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13/10/2013

Une visite au tombeau de Rahel

Rahel, litteratureDepuis combien de temps ne s’était-il pas rendu sur le tombeau de Rahel, notre mère, sur la route allant de Jérusalem à Beit-Léhem : dix, quinze ans ? La dernière fois, ce devait être lorsqu’il était encore étudiant, ou bien peut-être durant son service militaire, avec le programme de découverte du pays pour les soldats ? A l’époque, la route n’était pas encore coupée par un barrage de l’armée, et on n’avait pas encore érigé ces murs de béton hauts de cinq ou six mètres, qui défiguraient le site et l’avaient transformé en un véritable bunker !

Qu’aurait dit notre mère Rahel – si elle avait pu parler – en voyant sa tombe, autrefois située dans un cadre pastoral qui avait inspiré des générations d’écrivains et de poètes, et devenue maintenant une place forte dont l’aspect évoquait plus l’ancien mur de Berlin que la dernière demeure d’une des matriarches ? Depuis des lustres, les Juifs venaient ici épancher leur cœur, car une tradition affirmait que Rahel intercédait en leur faveur auprès du Tout-Puissant et qu’aucune prière prononcée sur sa tombe ne demeurait vaine.

En arrivant à proximité du Lieu saint, il comprit pourquoi il était aujourd’hui ainsi protégé : le sol était jonché de pierres jetées par-dessus la muraille par des habitants arabes des faubourgs de Beit-Léhem, la ville chrétienne jadis réputée pour sa relative tolérance envers les fidèles de toutes les religions, devenue maintenant une « zone autonome » et placée sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Sur le coup, la vue des projectiles éparpillés sur la route le plongea dans une colère noire.

Le plus scandaleux à ses yeux n’était pas même le fait que des fidèles juifs furent la cible de pierres lancées par des jeunes Arabes, dont certains n’avaient sans doute pas dix ans – car il en avait toujours été ainsi : la lapidation des « infidèles » faisait pour ainsi dire partie de leur culture – et il n’avait jamais eu la naïveté de croire que les accords de paix signés par Israël pouvaient modifier de quelque manière cette réalité millénaire. La nature humaine était immuable ; elle n’avait pas changé depuis l’époque de la Bible, quand Caïn tuait son frère Abel !

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Non, ce qui lui parut intolérable sur le moment et lui donna envie de ramasser à son tour une pierre pour la lancer de l’autre côté de la muraille, (ce qu’il aurait sans doute fait, n’eut été la présence des garde-frontière israéliens qui auraient considéré cet acte infantile comme une véritable provocation !) c’était l’indifférence avec laquelle cette triste réalité était accueillie par les médias et par le public en Israël même, où l’on considérait que les jets de pierres sur des véhicules ou des fidèles Juifs n’étaient pas graves, tant qu’ils n’entraînaient pas de victimes…

Ce n’est qu’une fois entré à l’intérieur du mausolée, lorsqu’il eut embrassé la lourde tenture en velours sombre qui recouvrait la tombe et récité quelques chapitres des Psaumes, que son cœur s’apaisa quelque peu et qu’il put laisser son esprit divaguer, au hasard de son imagination… A l’image de Rahel la matriarche, épouse préférée de Jacob, se superposa bientôt celle de Rachel, son amie d’enfance, qu’il avait abandonnée lorsqu’il était parti en Israël à l’âge de vingt ans, renonçant à ses études prometteuses pour devenir soldat dans Tsahal. Qu’était-elle devenue depuis ? Pensait-elle encore à lui parfois ? Leur amour platonique et sans espoir avait laissé une marque profonde dans son cœur, comme une plaie béante qui refusait de cicatriser et que les années écoulées n’avaient pas guérie.

rahel,litteratureIl ne pouvait s’empêcher, chaque fois que le souvenir de Rachel revenait le hanter, de la comparer aux autres femmes qu’il avait aimées depuis. Comment expliquer qu’un amour inassouvi puisse laisser tellement de traces ? se demanda-t-il pour la millième fois en pensant à une autre jeune femme, qu’il avait brièvement connue et pour laquelle il n’avait éprouvé qu’une passion fugace et sans lendemain. Sortant du mausolée, il reprit sa voiture et alluma la radio. On passait un air bien connu de Shmulik Kraus, le parolier qui venait de décéder, et c’était – quelle coïncidence ! – une chanson dont les paroles avaient été écrites par une troisième Rahel, la fameuse poétesse dont tous les collégiens d’Israël apprenaient les vers.

« Un homme cherche, mais ses pas vacillent, Il ne pourra atteindre ce qui est perdu. – Le dernier de mes jours approche déjà peut-être… » Ces mots, comme chaque fois, éveillèrent en lui une profonde nostalgie. A présent, tout se confondait dans son esprit : l’image céleste de la matriarche Rahel, veillant sur ses enfants qui venaient en pèlerinage sur la route de Beit Léhem ; le visage bien terrestre de son amie d’autrefois, lui inspirant un mélange de regret et d’envie ; et entre les deux, la figure de la poétesse, mi femme mi ange, qui avait brûlé sa vie sur les rives du Kinneret, emportée par la tuberculose à l’âge de 41 ans.

 

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Quand il reprit la route de Jérusalem, le soleil était caché depuis longtemps mais le ciel rougeoyait encore à l’horizon. La ville s’était endormie et, levant les yeux vers le firmament où fleurissaient déjà quelques étoiles, il fut empli soudain d’un sentiment de plénitude et de joie débordante. C’était bien cela ! Ces trois femmes, et tous les êtres humains qu’il avait aimés dans sa vie étaient réunis dans une seule image, comme reliés dans un faisceau de lumière... L’amour de Rahel, celui de Léa ; l’affection de sa mère, de ses sœurs ; les femmes qu’il avait aimées et celles qui l’avaient fait souffrir : tout cela s’entremêlait et se fondait dans le même souffle de vie. Cette certitude rassurante suffit à gonfler son cœur d’une sensation intense et grisante, dont il savait qu’elle était éphémère, pour l’avoir souvent éprouvée, mais qu’il savourait chaque fois avec le même ravissement : celle d’avoir enfin surmonté les contradictions de son existence.

 

Pierre Itshak Lurçat

Texte paru dans le Jerusalem Post, édition française

NB Les éditions Arfuyen viennent de publier un second recueil de poèmes de Rahel, traduits par Bernard Grasset

 

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 Mon livre "Jour de Sharav à Jérusalem" paraîtra sdv fin octobre à Jérusalem

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(Photo de couverture : Marc Israel Sellem)

 

Commentaires

Très interessant ton article, merci pour les conseils

Écrit par : kamagra | 02/06/2013

Les commentaires sont fermés.

 
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