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"Il n'y a pas de désespoir dans le monde !" ou la Journée d'un soldat

55909181_912aabf512_z.jpg"Soldat, tu oublies ton béret !" La voix du passager de l'autobus fit sursauter Alex. Il avait l'impression que le sort s'acharnait contre lui depuis plusieurs semaines. Tout avait commencé par la maladie de sa mère, qui avait été hospitalisée pour subir des examens. Alex avait demandé une permission spéciale pour pouvoir s'occuper d'elle et lui rendre visite. Il était fils unique et son père était parti une dizaine d'années auparavant, quelques mois seulement après leur installation en Israël, abandonnant femme et enfant pour retourner vivre en Russie.

Son père avait disparu sans laisser d'adresse, comme si la terre l'avait englouti. La rumeur disait qu'il vivait avec une actrice de théâtre à Moscou et qu'il avait utilisé tout l'argent du "panier d'intégration" pour acheter un appartement dans le quartier des artistes. Il n'avait jamais versé le moindre kopek à sa femme, qui avait été obligée de travailler durement pour élever Alex, cumulant sa place de caissière au supermarché avec des ménages et se saignant aux quatre veines pour payer le loyer, les cours particuliers ou les leçons de judo de son fils.

Alex avait fait de bonnes études, pour autant que cela était possible dans le quartier périphérique où ils habitaient, et il était entré dans une unite d'élite. C'était un bon soldat, courageux et taciturne, préférant la lecture aux conversations futiles. Mais son commandant l'avait pris en grippe – du moins le croyait-il – depuis que sa mère était tombée malade. Il le laissait partir une ou deux fois par semaine pour s'occuper d'elle, mais l'astreignait en contrepartie à des tâches fastidieuses dont les autres soldats étaient dispensés.

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Alex avait eu une petite amie, une soldate d'origine russe elle aussi, mais elle l'avait quitté pour un officier des Renseignements, un beau parleur qui savait faire miroiter aux filles monts et merveilles... Il n'avait pas de chance en amour, ni ailleurs. Un proverbe en yiddish, que lui répétait souvent son grand-père en Russie, lui revint en mémoire : "Certains ont de l'argent, les autres ont les yeux pour pleurer…" Il sortit de la station centrale et bouscula au passage une femme âgée, qui maugréa contre ces jeunes qui ne respectaient rien ni personne.

Comme tous les vendredis, il rentrait chez sa mère, et l'idée de passer le chabbat à dormir et à regarder la télévision le déprimait. Il repensa aux quelques bons moments qu'il avait connus en Israël, ces dernières années – sa rencontre avec Natalia, les weekend dans un "zimmer" en Galilée, la cérémonie de fin de l'entraînement de son unité… Descendant la rue Agrippas, il s'arrêta dans un petit restaurant populaire pour y manger un koubé – soupe aux légumes et aux boulettes de viande – un plat juif kurde que les soldats prisaient particulièrement. A la table voisine, un groupe de Golani riaient et se donnaient des tapes dans le dos en buvant de la bière. Pourquoi tout le monde semblait être heureux, sauf lui ?

 

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Żydowskiego_Związku_Wojskowego_(commemorative_pennant).jpgEntrant dans le marché de Mahané Yéhuda, il parcourut l'allée centrale, bordée d'étals regorgeant de fruits et légumes de saison. Les grenades rouges vif annonçaient la fête du Nouvel An qui approchait à grands pas et Alex eut un pincement au cœur, en pensant à cette période de l'année qui était synonyme de joie pour la plupart des Israéliens, sauf pour ceux qui restaient seuls ou qui, comme lui, n'avaient aucune raison de se réjouir. Il entendit une voix d'homme qui l'interpellait : "Soldat !" Se retournant, il vit un Juif barbu vêtu de noir, qui le regardait en souriant. "Oui, toi, comment vas-tu ? Tout va bien ?"

 

Alex s'approcha à contrecœur, redoutant de voir le religieux lui proposer de mettre les téfillin, comme si des lanières en cuir et des parchemins recouverts de hiéroglyphes pouvaient lui apporter le moindre réconfort et l'aider à résoudre ses problèmes… Mais le Juif barbu ne lui proposa pas de faire une prière ni de se couvrir la tête d'un tallith, ce qu'il aurait refusé obstinément. Il se contenta de lui sourire et de répéter avec insistance : "Comment vas-tu, soldat ? Est-ce que tu te sens bien ?" Alex eut l'impression qu'il y avait dans cette question renouvelée pas seulement une formule de politesse, mais une véritable préoccupation pour lui.

 

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Un instant il eut envie de lui répondre, "Je ne me sens pas vraiment bien" et de lui raconter ses soucis. Mais il se contenta de lui rendre son sourire et de prendre la feuille imprimée que le Juif religieux lui tendit, avant de s'éloigner à grands pas. Se frayant difficilement un chemin, parmi les nombreux acheteurs qui faisaient leurs dernières courses avant le chabbat, il regagna la rue Agrippas et monta dans un autobus bondé en direction de Guilo. Debout entre les Juifs aux bras chargés de victuailles, qui sentaient bon les herbes odoriférantes – persil, cousbara et menthe fraîche – il laissa son regard errer distraitement sur la feuille du Beth Habad, qu'il tenait toujours à la main.

 

934.jpgSoudain, une musique forte et joyeuse emplit l'espace. Juste devant l'autobus, une camionette de hassidim de Braslav s'était arrêtée au milieu de la rue et quatre Juifs barbus, habillés en blanc, se mirent à sauter et à danser frénétiquement, levant les bras vers le ciel, un large sourire aux lèvres. Alex les avait déja vus souvent, mais jamais il ne s'était trouvé aussi près d'eux et jamais leurs danses et leur musique n'avaient éveillé en lui un tel écho. Autour de lui, les passagers les regardaient, certains avec étonnement, la plupart semblant partager la joie communicative des hassidim. "Il n'y a pas de désespoir dans le monde !", criait la chanson. Alex s'abandonna lui aussi au rythme de leur musique, fermant les yeux, et deux larmes coulèrent sur ses joues.

© Pierre Itshak Lurçat

(Extrait d'un recueil de nouvelles qui doit paraître très prochainement à Jérusalem).

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