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Moscou, 1937 – par François Lurçat

 urss,moscou,1937[N.B. Je publie ce récit inédit, à l’occasion du Yahrzeit de mon père. Il y relate son séjour à Moscou, en 1937, avec ses parents, alors qu’il était âgé de 10 ans. Son père, l’architecte André Lurçat, était venu à Moscou, centre d’attraction pour de nombreux architectes modernistes, sympathisants ou compagnons de route de l’Union soviétique 1. Outre ses qualités littéraires, ce texte présente un intérêt historique en tant que témoignage sur l’URSS, en pleine période de terreur stalinienne, vue par un enfant. P.I.L]

Les garçons de la classe sont formidables, ils n’ont peur de rien. Quand ils se battent dans les couloirs leurs nez pissent le sang par terre, le concierge vient éponger les petites flaques rouges en grommelant je ne sais quoi. Iraïda Fedotovna, l’institutrice, a dit à toute la classe : François est français, c’est un ami de l’Union Soviétique, vous devez l’aimer et le traiter en ami. C’est l’internationalisme : aujourd’hui, chez nous, c’est ainsi.

Quand on vient de Pologne et qu’on arrive à la frontière, à Niegoreloïe, on approche lentement d’un arc de triomphe en bois sur lequel on peut lire en vingt langues : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Mes copains du Collège Sévigné, à Paris, ne comprendraient sûrement rien à cela. Mais il faut dire qu’ils étaient gentils. Les filles avaient la figure propre, je trouve cela plutôt mieux, pour des filles en tout cas. Les garçons étaient bien peignés et ne disaient pas de gros mots (j’en sais bien plus en russe qu’en français). Oui, mais ils ne savaient absolument rien. Mademoiselle Demalprade nous faisait chanter « Si tous les gars du monde », quand on connaît un peu la situation mondiale actuelle, il faut avouer que c’était plutôt niais. Même Jean Rosselli ne devait pas être très au courant, pourtant les types de l’OVRA2, les hommes de Mussolini ont tué son père 3 à Bagnoles-de-l’Orne, ils l’ont laissé mort sur le bord de la route. Ici j’ai appris que les ennemis de l’URSS ont tous partie liée avec les fascistes allemands et italiens.

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Heureusement dans la classe tout le monde est pour le pouvoir soviétique, et la maîtresse aussi. En fait je ne connais qu’un ennemi, et encore je suis sûr qu’elle se tient tranquille, c’est Kouprianova, celle qui garde les gosses. Avec sa jupe et son paletot noirs tout râpés, un peu poussiéreux, elle a une drôle d’allure. Les ennemis, on les a liquidés comme classe, ça se dit comme ça. Elle aime parler toujours du vieux Moscou d’avant octobre. Il paraît que les traîneaux glissaient gaiement le soir sur la neige, et la misère du peuple elle s’en fout, elle ne comprend rien. De toute façon la chanson sur la jeunesse, une de mes préférées, dit qu’aujourd’hui chez nous chacun est jeune, dans notre jeune et magnifique pays.



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Avant-hier pendant le cours de russe (pour la centième fois sur le o non accentué), Tolia est sorti par la fenêtre qui donne sur les toits. C’est sûrement le meilleur coureur de la classe, il a attrapé un pigeon et lui a tordu le cou. Iraïda Fedotova écrivait au tableau, en se retournant elle a vu que Nina et Vitia (mon copain Vitia Kaplan) regardaient par la fenêtre, elle a suivi leur regard… Elle n’était pas contente du tout.

urss,moscou,1937Valia, notre bonne (on dit « travailleuse domestique »), a les joues rondes et les yeux gais, je l’aime bien. Maman dit souvent qu’elle est aussi gamine que moi, mais en fait elle a vingt ans. Elle adore les couleurs, elle porte un béret vert pomme sans doublure et un paletot vermillon qui a l’air assorti à ses joues. Elle arrive triomphalement dans ma chambre : François, j’ai une nouvelle chanson pour toi. C’est elle qui me les apprend, sauf celle sur la Révolution qu’on chante en classe. Aujourd’hui elle avait celle des Enfants du capitaine Grant, le film d’après Jules Verne (elle dit Jioul’ Viern, c’est drôle !). Le refrain dit : « Souriez, capitaine, souriez : le sourire c’est le pavillon du navire ! » Et le capitaine sourit, même quand il fait naufrage au milieu des requins, ou encore quand il tombe amoureux comme un simple gamin. Tout cela me plaît formidablement. Comme a dit Staline : « La vie est devenue meilleure, camarade, la vie est devenue plus joyeuse ! »

Le type en chaussures de ville que j’ai vu se jeter dans la Moskova était peut-être un ennemi, lui aussi. J’ai vu quand on l’a repêché, il avait l’air mort. Ces histoires avec les ennemis sont assez compliquées : il y a un ami de Papa et Maman, un journaliste qui venait souvent à la maison, ils riaient tous et parlaient très fort en fumant. Il vient d’être arrêté, probablement pour espionnage ou sabotage, quelque chose comme ça. Papa et Maman faisaient une drôle de tête quand ils l’ont appris, j’ai voulu qu’ils m’expliquent mais ils m’ont carrément envoyé promener, comme si j’étais un de ces petits enfants bien polis qui ne comprennent rien. Ça m’a un peu vexé, mais c’est la vie. L’autre soir ils ont fait une grande fête en l’honneur d’un de leurs amis français qui vient de recevoir l’autorisation de sortir pour rentrer à Paris, c’était drôle mais un peu bruyant.

