Avertir le modérateur

28/04/2015

Gallipoli 1915 : la Légion juive, première armée juive depuis l’Antiquité Pierre Itshak Lurçat

Jabotinsky_gallery2_big.jpgBien avant que le nom de Tsahal ne devienne synonyme de courage et d’exploits militaires, avant la création de la Haganah et de l’Irgoun – généralement considérés comme les prémisses de l’armée israélienne – des soldats juifs se sont battus, pour la première fois depuis l’Antiquité, sous un drapeau hébraïque. C’était en avril 1915, à Gallipoli, sur le front turc, pendant la fameuse bataille des Dardanelles qui se solda par un échec retentissant pour les armées alliées franco-britanniques. Mais pour le modeste bataillon juif qui prit part à ces opérations, dans le cadre du « Corps des muletiers de Sion », ce fut un épisode glorieux, prélude à la création d’un régiment juif qui prit part à la conquête de la Palestine (Eretz-Israël) par le général Allenby. Retour sur une page d’histoire oubliée.

Dans son autobiographie, que j'ai récemment traduite et publiée en français sous le titre Histoire de ma vie *, Vladimir Jabotinsky relate ainsi le rôle essentiel que joua la Légion juive dans l’histoire du sionisme : « Le modeste bataillon de Gallipoli parvint à percer la première brèche dans cette muraille. Il pénétra, fut-ce avec un seul doigt, dans ce champ de vision ensorcelé du monde en guerre. Le bataillon juif fut mentionné par tous les journaux européens ; presque tous les correspondants de guerre qui parlaient de Gallipoli, lui consacrèrent une page ou un chapitre de leurs reportages, puis de leurs livres. De manière générale, au cours de la première moitié de la guerre, le bataillon tint lieu d’unique manifestation qui rappelât au monde – et en particulier au monde militaire anglais – que le sionisme était ‘‘d’actualité’’ et qu’il était encore possible de le transformer en un facteur capable de tenir son rôle, même au milieu du vacarme des canons ».

Jabotinsky, Trumpeldor et les « Muletiers de Sion »

En réalité, le Corps des muletiers de Sion (Zion Mule Corps, connu sous l’abréviation ZMC) fut la création de trois hommes, trois personnages exceptionnels qui mériteraient chacun de faire l’objet d’un article entier. Le premier, le plus connu des trois, est évidemment Jabotinsky lui-même, enfant terrible du sionisme russe, écrivain talentueux devenu un dirigeant politique, orateur hors-pair, fondateur du mouvement sioniste révisionniste et du Betar. De toutes les réalisations qu’il accomplit au cours de son existence mouvementée, la Légion juive est sans doute une des plus importantes et « Jabo » est passé à la postérité en tant que soldat juif, tout autant que pour son œuvre politique.


TRUMPELDOR.jpgLe second est Joseph Trumpeldor, le héros de Tel-Haï, premier Juif devenu officier dans l’armée russe, qui perdit un bras dans la bataille de Port Arthur et fut récompensé par quatre médailles de la Croix de Saint Georges. Le troisième est un militaire irlandais protestant, le colonel Henry Patterson, grand soldat et chasseur de lions dont le livre « Les mangeurs d’hommes du fleuve Tsavo » était devenu une véritable bible dans l’empire britannique au début du vingtième siècle. Ce sont ces trois hommes remarquables qui furent les fondateurs du ZMC, premier embryon d’armée juive au vingtième siècle. La décision officielle fut prise à Alexandrie, en Égypte, où Jabotinsky et Trumpeldor séjournaient dans un camp de réfugiés juifs d’Eretz-Israël, expulsés du pays par les autorités ottomanes.

 

légion juive,jabotinsky,trumpeldor


Bataille de Krithia, 4 juin 1915


Jabo relate dans son autobiographie la rencontre décisive qui eut lieu au Caire avec  le général Maxwell, commandant des forces britanniques en Égypte. La délégation menée par Trumpeldor – qui avait pour l’occasion arboré toutes ses décorations militaires – présenta au général anglais le projet de légion juive destinée à se battre sur le front d’Eretz-Israël. Mais la réponse de Maxwell fut décevante. Non seulement il refusa de constituer une unité juive sur le front de la « Palestine », mais tout ce qu’il leur proposa fut de constituer un corps de muletiers sur le front turc.

