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Entre Hannoukah et Yom Haatsmaout : Tsahal, armée juive et/ou armée laïque ?

tsahal,yom haatsmaout,rav gorenDans son livre “Sur l’ordre de la rabbanout”, consacré à l’histoire du rabbinat de l’armée israélienne, Aharon Kampinsky rapporte le différend survenu entre David Ben Gourion, Premier ministre de l’Etat d’Israël, et le rav Shlomo Goren, premier aumônier militaire en chef de Tsahal [photo ci-contre]. Ben Gourion avait pourtant soutenu la création de la “rabbanout tsvayit” (l’aumônerie militaire de Tsahal), mais celle-ci devait selon lui se borner à un rôle de prestataire de services religieux : en gros, s’occuper de la cacherout et du chabbat au sein de l’armée qui, en tant qu’armée du peuple, devait être ouverte à tous, y compris aux soldats respectueux des mitsvot.

 

Tout autre était la conception du rabbin Shlomo Goren. Celui-ci voulait en effet que l’armée israélienne s’inspire et se nourrisse des préceptes du judaïsme, non seulement en tant que règles de vie s’appliquant aux soldats de Tsahal, mais aussi pour guider les actions et les décisions de ses officiers et de ses hommes de troupe sur le terrain. Suivant l’exemple de son maître, le rabbin Avraham Itshak Hacohen Kook, le rav Goren voyait dans l’Etat d’Israël le “début de la rédemption” et le “Trône de D.ieu dans le monde”. A ce titre, l’armée israélienne était elle aussi destinée à devenir un instrument de la “Kedousha” inhérente à l’Etat d’Israël.

 

Le conflit entre ces deux conceptions se fit jour à plusieurs reprises au cours des premières années de l’Etat, notamment à l’occasion du premier Seder de Pessah qui suivit la proclamation d’Indépendance, en mars-avril 1948. A cette occasion, rapporte Aharon Kampinsky *, une vive opposition surgit entre le département religieux (ancêtre du rabbinat de l’armée) et le département éducatif (qui allait devenir le corps éducatif de Tsahal). Ce dernier voulait en effet célébrer Pessah selon la manière dont la fête était célébrée dans les kibboutz, en s’écartant du rituel orthodoxe, pour mêler les thèmes traditionnels à ceux de l’histoire récente d’Israël.

tsahal,yom haatsmaout,rav gorenLes haggadot utilisées dans les Seder au kibboutz incluaient ainsi une coupe en l’honneur “de l’Etat hébraïque, de la Haganah et de l’alyah”. Elles comportaient des dessins des héros d’Israël à toutes les époques : de Mordehaï et de Yehouda Maccabi aux combattants du ghetto de Varsovie et aux héros de la guerre d’Indépendance d’Israël. La polémique autour du caractère traditionnel ou non du Seder de Pessah surgit de nouveau en 1952, rapporte Kampinsky, à l’occasion de l’impression de dizaines de milliers d’exemplaires d’une “Haggadah de l’Indépendance”, rédigée par l’écrivain Aharon Megged. Agé à l’époque de 32 ans, Megged avait écrit cette Haggada dans le cadre de ses périodes de réserviste au commandement du département culturel de Tsahal. C’était le ministre de l’éducation d’alors, Ben Zion Dinur, qui était à l’origine de cette initiative.

 

Dans l’esprit de Dinur - souvent présenté comme un des pères de l’historiographie juive sioniste en Israël - il s’agissait de faire du Yom Haatsmaout, la journée de l’Indépendance, une fête juive à plein titre, comme Pessah et Rosh Hashana. Ce ne fut toutefois pas cette volonté de faire du 5 Iyar une fête du calendrier juif en Israël qui suscita la polémique [Une autre polémique liée à Yom Haatsmaout, interne au monde religieux, est celle autour de la récitation du Hallel à cette date] mais le contenu même de la “Haggadat Haatsmaout” rédigée par Aharon Megged. Celui-ci s’inspira en effet de passages bien connus de la Haggada de Pessah traditionnelle, qu’il détourna de leur sens originel pour leur donner un sens nouveau conforme aux conceptions sionistes. Ainsi, un passage de sa Haggada affirmait que “Ce n’est pas par un ange, ni par un séraphin, ni par un shalia’h que nous avons vaincu notre ennemi, mais par l’armée de Défense d’Israël, dont l’esprit est éveillé et le bras est fort”.

 

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C’est l’idée que la force de Tsahal - et non celle de D.ieu - était la source de la victoire israélienne contre les armées arabes lors de la guerre d’Indépendance, qui fit scandale aux yeux de l’aumônerie militaire et de plusieurs députés religieux à la Knesset.

