs de civils se dissimulent toujours et partout le visage ? -  comme le rapporte El Soudi, qui sait de quoi il parle, commencèrent par incendier la buanderie attenante à la ferme. Ensuite ils entreprirent de mettre le feu à une chambre.

    Pendant que les assassins-pyromanes étaient à l’œuvre, leurs collègues cagoulés arrosaient copieusement la baraque de pierres, brisant le toit, les fenêtres et les portes, empêchant ainsi les occupants de fuir les flammes.

    Encerclant la scène du crime se tenait un service d’ordre imposant, venu de Kyriat Arba, tout comme les cagoulés, dont la fonction était de tenir des centaines d’autres Edennistes * à l’écart, de même que des Palestiniens, qui observaient l’horreur à distance respectable.

    Dans l’entre-temps [sic], un troisième groupe de miliciens edennistes * faisait la chasse aux cameramen, les empêchant de filmer le drame et détruisant leur matériel.

    Sami rapporte que les centaines d’Edennistes * spectateurs, pris d’une hystérie de meurtre, prodiguaient des conseils aux cagoulés sur les meilleures manières de tourmenter la famille arabe.

    Et toujours pas de forces de l’ordre ! On approchait de l’irréparable, lorsque les reporters présents, israéliens en majorité, prirent leurs responsabilités en forçant l’anneau de sécurité imposé par les pogromistes. Sous des volées de pierres, ils s’engouffrèrent dans la maison en feu pour en extraire les occupants. Des femmes et des enfants terrifiés, la mort dans les yeux, qui imploraient les valeureux confrères de leur sauver la vie.

    C’est alors, il était dix-sept heures, qu’arriva enfin un détachement spécial de la Police des frontières, qui dégagea les otages des bourreaux et de la foule et dispersa cette dernière en essuyant ses insultes. Les Edennistes * en voulaient aux policiers d’avoir troublé l’autodafé des civils arabes.

    Devant la ferme calcinée qui fumait encore, Sami El Soudi consolait une journaliste de la télévision israélienne qui ne parvenait pas à retenir ses larmes. La longiligne collègue était en état de choc ; elle disait au milieu de ses sanglots « pas ça », « pas des Juifs… », « c’est précisément ainsi que les Ukrainiens et les Allemands ont massacré les grands-parents de ces imbéciles », « j’ai honte, j’ai honte… ».

    Moi aussi, j’ai honte. Le récit posé, dit sur un ton presqu’apaisant [sic] par Sami au téléphone, m’a empli d’une terrible révolte."

    (Ilan Tsadik)

     

    3. Au final : une incitation à la haine entre Juifs

    Outre le fait troublant qu’un collaborateur de cette officine de presse qui diffuse une « information qualité Ména », et qui a fait des gorges chaudes du récit de Charles Enderlin, dans l’affaire al-Dura, en critiquant cruellement le fait que le correspondant de France 2 « n’était pas sur les lieux » et qu’il rapportait avec une confiance aveugle le récit de son caméraman « palestinien », force est de constater que la Ména fait de même en prenant pour argent comptant le récit du « témoin oculaire », qu’est leur correspondant « palestinien », Sami el-Soudi. La Ména a fait ici ce qu’elle a tant reproché à Enderlin et à France 2 : elle n’a pas pris la peine de recueillir d’autres témoignages susceptibles d’équilibrer ce reportage unilatéral. Pour al-Dura, il y a 8 ans, il eût fallu entendre ce qu’avaient à dire les soldats du poste israélien et les responsables militaires. Pour le « pogrom juif » de Hébron, il y a quelques jours, il eût fallu entendre ce qu’avaient à dire les Juifs qui vivent sur place, et au moins tenter de comprendre les raisons de leur déchaînement.

    Personnellement, je n’ai pas été témoin de ce qui a révolté Ilan Tsadik, par El-Soudi interposé. Je ne peux donc juger de la véracité du reportage de la Ména. Mais une chose au moins m’apparaît certaine. Comme ce fut le cas de la vidéo prétendant montrer la mort – réelle ou supposée – de l’enfant Mohammed al-Dura, le reportage grandiloquent, rocambolesque et mélodramatique d’Ilan Tsadik, n’est pas de nature à nous convaincre de sa parfaite objectivité. C’est le moins qu’on puisse en dire.

    Mais le plus grave n’est pas là. Il réside dans le caractère diffamatoire, insultant et même haineux envers leurs concitoyens observants et la foi religieuse qu'ils professent, de ce qu’on ne peut guère appeler autrement qu’un libelle, voire, comme disent les Anglo-saxons : un blood libel antijuif.

     

    Menahem Macina

  • Hébron et la haine des origines, Pierre I.Lurçat

    "Ce serait une erreur terrible de ne pas repeupler Hébron, voisine et sœur aînée de Jérusalem, et de ne pas y faire venir le plus grand nombre possible de Juifs". Qui a dit cela ? Le rabbin Levinger ? Ou peut-être Daniella Weiss ? Ni l'un ni l'autre : il s'agit de David Ben Gourion, comme le rappellait récemment le journaliste Nadav Shragai dans les colonnes d'Haaretz ¹. En lisant cette déclaration de l'ancien Premier Ministre, juif laïque par excellence, mais dont la Bible était le livre de chevet, on mesure combien le consensus sioniste autour d'Eretz Israël s'est effrité avec le temps et combien se sont répandues l'ignorance, l'indifférence et la détestation, parmi les élites intellectuelles, politiques et médiatiques israéliennes, à l'égard de la ville qui fut la première capitale du Royaume de David. Comment en sommes-nous arrivés là ?

     

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    Au-delà de ses aspects juridiques et politiques, l'affaire du "Bayit ha-Shalom" (la "Maison de la Paix") de Hébron est révélatrice d'une dimension fondamentale, et souvent méconnue, du conflit interne qui divise le peuple juif et l'Etat d'Israël. Pour comprendre la décision du ministre de la Défense, Ehoud Barak, prise avec l'aval de la cour suprême, d'ordonner l'expulsion violente des familles juives vivant pacifiquement dans cette maison – achetée au prix fort et située en un endroit stratégique (sur la route qui relie la ville juive de Kyriat Arba et le Caveau des Patriarches) – il faut la replacer dans le cadre de ce qui constitue le cœur même du "Kulturkampf" israélien, qui ressemble de plus en plus, ces dernières années, à une guerre entre Juifs : la haine des origines.

     

    Hébron au cœur du Kulturkampf israélien

     

    Israël est un tout petit pays, dont la largeur ne dépasse pas 80 km. Mais les distances qui séparent certains lieux sont incommensurablement plus grandes que celles mesurées sur une carte. Et la distance entre Hébron et Tel-Aviv est encore beaucoup plus grande que celle qui sépare Tel-Aviv et Jérusalem. Dans son chef d'œuvre publié en 1945, Tmol Shilshom ("Hier et avant-hier", traduit en français sous le titre "Le chien Balak"), l'écrivain israélien S. J. Agnon décrivait l'opposition entre Jérusalem, ville trimillénaire symbole de la Tradition et du "Vieux yishouv", et Tel-Aviv, ville nouvelle édifiée sur le sable par les pionniers du sionisme laïc. Cette opposition fondamentale s'est perpétuée jusqu'à nos jours, de même que les sentiments d'étrangeté, d'indifférence et d'hostilité d'une grande partie des élites sionistes et israéliennes envers la capitale du peuple Juif, qui se sont manifestés récemment encore lors des élections municipales. Mais dans le cas de Hébron, cette hostilité est bien plus marquée et prend des formes presque pathologiques, comme en attestent les récentes déclarations de plusieurs dirigeants israéliens, ou la manière dont les médias crient au "pogrome" (anti-arabe, bien entendu) chaque fois que des Juifs de Hébron ont une altercation avec leurs voisins arabes...

     

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    Cette haine de Hébron n'est pourtant pas propre aux dirigeants israéliens actuels, et elle transcende les clivages politiques traditionnels. Elle caractérise en fait l'attitude de certains Juifs qui refusent d'assumer leur vocation et qui voient dans la Cité des Patriarches une menace pour leur désir de ne pas être Juif, ou encore d'incarner un "Nouveau Juif", coupé de ses racines, de la Tradition et de l'héritage transmis par la chaîne des générations, qui remonte jusqu'aux Patriarches. Tout ce que Hébron symbolise, précisément... En effet, le conflit essentiel qui divise et déchire la société israélienne aujourd'hui n'est peut-être pas tant celui qui oppose Juifs et Arabes, ou Juifs de gauche et de droite, ou encore Juifs religieux et Juifs laïques... Il est plutôt celui qui oppose, pour reprendre la terminologie pertinente de J.C. Milner, les "Juifs d'affirmation" et les "Juifs de négation" ².

     

    Le projet sioniste, on le sait, est traversé tout entier par une ambivalence fondamentale, présente dès l'origine du mouvement politique créé par Herzl (et l'attitude du "Visionnaire de l'Etat" a souvent été mal comprise, voire déformée à dessein à des fins idéologiques, comme l'a montré brillamment Georges Weisz ³), et qui se trouve jusqu'à aujourd'hui au cœur du débat politique et intellectuel. Cette ambivalence tient au fait que le sionisme politique se définit tantôt comme la continuation de l'histoire juive, et tantôt comme sa négation (négation de l'exil, du judaïsme diasporique, voire du judaïsme tout entier, comme chez le mouvement "cananéen").

     

    C'est dans ce contexte que l'on doit examiner la récente affaire de Hébron, dont l'enjeu dépasse de loin, on s'en doute, celui de la propriété d'une maison. Cette affaire – je l'ai écrit avant son issue tragique, mais provisoire – est avant tout politique, malgré l'habillage "juridique" que veulent lui donner ceux qui prétendent toujours parler au nom du "Droit" (oubliant que les pires ennemis d'Israël, à toutes les époques, ont eux aussi invoqué le Droit pour justifier leurs crimes, et que la notion hébraïque du Droit, le "Tsedek", ne se confond jamais avec un instrument de l'arbitraire du pouvoir). Mais à un niveau encore plus profond, au-delà du politique, il s'agit d'une affaire d'identité, à la fois collective et individuelle. Ce n'est pas un hasard si les dirigeants du parti postsioniste Kadima – créé de toutes pièces par Ariel Sharon et Shimon Pérès sur les ruines du Likoud et du parti travailliste – avaient déjà, il y a quelques années, fait de la haine de Hébron un élément central de leur politique.

     

    Guy Sorman, un alterjuif en visite à Hébron

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    Sorman : L'Etat d'Israel est une erreur

     

    Dans un numéro spécial de la revue Controverses consacré aux "Alterjuifs", j'ai analysé le cas d'un intellectuel juif français, dont la détestation d'Israël s'est manifestée pour la première fois, comme il l'avoua lui-même avec une franchise étonnante, à l'occasion d'un voyage à Hébron 4 . Guy Sorman, essayiste talentueux et Juif déjudaïsé, raconte dans son livre Les Enfants de Rifaat, qui relate son périple à travers le monde arabo-musulman, comment il a "découvert" que l'Etat d'Israël était "voué à disparaître"... Dans le chapitre intitulé "Fin du peuple juif", Sorman fait cette déclaration apparemment étonnante : "Avant Hébron, je ne m'étais jamais trop interrogé sur l'Etat d'Israël... Depuis Hébron j'ai une conviction bien ancrée : l'Etat d'Israël est une erreur historique, les Juifs n'avaient pas vocation à créer un Etat". Pour justifier cette conclusion extrême, l'intellectuel raconte cette anecdote :

     

    "Etes-vous juif?" Au cours de ma déjà longue existence protégée d'intellectuel français né après l'Holocauste, cette question ne me fut jamais posée qu'une seule fois, sur un mode agressif. C'était en Palestine [sic], en l'an 2000, à l'entrée de la ville d'Hébron... Le soldat était un Israélien d'origine éthiopienne : un Falacha, reconnu comme Juif en un temps où Israël manquait d'immigrés nouveaux pour meubler les bas échelons de la nation... A l'entrée du tombeau dit d'Abraham, il me fallut à nouveau arbitrer entre les trois confessions issues de cet ancêtre... Je fus un instant tenté par l'islam chiite ; mon compagnon palestinien m'en dissuada. Je m'en retournai donc au judaïsme et empruntai le chemin réservé à ma race...

     

    Cette description de l'arrivée au caveau des Patriarches à Hébron est pétrie de préjugés anti-israéliens, auxquels se mêle une hostilité visible au judaïsme. La clé de cette attitude paradoxale est en effet la prise de conscience par Sorman de son judaïsme, destin inéluctable auquel il ne peut échapper (à défaut d'être une vocation librement assumée). Car le judaïsme n'est pas une simple "religion", à laquelle on pourrait renoncer en se déclarant athée... En entrant dans le caveau des Patriarches, Sorman comprend soudain la nature quasi-indestructible des liens qui l'unissent – malgré lui – à la nation juive et à son père fondateur, Avraham. Mais cette compréhension, loin de susciter un quelconque "retour au bercail", se traduit chez lui par une hostilité décuplée et par la conviction que les Juifs doivent "disparaître"...  Ainsi, la visite à Hébron fait de l'intellectuel déjudaïsé un Alterjuif, c'est-à-dire un Juif qui refuse d'être juif, et qui transforme sa haine de soi en arme polémique, à l'instar de la philosophe Simone Weil 5.

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    Le cas de Guy Sorman est révélateur, parce qu'il montre bien comment le rejet des origines conduit à douter de l'avenir d'Israël, et à remettre en cause le droit à l'existence de l'Etat juif. L'analyse du discours de Sorman et des autres "Alterjuifs" permet de comprendre la maladie qui atteint aujourd'hui une grande partie de l'establishment politique israélien : le refus d'assumer l'héritage national juif et la haine des origines. C'est en effet, avec parfois des différences de degré, la même attitude pathologique – qualifiée par le philosophe juif allemand Theodor Lessing de "haine de soi juive" – qui est à l'œuvre chez certains dirigeants actuels d'Israël : le refus d'être juif (qui conduisit Otto Weininger jusqu'au suicide) se traduit au niveau collectif et national par le refus d'assumer le destin collectif de l'Etat juif. La haine de Hébron – et à travers elle, la haine des origines de la nation juive – est le symptome le plus frappant de la pathologie suicidaire de ces élites israéliennes postsionistes.

     

    Notes

    1. Ha'aretz, 24/11/08.

    2. Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique, Verdier 2003, p.

    3. Voir le beau livre de Georges Weisz, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, L'Harmattan 2006, récemment traduit en hébreu.

    4. Voir mon article "Guy Sorman et le souhait d'un monde sans Juifs", publié sous le nom de plume de David Kurtz, Controverses, février 2007.

    5. Je renvoie au livre très actuel de Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.

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