 

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André Lurçat à Moscou

Papa avait fait une grande Tour Eiffel ajourée en papier blanc, jamais je ne saurai faire de si beaux découpages. Il avait aussi affiché des mots d’ordre : « Gare au formalisme ! », c’est pour se moquer des discours officiels sur les arts, mais je trouve qu’ils ont le droit parce qu’ils sont des vrais amis de l’Union soviétique. Et aussi : « Tu le reverras Paname ! », on dirait presque que pour eux cela ne va pas de soi. Papa dit tout le temps : « Mais ce qu’ils sont cons ! », il a son air furieux, et pourtant je crois que Maman et lui sont contents, on dirait que pour eux c’est les grandes vacances, ou plutôt que c’est tous les jours dimanche (ici on a une semaine différente avec cinq jours numérotés, le sixième s’appelle le jour de repos), et qu’ils jouent à un grand jeu de piste, avec embuscades et prises de foulards, comme on faisait aux louveteaux à Paris…

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(ci-contre : portrait d'André Lurçat par Robert Doisneau)

Moi aussi je suis content. L’année dernière on était rentrés en France pour les vacances, c’était formidable, il y avait le Front populaire, Papa et Maman sont pour. Dans les autobus il y a la première et la deuxième classes, moleskine rembourrée contre bois jaune verni brillant. Ils disaient pour m’expliquer : tu sais bien qu’elle n’est pas encore faite ! – Qui, elle ? – La Révolution ! Dans les manifestations on criait : « Des avions, des canons pour l’Espagne ! » et on collectait du lait pour les enfants des combattants républicains, il y a eu un gala, et Lolita qui dansait en solo sur la scène, on aurait presque cru qu’elle était déjà une jeune fille, sauf qu’il lui manquait une dent de devant.

Ici les garçons et les filles croient qu’ils savent tout sur la France, que le peuple (français) est dans la misère, et tout le reste. Je ne veux pas leur dire que chez Tante Ise qui est couturière à Néris et qui n’a pas beaucoup d’argent, on mange une cuisine délicieuse et bien meilleure que ce qu’on mange ici au restaurant, parce qu’ils croiraient que je suis un ennemi, ils sont très chatouilleux là-dessus, alors va pour la misère… Ils sont très enthousiasmes, on se dit tout le temps les uns aux autres « rebiata », c’est un peu comme « les enfants » sauf qu’on est plus grands, ou « les gars », sauf qu’on le dit aussi aux filles. Ils disent à tout propos « c’est mondial ! » comme en français « c’est chouette ! ». Il y a une nouvelle usine de roulements à billes, ils ont tous des petites roues en acier bien brillant qui tournent doucement sur leur axe, comme sur mon vélo à Paris, Vitia m’en a donné une, c’est un vrai copain… (A suivre)

 

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Soviet utopia: Proposal for Krasnoiarsk, the “red city” (1931)

 

Notes

1. Sur l’architecture moderniste et l’URSS, voir l’article de Ross Wolfe, “The Graveyard of Utopia: Soviet Urbanism and the Fate of the International Avant-Garde”.

2. Organizzazione per la Vigilanza e la Repressione dell'Antifascismo (OVRA; "Organisation pour la Vigilance et la répression de l’Anti-Fascism"), police secrète de l’Italie fasciste, fondée en 1927.

3. L’homme politique italien Carlo Rosselli, assassiné avec son frère Nello, par des Cagoulards agissant sur l’ordre de Mussolini.

Commentaires

  • Bonsoir Pierre,

    Je le sais, mais je ne peux m'empêcher de l'écrire à nouveau : QUELLE ILLUSTRE FAMILLE !

    Tu dois en être vraiment très fier. En qui me concerne, je suis très fière d'avoir connu ton papa (qu'il repose en paix). Un homme d'une extrême gentillesse. Je suis aussi très fière de connaître ta maman (jusqu'à 120 ans).
    Je suis aussi très fière de te connaître ainsi que ta femme et tes enfants.

    Ces grandes personnalités ont vécu des moments clés de l'Histoire et j'adore lire leurs témoignages.

    Je te suggère d'en faire, un jour, un recueil.

    Que ton papa guide vos pas et veille sur vous tous.

    Jocelyne et Bernard

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