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03/11/2015

A propos du cardinal Lustiger : faut-il célébrer un Juif apostat au nom du «dialogue judéo-chrétien » ? Pierre Itshak Lurçat

lustiger,crif,christianisme,dialogue judéo-chrétienDans sa très belle autobiographie, « Al tishla’h yade’ha el-hanaar » (parue en France sous le titre Loulek), le rabbin Israël Meir Lau relate comment il fut invité, alors qu’il était grand-rabbin d’Israël, à participer à une rencontre avec le cardinal Lustiger, un soir de Yom Ha-Shoah, et pourquoi il refusa. « Il a déserté les rangs de son peuple dans les heures les plus sombres et les plus difficiles », écrit le rav Lau au sujet du cardinal Lustiger, en l’honneur duquel on a inauguré il y a deux ans un mémorial à Abou Gosh, sur l’initiative du CRIF.

Le rav Lau est bien placé pour parler du sujet : car lui aussi a connu les heures sombres de la Shoah, mais son itinéraire est diamétralement opposé à celui de Lustiger. Tandis que ce dernier désertait les rangs du peuple Juif, le jeune Israël Meir, séparé de ses parents à l’âge de cinq ans, survivait à Buchenwald, puis montait en Israël et entamait des études rabbiniques pour respecter l’ultime promesse faite à son père, avant que ce dernier ne disparaisse dans les camps d’extermination.

On ne saurait imaginer deux destins plus radicalement différents que celui du jeune Loulek, fait de courage et de fidélité, et celui du jeune Aharon Lustiger, pour lequel l’hébreu possède un mot bien particulier : « méchoumad », généralement traduit en français par apostat. La racine ש.מ.דsur laquelle est construit ce mot désigne à la fois la persécution religieuse contre les Juifs et la conversion forcée. Et le verbe correspondant peut signifier, sous ses différentes formes, tantôt être exterminé, tantôt se convertir…

Cette convergence sémantique n’est évidemment pas le fruit du hasard : aux yeux de notre Tradition, qui véhicule l’expérience millénaire des Juifs en terre chrétienne ou musulmane, la conversion est synonyme de destruction et de mort. Comme l’écrit le rav Lau, « la voie choisie par le cardinal Lustiger conduit à ce qu’il ne reste plus personne pour dire le kaddish… ».

 

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L'Eglise et la Synagogue (aux yeux bandés)


lustiger,crif,christianisme,dialogue judéo-chrétienDans ces circonstances, on peut s’étonner de l’engouement qu’a suscité la personnalité de Lustiger chez certains représentants officiels du judaïsme en France, dont l’écho s’est fait sentir récemment encore, lors de l'attribution du Prix de l'Amitié judéo-chrétienne de France à Richard Prasquier, l’ancien président du CRIF. Certains Juifs bien intentionnés avaient ainsi cru voir dans la volonté de Lustiger qu’un kaddish soit récité pour lui à Notre-Dame, un signe de sa « fidélité » à son peuple, par-delà même sa conversion…

Tragique erreur d’interprétation, que seule l’ignorance  peut expliquer ! Comme l’a relaté le grand rabbin Sitruk, "Mon souvenir le plus émouvant, c'est ma dernière rencontre avec lui à l'hôpital… il m'avait réaffirmé à cette occasion qu'il ne se reniait nullement en tant que juif, bien au contraire et qu'il était toujours Aaron tout en étant le cardinal Lustiger". "Cette double identité a fait de nous des amis spontanément".

Dans un registre similaire, Richard Prasquier rapportait récemment dans le journal catholique La Croix l’anecdote suivante : « En 2002, le cardinal est venu dîner chez ma mère. Au menu, des plats traditionnels de la cuisine juive d’Europe centrale. Au moment de partir, le cardinal a embrassé ma mère et lui a dit en yiddish, langue que je ne l’ai pas entendu utiliser en d’autres circonstances : voici 60 ans que je n’ai pas mangé de gehakte leber (foie haché) ». Cette anecdote (censée illustrer l'attachement de Lustiger au judaïsme, du moins dans sa dimension culinaire), tout comme le témoignage du rabbin Sitruk, permettent de saisir toute la naïveté (pour ne pas dire plus) de certains représentants du judaïsme de France, face à un homme qui incarne au plus haut point, et jusque dans son itinéraire personnel, l’ambiguïté fondamentale de la relation de nombreux chrétiens face à Israël 1.

 

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Richard Prasquier et le cardinal André Vingt-Trois

Lustiger n’était en effet pas seulement un Juif apostat, mais aussi un digne représentant de l’église, fidèle aux dogmes du christianisme, se voulant le représentant du « Verus Israël 2 » ! Il ne dit pas autre chose, lorsqu’il affirme au rav Sitruk être resté « Aaron », tout en étant le cardinal Lustiger… Il faut toute l’innocence – au sens hébreu de témimout – du rav Sitruk (qui avait également été confondu par la rouerie d’un François Mitterrand, lui aussi grand séducteur des Juifs), pour y voir une marque d’amitié !

lustiger,crif,christianisme,dialogue judéo-chrétienLe dialogue judéo-chrétien contemporain, né au lendemain de la Shoah sous l’impulsion de l’historien Jules Isaac, était une entreprise noble et riche d’espérances. Ayant perdu sa femme et sa fille dans la Shoah, Jules Isaac se consacra à l’étude des racines chrétiennes de l’antisémitisme pour comprendre comment l’Europe chrétienne en était arrivée là…. C’est ce désir de vérité et de justice qui l’anima et fit de lui un des instigateurs du dialogue judéo-chrétien dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Le cardinal Lustiger incarne quant à lui un visage bien différent du dialogue judéo-chrétien.

J’invite ceux qui jugeraient sévère le jugement porté par le grand-rabbin Lau, à méditer le récit du responsable d’une grande association juive française, qui est venu visiter le cardinal Lustiger sur son lit d’hôpital. Alors qu’il abordait le sujet douloureux – dossier resté sans solution jusqu’à ce jour, sauf dans quelques affaires fameuses comme celle des enfants Finaly – des enfants juifs baptisés pendant la guerre sans leur consentement (et donc convertis de force et non pas volontairement, comme le cardinal), ce dernier lui a opposé une fin de non-recevoir.

Lustiger est ainsi demeuré  fidèle au dogme catholique, jusque dans ses aspects les plus dérangeants et les plus déplaisants. Loin d’avoir fait une quelconque ‘téchouva’ au dernier moment, comme on l’entend parfois dans la bouche de Juifs amateurs d’histoires édifiantes, il n’a jamais exprimé publiquement le moindre remords et est resté, jusqu’à son dernier souffle, un bon catholique et un Juif apostat.

 

1. J’ajoute que le cas des chrétiens sionistes, sujet essentiel et souvent mal compris, est évidemment très différent.

2. Selon la « théologie de la substitution » chrétienne, l’Eglise a remplacé le peuple juif, en tant que véritable peuple de Dieu, et l’alliance avec les Juifs a été abolie.

NB Cet article a été initialement publié en octobre 2013 et réactualisé à l'occasion du 50e anniversaire de Nostra Aetate.

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Commentaires

je suis scandalisée qu'il y ait un mémorial en israêl pour le cardinal Lustiger.

Il n'y en a pas pour des personnes plus méritantes que lui.

A moins que ce mémorial serve à montrer ce qu'est un juif apostat .

Écrit par : guedj rosa | 15/11/2013

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