180710-jabotinsky-headshot-001.jpgPour les partisans de la création d’une Légion juive, cette offre était presque un affront : ils avaient à l’esprit une véritable armée juive, la première depuis l’époque de l’Exil, et le général britannique leur proposait un vulgaire corps de muletiers qui ne se battrait même pas en Eretz-Israël… « Des mules ? Cela ressemble à un sobriquet, surtout en yiddish ! » s’exclama un des protagonistes. « Mais en yiddish, rétorqua Trumpeldor, “cheval” aussi est un sobriquet ; et pourtant, si on nous avait proposé un corps de cavaliers, vous auriez certainement accepté cette proposition avec respect. Chez les Français, il n’y a pas pire insulte que le mot chameau, et pourtant il existe des corps de chameliers dans l’armée française et aussi dans l’armée anglaise, et le service dans ces unités est considéré comme une grande distinction ».

L’avenir montra que c’était Trumpeldor qui avait raison, comme le reconnaît avec franchise Jabotinsky, qui s’était pourtant opposé initialement au projet du ZMC : « Trumpeldor avait raison là encore ; c’était le même danger qui régnait dans les transports et dans les tranchées. Le territoire occupé par les Anglais représentait en tout et pour tout quelques kilomètres carrés seulement ; du sommet de l’Achi-Baba, les canons turcs bombardaient de leurs obus tout ce territoire, des tranchées les plus avancées jusqu’au camp de transport juif. C’est sous leur feu que les hommes du bataillon juif devaient conduire chaque soir leurs mules, chargées de munitions, de pain et de conserves, vers les tranchées avancées, aller et retour… »

Les soldats juifs subirent des pertes, morts et blessés, dans une proportion qui n’était pas inférieure à celle des autres bataillons du corps d’armée à Gallipoli, reçurent plusieurs décorations et achevèrent leur service avec honneur et courage. Au sujet de leur bravoure, notamment, le général Sir Yan Hamilton, commandant du corps expéditionnaire de Gallipoli, écrivit : ‘Ils ont mené leurs mules, dans le calme et l’ordre, sous un feu nourri et ont manifesté une forme encore plus élevée de courage que celle requise par les soldats postés dans les tranchées avancées’. Plusieurs tombes sur le mont des Oliviers rappellent la bravoure de ces soldats juifs.

 

1653945_440855899375122_1512656661_n.jpg

Le campement de la Légion Juive, Yom Kippour, Jabotinsky est au premier rang


La légion juive et la dimension militaire du sionisme

Après la campagne de Gallipoli, le bataillon des muletiers de Sion fut rapidement dissous. Mais l’aventure de la Légion juive ne s’arrêta pas là. Jabotinsky poursuivit en effet ses tentatives et redoubla d’efforts, à Londres notamment, pour persuader les dirigeants britanniques de créer un nouveau bataillon juif et pour convaincre les jeunes Juifs russes des quartiers populaires de l’East End de s’y enrôler. Au bout de deux années de travail incessant, malgré la vive opposition de la communauté juive et du mouvement sioniste tout entier, Jabo vit son acharnement récompensé et le gouvernement de Sa Majesté annonça la création du 38e bataillon des fusiliers royaux, qui se battit sur le front d’Eretz-Israël, en Transjordanie.

Au-delà des faits d’armes glorieux du ZMC et du 38e bataillon, dans lesquels combattirent de nombreux jeunes Juifs russes, américains et anglais notamment, la Légion juive remplit un rôle crucial dans l’histoire du sionisme. C’est en effet la participation juive – même modeste – à l’effort de guerre britannique pendant la Première Guerre mondiale, qui persuada l’Angleterre et les autres grandes puissances de l’époque que le sionisme était une force politique avec laquelle il fallait compter, comme Jabotinsky en avait eu l’intuition dès l’entrée en guerre de l’empire ottoman. 

C’est là précisément que réside l’apport essentiel de Jabotinsky à la pensée et à l’action sioniste. Partisan d’un retour au sionisme herzélien, il a ajouté à celui-ci une dimension nouvelle, totalement absente de la réflexion du fondateur du sionisme politique : la dimension militaire. Celle-ci constituait en effet à ses yeux un élément indispensable pour que le sionisme puisse devenir une force politique sur la scène internationale, comme il le relate dans son autobiographie. Pour placer le sionisme « en première ligne, parmi les problèmes auxquels le monde était capable de s’intéresser en cette période exceptionnelle » et pour que les grandes puissances « puissent le voir, à travers leurs lunettes militaires, il fallait lui ajouter une pointe “réelle” – ou en d’autres termes : une baïonnette… »

 

légion juive,jabotinsky,trumpeldor



Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu