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08/07/2013

L’école navale du Betar à Civitavecchia, par Pierre Itshak Lurçat

 A Enrico

Jeremiah_Halpern.jpgL’histoire de la Marine israélienne, comme celle de la plupart des institutions de l’État juif, commence bien avant 1948. C’est en 1934 qu’est créée l’école navale de Civitavecchia, en Italie, dont sont issus les premiers marins et officiers de marine d’Israël. Le principal protagoniste de ce projet est un Juif russe, Jérémie (« Yirma ») Halpern [photo ci-contre], dont la famille a émigré en Eretz-Israël en 1913 et qui est devenu capitaine de l’académie navale italienne en 1917, à l’âge de 16 ans. Après la fondation de l’État d’Israël, il proposera à David Ben Gourion de réorganiser la marine commerciale et militaire et créera le musée maritime d’Eilat, qui porte aujourd’hui son nom. Retour sur une page d’histoire méconnue.

 

Les débuts de la Marine israélienne sont étroitement liés – tout comme ceux de Tsahal – au mouvement sioniste révisionniste fondé par Zeev Jabotinsky. Et, comme souvent, tout commence par une idée originale, presque farfelue, qui germe dans l’esprit d’un intellectuel, Adia Gourevitch, fondateur du mouvement cananéen. Celui-ci fait partie du petit cercle d’étudiants et d’intellectuels juifs qui gravitent autour du mouvement sioniste Betar à Paris, au début des années 1930. Il exprime la quintessence de l’idéologie cananéenne dans une série d’articles publiés par le journal sioniste Rassviet.

 

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Jabotinsky et la redaction du "Rassviet"

La thèse centrale défendue par Gourevitch est que les habitants de Carthage parlaient l’hébreu et que les Phéniciens faisaient partie de la grande nation hébraïque, au même titre que d’autres peuples du pourtour méditerranéen. Plus encore que ces idées originales, inspirées des thèses de certains savants de l’époque, c’est la conclusion concrète que Gourevitch en tire qui est révolutionnaire : il faut selon lui faire revivre la tradition maritime des Hébreux ! Et joignant les actes aux paroles, il crée l’association « Rodei-Gal », pour encourager la jeunesse juive à apprendre le métier de marin.

 

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 En 1931, la conférence du Betar à Dantzig adopte la décision de créer une école navale pour former la jeunesse juive au métier de marin. Le capitaine Yirma Halpern est chargé de mettre en œuvre ce projet ambitieux. Très vite, l’Italie est choisie pour accueillir l’école navale du Betar. Celle-ci ouvre ses portes en 1934 à Civitavecchia, dans la région de Rome, où elle fonctionnera jusqu’en 1938, accueillant des centaines de jeunes Juifs du Betar venus d’Europe de l’Est et aussi d’Eretz-Israël.

 

L’accueil triomphal des Juifs de Tunis

Sarah1.jpgLa formation délivrée est à la fois théorique et pratique : les cours de navigation ont lieu à bord d’un bateau-école, le « Sarah I » [photo ci-contre], navire jaugeant 750 tonnes affrété par un riche donateur. Pour financer ces activités, une « Ligue des amis de la navigation juive » est créée en 1936, dans les rangs de laquelle on note les noms du baron Robert de Rothschild, du grand rabbin de Paris Julien Weill et du directeur de l’école rabbinique, Maurice Liber *.  Le bateau-école accomplira plusieurs croisières en Méditerranée, faisant escale dans de nombreux ports du littoral, où son arrivée suscite l’admiration parmi les membres des communautés juives locales. Lors de sa troisième croisière (1937-1938), le « Sarah I » se rend ainsi en Eretz-Israël, en Grèce et en Afrique du Nord.

Mais c’est à Tunis – ville qui compte une forte implantation du Betar – que l’arrivée du bateau-école, en janvier 1938, fait la plus forte impression. Le capitaine Yirma Halpern a relaté l’accueil triomphal réservé aux jeunes marins juifs, dans son livre « La renaissance de la marine hébraïque » : « Nous étions face à Carthage, ville hébraïque-cananéenne de l’Antiquité. A dix heures du matin, nous jetâmes l’ancre dans le port de Tunis, où une foule vint nous accueillir… L’annonce de l’arrivée du Sarah I souleva l’enthousiasme au sein de la communauté juive.

 

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La synagogue de Tunis


Les autorités de Tunis nous protégèrent contre d’éventuelles attaques de la part des communistes et des nationalistes arabes… L’idée de la renaissance maritime hébraïque fit sensation, notamment au sein du public juif de Tunis. Beaucoup virent dans l’apparition du « Sarah I » un maillon dans la chaîne de l’histoire de la navigation juive, ininterrompue depuis l’époque de Sidon, Tsur et Carthage ».

 

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Cet accueil triomphal s’accompagne toutefois de manifestations hostiles des Arabes, contraignant la police à annuler une conférence du capitaine Halpern. L’école de Civitavecchia vit d’ailleurs ses derniers jours, car l’adoption des lois antijuives par le régime fasciste rend impossible la présence des élèves du Betar sur le sol italien. En décembre 1938, elle est fermée sur ordre des autorités italiennes.

 

Le Betar et l’Italie fasciste : collusion ou convergence d’intérêts ?

Jabotinsky.jpgCet épisode peu connu a donné lieu à des accusations récurrentes de sympathies du mouvement sioniste de Jabotinsky pour l’Italie de Mussolini. En réalité, comme le fait remarquer l’historien Georges Bensoussan, il faut établir une distinction nette entre la direction du mouvement sioniste révisionniste – et Jabotinsky au premier chef – d’une part, et les militants locaux du Betar en Italie, dont certains ont établi des relations étroites avec le pouvoir, d’autre part. Les sympathies de plusieurs membres de la communauté juive italienne pour le régime fasciste, au début des années 1930, sont un fait avéré. Mais, contrairement aux accusations lancées par ses adversaires politiques, Jabotinsky gardera toujours ses distances avec l’Italie de Mussolini, dont les idées politiques lui sont tout à fait étrangères. Admirateur de Garibaldi et de Mazzini, qu’il a découverts lors de ses études à Rome, le fondateur du Betar professe un égalitarisme absolu (« tout homme est un Roi ») et un sens de la démocratie fondamentalement opposés au culte du chef consubstantiel à l’idéologie fasciste.

Du côté du pouvoir italien, l’accueil de l’école navale à Civitavecchia a sans doute été motivé par une tentative de trouver des alliés au sein du mouvement sioniste, à une époque où le régime de Mussolini était très critiqué du fait de sa conquête de l’Éthiopie. Après la fermeture de l’école italienne, le capitaine Halpern ouvre une école d’hommes-grenouilles en France et une école maritime en Angleterre. Il retourne en Israël en 1948 et s’établit à Eilat, où il poursuit ses activités, fondant notamment le musée maritime qui porte aujourd’hui son nom. Son rêve de voir renaître la tradition maritime hébraïque est devenu une réalité.

 

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Des membres du Betar défilent à Civitavecchia, probablement les futurs cadres de la marine israélienne


* Voir Alberto Bianco, « Les sionistes révisionnistes et l’Italie, Histoire d’une amitié très discrète », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem 2003.

NB Article paru dans ISRAEL MAGAZINE, mai 2012.

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