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11/10/2013

L'enfance d'un physicien: Moscou 1937 – 2e partie, par François Lurçat

moscou,francois lurcat,1937

[N.B Deuxième partie du récit par mon père de son séjour à Moscou en 1937, que je publie à l'occasion de son anniversaire. Il aurait eu aujourd'hui 86 ans. P.I.L.]

Les gars font tourner leur roue dans leur poche pendant la classe, encore une occasion pour Iraïda Fedotovna de se fâcher, ils disent : « La technique, c’est mondial ! ». Ceux qui sont plus vieux ont le droit d’adhérer à l’Ossoaviakhim, c’est une société pour se préparer en cas de guerre, il y a « aviation » et « chimie » dans le nom. Moi je suis trop jeune, mais je suis déjà pionnier, il y a eu une cérémonie formidable pour ma prestation de serment, j’ai juré d’être fidèle au prolétariat, ma voix s’étranglait un peu, j’ai toujours été sérieux avec les serments, j’en connais à Paris qui ne peuvent pas en dire autant, mais c’est une autre histoire.

 

En fait je trouve que pour l’atmosphère ici c’est un peu comme dans Les garçons de Tchékhov que je viens de lire, sauf que c’est juste le contraire. Dans Tchékhov les deux garçons veulent partir pour l’Amérique, ils font des préparatifs très sérieux, avec cartes géographiques, et finalement ils se font pincer à  la gare de leur petite ville. Maintenant, chez nous (je veux dire ici), il n’y a plus à rêver d’évasion, parce qu’elle est là, elle s’offre à nous tous les jours, dans la vie concrète comme dit Iraïda Fedotovna. La chanson des aviateurs, avec son refrain « Toujours plus haut, plus haut ! », le dit : « Nous sommes nés pour faire du conte une réalité ». Et la chanson sur la jeunesse, que Valia chante si bien, dit qu’on peut être un komsomol ardent et soupirer après la lune tout un printemps. Je lui ai demandé ce que ça voulait dire, ses joues sont devenues encore plus rouges et elle m’a dit : « Etre amoureux ». Comme le capitaine avec son sourire ! Moi, si je devais être amoureux, ça serait probablement de Valia, elle me plaît, mais je trouve qu’être amoureux c’est plutôt un jeu de cons.

 

moscou,francois lurcat,1937

Affiche du film "les marins de Cronstad"

Le plus beau film que j’ai vu ici, c’est « Les marins de Cronstadt » 1, les contre-révolutionnaires ont failli l’emporter, ils avaient trompé des braves gens sans malice, en fait il faut toujours être vigilants parce qu’ils inventent chaque fois de nouveaux complots. Quand le commissaire politique avec sa veste de cuir est mort, il est étendu et on entend une musique vraiment formidable, c’est terrible ce qu’on peut être ému, j’en aurais presque pleuré. Il faut bien comprendre que c’est grâce à des héros comme lui que la Russie est sortie de la misère. Aujourd’hui, le jour de repos des jeunes comme Valia vont aux bains-douches, il n’y a que les vieilles babouchkas ignorantes avec leur tête ronde sous leur foulard qui vont encore à l’église. Kouprianova y va, je le parierais. Nous on a une salle de bains, maintenant qu’on habite à Brioussovski, mais c’est parce que Papa est un spécialiste étranger, comme ils disent, en fait il est architecte.


Il fait très chaud, bientôt nous rions à Zagarianka pour les vacances, dans une datcha. C’est un village pas loin de Moscou.

moscou,francois lurcat,1937En chimie j’en sais au moins autant que les types de l’Ossoaviakhim qui font leurs malins : Papa m’a acheté une boîte « Le chimiste amateur », sur la couverture de la brochure il y a un garçon avec sa cravate de pionnier, il ressemble à des copains, sauf qu’il est bien peigné, il tient avec une pince en bois une éprouvette dans la flamme d’une lampe à alcool. Demain je serai tout seul à la maison l’après-midi, j’en profiterai pour fabriquer de l’hydrogène, Maman dit qu’il y a des risques d’explosion, c’est normal que même une femme comme elle soit quand même un peu peureuse. J’aime le vocabulaire chimique en russe, les mots qui disent « acide sulfurique », « silicium », « étain » sont comme dans une chanson, est-ce qu’on pourrait parler de silicium dans une chanson en français ? Je ne comprends pas pourquoi l’oxygène s’appelle en russe « celui qui produit l’acide », et il paraît qu’en français ça serait pareil, pourtant dans l’acide chlorhydrique il n’y a pas d’oxygène alors ?

En fait la physique a l’air encore plus formidable que la chimie. D’ailleurs Pierre Auger, c’est un ami d’enfance de Maman, un type gentil, il doit mesurer pas loin de deux mètres, il est venu à la maison et on a discuté, il m’a même dédicacé sa brochure sur les rayons cosmiques, je la montrerai à Jean Rosselli et à François Angliviel à Paris, ce sont mes copains là-bas, ils n’écrivent pas ; donc Pierre Auger est physicien, la dédicace est « Au chimiste François, le physicien Pierre ». Il dit qu’en physique en ce moment il se passe des choses extraordinaires et que sûrement quand j’aurai l’âge il y a aura encore plus à découvrir. Je pense qu’il doit avoir raison,  mais quand je lui ai demandé des exemples de ces choses formidables en physique qui se passent en ce moment, il a dit qu’il fallait qu’il parle avec Papa et Maman.

Je suis allé tout seul à la librairie pour enfants de la Gorkova, Maman m’avait donné troismoscou,francois lurcat,1937 roubles, c’est une librairie où justement les enfants ont le droit d’aller seuls. J’ai acheté un livre formidable, et encore il m’est resté un rouble cinquante, le seul malheur c’est que je ne sais pas à qui en parler, même Vitia préfère les histoires d’explorateurs, il faudrait que j’aille voir Pierrot Pfeiffer mais lui il est complètement fou des animaux, si Jean Rosselli était là, ça serait bien. C’est le livre de M. Bronstein, Les rayons X, on ne dit pas le prénom de ce camarade Bronstein sauf que ça commence par un M, peut-être Mikhaïl 2. En tout cas il écrit drôlement bien, il faudrait que je demande à Iraïda Fedotovna la permission de le lire en classe au moins pendant les cours de russe parce que le O non accentué j’en ai par-dessus la tête, il paraît que c’est normal ici de travailler si lentement, Papa et Maman racontent en rigolant que dans les délégations qui vont voir les usines où il y a des travailleurs de choc ou d’élite, des  oudarniks et des stakhanovistes, les ouvriers français se marrent bien et disent entre eux que sans se fatiguer ils bossent deux fois plus vite à la boîte, ils disent ça avec leur accent parigot, ils sont drôles, mais ils n’en parlent pas aux camarades soviétiques parce qu’ils risqueraient de comprendre de travers. (A suivre)

 

Notes

1. « Les marins de Cronstadt », (titre original russe : Мы из Кронштадта, My iz Kronshtadta, en français : Nous venons de Kronstadt) est un film soviétique réalisé par Efim Dzigan en 1936.

2. Matvei Bronstein (photo ci-dessus), physicien, mari de l’écrivain Lydia Tchoukovskaïa, arrêté en 1937 (l’année où se déroule le présent récit), fusillé en 1939 et réhabilité en 1957. Voir la 3e partie du récit (à paraître).

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