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15/03/2015

Tuerie de la rue des Rosiers : retour sur l’accord secret entre Abou Nidal et la France, par Pierre I. Lurçat

abou nidal.jpgLe scoop véritable, dans l’enquête sur l'attentat de la rue des Rosiers, n’est pas tant celui de la traque réussie menée par un juge exemplaire, que celui des accords passés entre le gouvernement de François Mitterrand, sauveur de l’OLP, et le groupe terroriste Fatah-CR d’Abou Nidal, ennemi juré d’Arafat, ou celui de la raison d’Etat justifiant toutes les compromissions avec le terrorisme antijuif. Retour sur les années sanglantes de l’ère Mitterrand. P.I.L

L’information a fait la « Une » de l’actualité française : quelques semaines à peine après les attentats meurtriers contre Charlie Hebdo et contre l’Hypercasher de la porte de Vincennes, le juge antiterroriste Marc Trévidic a retrouvé la trace des tueurs d’un autre attentant sanglant, celui de la rue des Rosiers, perpétré le 8 août 1982, qui avait coûté la vie à 6 personnes et fait 22 blessés, dont plusieurs gravement atteints. Derrière ce scoop, plusieurs mystères semblent être enfin élucidés, grâce à l’obstination et à la perspicacité du juge Trévidic, même si d’autres questions demeurent.

Une enquête exclusive de l’hebdomadaire Paris Match, intitulée « L’heure de la justice a sonné » et signée par Frédéric Helbert, explique les dessous de la traque menée par le juge antiterroriste, devenu « une des pierres angulaires de la lutte antiterroriste française ». Le juge Trévidic est indéniablement – tout comme son prédécesseur, le juge Jean-Louis Bruguière – un homme remarquable, qui mérite les adjectifs laudatifs de Paris Match. Pour autant, l’enquête de Frédéric Helbert ne lève pas tous les mystères et le lecteur reste sur sa faim.

 

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(Photo AFP)

Le sous-titre : « La République n’abandonne jamais », est pour le moins trompeur, et il est contredit par l’auteur lui-même, qui écrit que « pour raison d’Etat, la France va négocier avec Abou Nidal. Le juge Trévidic, lui, ne négocie pas. Et il n’oublie rien ». Car si le juge n’oublie rien, la République, elle, a longtemps fait mine d’oublier… L’identité des tueurs de la rue des Rosiers était sans doute inconnue, mais leur origine ne faisait pas de doute, et les fausses pistes, comme dans l’attentat de la rue Copernic, étaient autant de leurres destinés à tromper, voire à manipuler l’opinion publique.


Trois décennies d’impunité

Il faut lire à travers les lignes pour comprendre que le coup de théâtre salué par les médias français – les trois mandats d’arrêt délivrés par le juge Trévidic contre les assassins de la rue des Rosiers – n’est que la partie émergée de l’iceberg, ou encore l’aspect le plus clair et lumineux de cette affaire qui demeure encore pleine d’ombre et de questions troubles. La véritable histoire, que l’enquête de Paris Match ne fait qu’effleurer, c’est celle de l’impunité dont les terroristes d’Abou Nidal ont joui pendant trois décennies, bénéficiant d’un accord passé entre leur chef et le gouvernement français… (Même si 3 membres du Fatah CR avaient été condamnés par contumace pour l’attentat contre le City of Poros, en 2012).


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A cet égard, le dernier rebondissement de l’attentat de la rue des Rosiers est avant tout celui d’une saga politico-judiciaire qui témoigne de la part d’ombre (pour reprendre le titre d’un livre consacré à une autre affaire ténébreuse) d’une époque déjà lointaine, celle des « années Mitterrand », dont on n’a pas fini de dévoiler les secrets. En effet, si c’est Mitterrand qui a sauvé Arafat, suscitant la colère d’Hafez al-Assad, commanditaire de l’attentat de la rue des Rosiers, qui voulait ainsi lancer un « avertissement » à la France, c’est aussi Mitterrand qui a négocié, par l’entremise de Philippe Rondot, agent de la DGSE, avec Abou Nidal, chef du Fatah Conseil Révolutionnaire, groupe dissident de l’OLP auteur de plusieurs attentats sanglants en Europe.

Une République amnésique

Selon l’enquête de Paris Match, le « deal » passé entre la France et Abou Nidal était simple : ce dernier promettait « de ne plus frapper la France, si ses hommes pouvaient y circuler sans être inquiétés ». Cet accord secret mettait en œuvre une politique constante de la diplomatie et des services secrets français – sous tous les gouvernements – qui peut se résumer en un mot : « sanctuarisation ». En d’autres termes : tous les moyens sont bons pour éviter de nouveaux attentats sur le sol français. Comme l’expliquera plus tard le général Rondot : "Je n'ai jamais eu d'états d'âme à converser avec Abou Nidal, malgré ses crimes. Il fallait à tout prix éviter qu'il n'en commette d'autres contre nous." (1)

 

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Mais ce qui n’est pas dit, et qui ressort de manière claire des informations publiées ces derniers jours, c’est que l’enquête sur l’attentat de la rue des Rosiers a été délibérément « enterrée », dans le cadre de ce même deal passé entre la France et Abou Nidal. La conclusion de l’enquête de Paris Match pêche à cet égard par un évident excès d’optimisme : le juge Trévidic n’est pas le « symbole d’une République qui ne renonce pas ». Il est, plus exactement, le symbole d’une République qui se souvient très tard, trop tard (mais mieux vaut tard que jamais), des victimes d’un attentat sanglant, après avoir tout fait pour brouiller les traces de ses coupables.

Pierre Itshak Lurçat

(1) Cité dans Le Point,Et Rondot piégea Abou Nidal... 3/3/2011.

(2) L’histoire des négociations menées par Rondot a été rendue publique par ce dernier lui-même, à l’occasion de la sortie du film L’infiltré, dont le scénariste, Giacomo Battiato, déclara à l’AFP : « Il m'a raconté la manière dont la DST a essayé de maîtriser le terrorisme dans les années 80, comment il avait rencontré Abou Nidal et comment avait été passé cet accord redoutable ».

 

linfiltre-fr-2d.jpgA l'époque, le palestinien Abou Nidal dirige une organisation terroriste qui a commis des attentats et des assassinats dans différents pays. Par l'intermédiaire d'un officier français des renseignements, un accord est conclu avec le terroriste aux termes duquel il s'engage à ne pas frapper la France ni ses intérêts. En retour, la France libère des terroristes prisonniers et accueille à ses frais des étudiants dans ses universités ». Cité dans "L'infiltré" dans le monde des agents secrets sur Canal+, La Dépêche, 11/3/2011.

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