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La "Meguilat Komemiout" (photo : https://safranim.com)

 

Au-delà même de ce débat idéologique et politique, le phénomène des “Haggadot” israéliennes d’inspiration sioniste-laïque répondait à un sentiment profond que les événements récents que le peuple juif vivant à Sion venait de traverser étaient tout aussi importants et fondateurs pour son identité collective que la Sortie d’Egypte en son temps. C’est ainsi qu’une Meguilat Komemiout (Rouleau de la renaissance nationale) fut imprimée, sous la forme des Meguilot traditionnellement utilisées dans les communautés juives pour célébrer la fête de Pourim**.

Pierre Lurçat

(A suivre…)

 

* Dans son article “Armée du peuple ou armée sainte”, Makor Rishon, supplément Chabbat, 16.12.2016. https://musaf-shabbat.com/2016/12/18/

** Le thème des Meguilot et des Haggadot sionistes est abordé en détail par Haim Grossman sur son site que je recommande, https://safranim.com

 

Commentaires

  • la déclaration d'indépendance d'israël est la première haggadah du nouvel état hébreu écrite par 37 membres du conseil le 5 iyar 5708. elle comporte dés sa première phrase une erreur historique voire même un mensonge d'état. le premier.
    en effet, le peuple juif est né en égypte et non sur la terre
    d'israël. david ben gourion ne disait-il pas à y. leibovicz que
    le judaisme était la cause de tous les malheurs du peuple juif?

  • Il est vrai que la première fois où officiellement un des dirigeants du monde entend le mot peuple associé aux Hébreux, c'est quand Moshe va voir Pharaon pour lui dire: " laisse-partir mon peuple". Avant, d'un point de vue sociologique, nous n’étions qu'une grosse famille partie pour des raisons économiques en Egypte.
    Ceci dit, qui dit Hébreux dit Bnei Israel (les enfants d'Israel)
    Lorsque Dieu dit à Jacob- Israel: "cette terre sur laquelle tu reposes, je te la donne à toi et à ta postérité...(Genèse 28-13) il est évidement que pour Jacob-Israel et ses descendants, la terre d'Israel "sur laquelle tu te reposes" est la terre de leur naissance en tant que famille-peuple.
    A mon avis donc, et malgré la parenthèse égyptienne, ni erreur historique ni mensonge d'état de la part de Ben Gourion,
    Quant à son affirmation" le judaïsme est la cause de tous les malheurs du peuple", il faut ne pas la sortir de son contexte. Ben Gourion qui était un grand lecteur du Tanakh et fin connaisseur de notre tradition, cible ici le judaïsme 'haredi dont Leibovicz était un des tenants, et qui ne reconnaissait aux Juifs que leur identité religieuse en l'opposant au sionisme
    Amicalement

  • vous reconnaissez la notion "du peuple d'un dieu" apparaissant la première fois dans l'écriture, en égypte devant pharaon, pour en faire une interprétation à votre goût afin de la rattacher à la terre d'israel.
    j'attire votre attention que le terme "terre d''israel" est absent dans tout le tanakh. il n'est question que de terre de canaan etc..
    enfin, après 69 ans de retour des hébreux en terre sainte, "l'état" d'Israël n'est toujours pas un état qui place la torah à la primauté de ses lois. cet état constitué d'une caste européenne s'est choisi des juges plus branchés germaniques laïques harredis que juifs pieux et attachés aux mitsvot.
    pour finir, y. leibovitz n'a jamais été un harredi. ou alors on parle pas du même.

  • J'aime bien votre expression: juges plus branchés germaniques laïques harredis. Moi non plus, je ne porte pas dans mon cœur les juges de Bagatz
    Mais une "caste européenne"? Mes petits-enfants ne comprendraient pas cette expression. Eux, dont les ancêtres viennent autant des rives de la Baltique que de celles du Golfe Persique en passant par le Maroc et les Balkans, se demanderait en quoi leur grand-mère fait partie d'une caste européenne.
    Le nom de terre d'Israel est peu courant dans le Tanakh, c'est vrai mais on le trouve cependant dans le livre de 1 Samuel chap 19:" depuis deux ans, il (Shaul) régnait sur Israel...Dieu aurait maintenu ta royauté sur Israel...on ne trouvait pas de forgeron dans tout le pays d'Israel" et puis, ne jouons pas sur les mots: Israel c'est aussi la Judée, Tsion, et le retour à Tsion qui a fait vibrer le cœur de tout juif d'où qu'il soit.
    Quant à Leibovitz, tout dépend par ce qu'on met dans le mot 'haredi.
    Bien à vous

  • je vous invite à lire tsefania. ce n'est pas très long, juste trois chapitres un peu comme le compte tweeteur du Créateur .
    vous decouvrirez de quels noms d'oiseaux les castes (nos juges , nos barbus et dirigeants actuels) y sont décrits par le divin, des bêtes sauvages, des loups nocturnes et des lions rugissants.
    bref tout cela est appelé à être balayé d'un trait. la transition ne sera pas pacifique apparemment. mais je l'espère très bientôt. amitiés

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