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25/01/2014

Etat juif ou monstre froid (II) : Grandeur et déchéance d’Ariel Sharon, par Pierre Itshak Lurçat

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Si l’itinéraire d’Ariel Sharon a quelque chose à nous enseigner, au-delà des discours convenus et simplistes, et de la nostalgie pour le héros des guerres d’Israël, c’est que « la roche tarpéienne est proche du Capitole », ou en d’autres termes, que la voie est courte qui mène de la construction de yishouvim en Judée-Samarie à la destruction de ceux de Gaza, par le même homme, bâtisseur * devenu un destructeur, soldat intrépide, puis homme politique indomptable et ambitieux, transformé en « bulldozer fou », à la fin de son glorieux parcours.

Beaucoup a déjà été écrit au sujet d’Ariel Sharon, depuis qu’il est tombé dans un coma profond, et les médias israéliens ont commencé à faire son éloge funèbre bien avant qu’il soit mort et enterré. Pourtant, il est certain que « l’examen de conscience » auquel la société israélienne s’était engagée, après l’expulsion du Goush Katif, n’a pas été réalisé depuis 8 ans. On peut même se demander si l’excès de mansuétude dont font preuve les médias israéliens envers celui qui était jadis honni et vilipendé par la gauche, ne vise pas à préparer l’opinion à un nouvel épisode destructeur d’expulsion, similaire à celui de Gaza, en Judée-Samarie cette fois et sur l’ordre de Nétanyahou… (Certains observateurs avertis évoquent la possibilité que Bibi crée un nouveau parti-coquille, comme le fit Sharon avec Kadima, pour échapper à l’opposition interne au Likoud.)

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Ariel Sharon et Tsippi Livni, fondateurs du parti Kadima en 2005


Si l’expression nietzschéenne de « monstre froid » (voir notre article « Etat juif ou monstre froid ») a un sens à propos de l’Etat d’Israël, c’est bien à la période où Ariel Sharon dirigeait notre pays qu’elle peut s’appliquer. Jamais, en effet, l’Etat juif ne s’est conduit avec une telle froideur criminelle que lors du « désengagement » de Gaza (ce terme faisant partie de ce novlangue spécialement inventé pour l’occasion, dont on retrouve des échos aujourd’hui avec la libération de terroristes assassins par le gouvernement de Bibi Nétanyahou, délicatement requalifiée de « battement » ou péima en hébreu…) et de la destruction des localités juives du Goush Katif.

Non pas, certes, que notre Etat ait été un modèle d’humanité dans ses premières décennies… Il n’a jamais été « tallith shé-koulo tehélet », un tallith sans tache : rappelons, à titre d’exemple, l’affaire des enfants du Yémen… Mais à l’époque, l’Etat juif avait au moins l’excuse d’être encore jeune et soumis à des menaces existentielles constantes, qui pouvaient parfois faire passer au second plan les exigences de l’éthique et de la justice sociale !

 

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Sharon en 1973, au temps de sa grandeur



ariel sharon,gaza,goush katif,hamas,sionisme,netanyahouL’expulsion des Juifs du Goush Katif marque en réalité un tournant majeur dans notre histoire nationale et étatique, dont l’importance n’a pas été justement appréciée. A certains égards, elle a entraîné une rupture irréversible et causé une blessure profonde, qui est loin d’être aujourd’hui cicatrisée. Destruction de localités florissantes, profanation de synagogues (photo ci-contre : la synagogue de Neve-Dekalim) et de tombes juives (on a même expulsé les Juifs morts !). Les futurs historiens qui se pencheront sur cette période tragique y verront sans doute un événement aussi marquant pour la conscience juive que les pogromes de Kichinev (1903) ou de Hébron (1929), malgré la tentative des élites israéliennes d’en minimiser ou d’en déformer la signification.

Je me souviens avoir vu passer, rue Yaffo à Jérusalem, le cortège des cercueils déterrés,ariel sharon,gaza,goush katif,hamas,sionisme,netanyahou accompagnés par une foule immense et silencieuse. Le centre de Jérusalem a connu bien des attentats horribles, autobus déchiquetés, etc. mais ce spectacle était un des plus terribles auxquels il m’a été donné d’assister ! Humiliations et traumatisme irréparable pour les familles exemplaires qui y habitaient, ‘Hilloul Hachem, transformation de Tsahal en milice destructrice vêtue de noir… La liste des crimes commis par le gouvernement Kadima à l’époque est longue !

Le soldat intrépide devenu un « bulldozer » fou…

Plus que la figure emblématique d’Ariel Sharon, c’est ce qu’elle signifie pour notre Etat et l’avenir de notre peuple qu’il importe d’analyser : si l’aventure du Goush Katif n’avait été qu’une erreur passagère, on pourrait y voir une expérience négative et une simple mise en garde pour l’avenir. Mais ce n’est pas le cas, hélas ! Les prochaines entreprises destructrices sont déjà envisagées très sérieusement, au sein du gouvernement actuel et des élites médiatiques, judiciaires et militaires, qui continuent de penser qu’il est légitime et possible d’expulser de leurs maisons des centaines de familles juives au nom d’une « paix » illusoire… L’appareil idéologique et politique qui a permis le crime de Goush Katif existe encore, et rien ne permet d’affirmer qu’il ne va pas se remettre en marche dans les prochaines années, les mêmes causes produisant les mêmes effets…

 

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La transformation de Tsahal en milice destructrice vêtue de noir (photo: Amona)


Plus grave encore, la destruction du Goush Katif (comme celle de Yamit, mais à une échelle bien plus grande) a créé  un précédent, qui peut maintenant servir de modèle à chaque Premier ministre, fut-il le fils du professeur Bentsion Nétanyahou… Analyser les causes profondes de cette crise majeure, comme tenta de le faire, il y a quelques années, le Forum francophone, disparu entretemps, pour éviter qu’elle se reproduise : c’est sans doute l’injonction catégorique que nous lègue le personnage ambivalent de Sharon, dont le long coma aura été digne d’une tragédie grecque ou d’une prophétie biblique.

A cet égard, je ne suis pas certain qu’il faille en rejeter la faute uniquement, comme beaucoup l’ont fait, sur les lacunes du sionisme laïc, dont Sharon aurait été le représentant. Il est en effet trop facile de rejeter la faute sur un secteur de la société israélienne, au lieu de vouloir chercher les causes plus profondes et générales. L’oubli de l’autre, l’égoïsme absolu et le cynisme du gouvernement Kadima dirigé par Sharon ne sont pas la conséquence logique des insuffisances du projet sioniste, formulé par Herzl et Jabotinsky : ils en sont la négation totale ! J’ai déjà montré que la dimension sociale était au cœur de la pensée jabotinskienne, largement oubliée par nos dirigeants actuels. Il faut relire Herzl et Jabotinsky pour comprendre que la réponse à la crise de notre Etat (y compris la question essentielle, et passée sous silence, du Har Habayit !) se trouve dans les écrits des pères fondateurs du sionisme.

 

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Jabotinsky en 1903

 

* Il n’est pas anodin que le « mensuel du judaïsme français » célèbre aujourd’hui les « derniers bâtisseurs d’Israël », que seraient Shimon Pérès et Ariel Sharon, deux ex-bâtisseurs devenus destructeurs dans la fin de leur vie… Que l’organe du FSJU les érige en modèles en dit long sur la déconnection entre le judaïsme institutionnel français et les réalités israéliennes.

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