Avertir le modérateur

10/06/2013

Souvenirs du CNRS par Liliane Lurçat

Une chercheuse acceptée avec des pincettes au CNRS

Wallon1.jpgLa bonne idée suggérée par François : « deviens chercheur, aucun des patrons actuels en psychologie ne te conviendra » est arrivée avec un an de retard : Henri Wallon venait de démissionner de sa fonction de président de la commission de psychologie pour des raisons de santé

Les professeurs de philosophie recyclés en chercheurs scientifiques voulaient prouver leur scientificité en se servant de statistiques. Leur projet était de faire passer la psychologie des sciences de l'homme aux sciences de la nature.

Pour cela, il fallait singer la physique : travailler en équipe sur des sujets imposés par le patron et manier les statistiques : la preuve réside dans la fréquence des phénomènes. Wallon s'en méfiait. Pour lui, les cas extrêmes permettent de comprendre les processus réels. La statistique, sous forme de pourcentages, les élimine.

Cette démarche analytique fut réfutée au nom de la vraie science. Les nouveaux patrons se sentaient supérieurs à Wallon, rejeté dans un archaïsme désormais désuet.

Wallon s'inquiétait pour moi: il avait bien raison : je ne fus pas accueillie avec des fleurs mais avec des tomates. Cinq sessions de suite, ma candidature fut refusée. On m'accepta comme stagiaire de recherche débutante, sans tenir compte de mes publications personnelles et des cinq publications. co-signées avec Wallon.

sorbonne.jpg



Redevenue débutante, mon traitement fut diminué de moitié, il m'a fallu dix ans pour le percevoir à nouveau comme avant. Je me brouillais très vite avec le professeur Oléron, patron qu'on m'attribua parce que Wallon l'avait refusé aux sourds muets. Il y travaillait enfin. Sa principale découverte, disait Wallon c'est que les sourds n'entendent pas.

Oléron était maniaque, il avait horreur que les chercheurs parlent. Il avait découpé son laboratoire sous les soupentes de la Sorbonne en petites cases fermées ou chacun devait travailler sans parler, avec des horaires de bureau Tous les chercheurs devaient lire Chomski et connaître ses idées fumeuses sur la grammaire.

Première transgression, j'ai continué d'aller faire mes recherches sur le terrain. Plus grave, Oléron voulait désormais que je lui soumette mes papiers avant publication.

photo.JPG

Recherche sur le terrain: Liliane Lurçat (à droite)

avec l'auteur du blog (en bas) et sa soeur jumelle


Je venais de terminer une recherche entreprise quand j'étais chez Wallon. J'avais analysé les simplifications dans l'écriture de chaque mot réalisées par les enfants débutants du cours préparatoire et celles des élèves de la classe de perfectionnement, dans une école du quinzième arrondissement. J'avais soumis à Wallon ce travail que nous avions analysé ensemble : Oléron me donna l'appréciation suivante à l'encre rouge dans la marge : « complètement idiot ». Je l'ai donné à publier et je lui ai offert un tiré-à-part : réponse : « ou vous faites ce que je vous dis, ou vous partez".

Je suis partie, ouf ! Aucun laboratoire n'a voulu de moi. Pas d'histoires entre collègues. J'ai retrouvé ma liberté : chercheur isolé, dans la nature. Après un bref épisode aux « sciences de l'éducation » retour à la maison, j'ai travaillé au coin de ma fenêtre, pendant des décennies et même encore en ce moment au même endroit en complicité avec François qui a su m'aider de façon pertinente quand c'était nécessaire.

J'ai publié de nombreux articles et beaucoup de livres. Mes travaux sur l'écriture et la genèse de l'acte graphique ont fait l'objet de nombreuses conférences dans les écoles normales d'instituteurs, jusqu'à la suppression de ces écoles par Jospin mes travaux sur les effets de la télévision se sont avérés utiles également, jusqu'à ce qu'on ne m'invite plus à la télévision , depuis la publication de mon livre « la destruction de l'enseignement élémentaire et ses penseurs » et surtout « Vers une école totalitaire »Plus de conférences publiques, plus d'invitations chez Calvi . Sans regrets. On ne peut, impunément, rester une personnalité visible trop longtemps.

En somme, je suis restée un être libre.

LILIANE LURCAT.jpg


Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu