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05/04/2013

« Mauvaise nuit au Monde » : Souvenirs d’une octogénaire, par Liliane Lurçat

 «Les jeux de fiction sont des jeux de réalité» (H.Wallon)

 

liliane lurçatSans me vanter, je peux dire que j'ai été convoquée à la Gestapo, rue Lauriston en 1943, j'avais 15 ans et j'en suis ressortie. Indemne.

 

Ce qui n'a pas empêché qu'on soit arrêtés, ma mère, mon jeune frère et moi, le 21 Janvier 1944, emmenés en autobus vers Drancy, comme 300 Palestiniens (seuls les juifs à l'époque étaient des Palestiniens) résidant à Paris, et dans les mêmes autobus que ceux utilisés en 1942 pour la même direction, Drancy.

 

Nous en sommes ressortis le 21 Mars 1944, indemnes, mais affamés. Sans transition, nous avons pris le train pour Vittel, camp de prisonniers de guerre des différents pays belligérants, où mon père, arrêté en 1940 dès l'entrée des Allemands en France, nous attendait. Nous en sommes revenus en Octobre 1944, dans des camions conduits par des soldats. Nous étions toujours vivants, mais transformés. Adieu l'adolescence.

 

A l’hôtel Lutetia où l'on accueillait tous les retours de camps, on nous a triés avec les quelques déportés en tenus rayée, sortis des camps de la mort, d'une maigreur effrayante.

 

Pourquoi rappeler tout cela? Quels sont ceux qui vivent encore, ayant connu ces temps-là? Ces temps qui ne s'oublient jamais quand on les a vécus.

 

 Je n'insisterai pas sur les décennies marquées par des événements violents, qui ont abouti à la Cinquième République. Je suis à présent la dernière des miens à être encore sur Terre, en 2013. Avec une belle descendance qui m'est restée proche.

 

De l'époque lointaine de mon enfance, dans le 5ème arrondissement de Paris, période bénie de la vie, où j'ai passé mes vingt premières années, j'ai gardé la mémoire vive des lieux et des ambiances de cet arrondissement.

shoah,liliane lurçat

PHOTO : LE FIGARO (C)


 

 


 


 

liliane lurçatA cause de l'absence de confort, les pauvres et les étrangers y vivaient. Il y avait des punaises et des parasites peu ragoutants dans tous les logements humides, sans gaz et parfois sans électricité. Cet arrondissement m'a appris à aimer la beauté dont je suis toujours imprégnée. Je le parcours mentalement, en faisant resurgir les bonheurs des enfants qui jouent dans la rue et qui vont au cinéma en groupe. Ces enfants chanceux qui bénéficient de l'école de la Troisième République.

 

Je n'ai jamais oublié le nom de mes maîtresses, ni leur enseignement, qui a permis mon devenir de chercheur auprès du Professeur Henri Wallon, mon maître pendant 11 ans, et ensuite ma carrière au CNRS. C'était la vraie promotion des enfants du peuple, que seule cette école de la Troisième République a eu la grandeur de réaliser.

 

Pour ne rien vous cacher, je suis veuve depuis quelques mois, après 58 ans de vie commune avec François Lurçat professeur de physique à Orsay. J'ai atteint l’âge incroyable de 85 ans avec, presque intactes, mémoire et plume agiles, du moins quand la colère les stimule.

 

Les souvenirs d'enfance sont le sel de la vieillesse: ils ont supporté l'épreuve du temps. On peut plonger dans sa mémoire et tourner les pages de la vie en accéléré. Qui a eu une enfance heureuse, sans sortir trop tôt de l'enfance, avant la massification de la société par les médias, peut s'appuyer sur des certitudes.

 

 

 

Fiction ou réalité: Un épisode Kafkaïen, on bizute les vieux universitaires à domicile

 

liliane lurçatAi-je rêvé ce que je crois avoir vécu hier? Ce n'est plus le passé, c'est maintenant, dans la France qui n'est plus elle-même, qui est devenue ce qu'avait prédit Gustave Le Bon en 1905, dans sa «Psychologie du Socialisme» (page 472). «Si nous laissons l'indifférence pour les choses et la haine pour les personnes, les rivalités et les discussions stériles, nous envahir de plus en plus, si nous continuons à réclamer l'intervention de l'Etat, dans nos moindres affaires, le bloc social déjà fort ébranlé sera définitivement dissocié. Il faudra céder la place à des peuples plus vigoureux, et disparaître définitivement de la scène du monde ».

 

Regardons autour de nous :

 

Que s'est-il passé hier, à Montrouge, où notre famille s'est établie en 1971, à l'époque de l'agitation soixante-huitarde et du chambardement des mœurs ?

 

L'ai-je rêvé, l'ai-je vécu toujours dans les affres du deuil récent ? C'est brumeux comme un cauchemar qui fusionne des bribes du passé et du présent.

 

Dans le décor souterrain de l'immeuble (qui fut bourgeois) où je vis : méandre de couloirs et de portes, locaux obscurs et incertains, béton brut, c'est le désert.

 

Le personnage féminin malintentionné qui m'entraine, sous le prétexte fallacieux de lui rendre service, occupe des fonctions de responsabilité dans l'administration de la Poste et dispose d'un tempérament teigneux.

 

 Mâle ou femelle? Humain, inhumain? Le décor est celui d'une enfilade de couloirs, de caves, d'espaces aux finalités diverses, méandres obscurs des lieux où opèrent des personnes que l'on ne connaît guère car elles sont de passage. Ceux que je ne voyais pas se sont montrés agressifs et farceurs comme des adolescents légèrement débiles ou rendus débiles par les circonstances et la peur du supérieur, avec lequel on ne s'amuse pas d'ordinaire, du genre pisse-vinaigre.

 

Le bizutage s'est passé là. Comme dans le grand HLM voisin où les gamines apeurées se font entraîner dans les caves. C'est là, dans un recoin où je ne suis jamais allée et pour cause, qu'oeuvrent des gens, de manière provisoire, pour les tâches d'entretien qui leur sont confiées. Ceux qui, parmi eux, travaillent à la poste, obéissent dans la circonstance à leurs chefs qu'ils craignent, car par les temps qui courent, on ne sait jamais ce qui peut arriver.

 

La hiérarchie c'est la hiérarchie et la servilité est complémentaire de la crainte des chefs, et aussi du nivellement intellectuel de tous, les amenant à des jeux de gamins débiles.

 

Je vis ces derniers mois dans l'attente, marqués par la mort de François, car la grande vieillesse n'est pas un cadeau, c'est un caveau. Est-ce ici que la vie se retirera ? Ces pensées m'assaillent ces derniers temps, ainsi que les souvenirs des temps de la guerre.

 

liliane lurçat

 

De la carte porteuse d'une identité haïe en France par certains, comme avant, comme toujours...

 

Les gouailleurs de l'obscurité me questionnent, suis-je coupable? De quoi? De la carte porteuse d'une identité haïe en France par certains, comme avant, comme toujours : née à Jérusalem de parents Polonais, qui ont fui les pogroms, haloutz de 1919. Je n'ai d'ailleurs plus voté depuis 20 ans car cette identité étonnait dans les bureaux de vote: « Regardez où elle est née ! » Elle c'est moi, en toute modestie, je suis présente mais je ne me réduis pas à ma carte d'identité.

 

1944 : On revient des camps. On va aux bains douches publics, comme avant. Une voix : « Ils ne sont pas tous morts dans les camps ! » Bravo, merci du renseignement, dans ce monde, il faut demeurer sur ses gardes, en permanence. Il faut ne jamais oublier la méfiance.

 

Dans le souterrain obscur des voix me parviennent, qui disent : « Ces objets (quels objets?) ont été commandés par vous à la Poste ». Ah bon ? Je l'ignorais. Elles sont étranges les voix de ces employés de la Poste de Montrouge, complices de la blague des chefs autoritaires (pour une fois qu'on joue dans la cour des chefs). Comment font-elles, ces voix pour parvenir jusqu'à moi ? Par quelles amplifications ? Qui a commandé quoi et pourquoi ? Il est vrai que dans la fonction publique il faut lécher les pieds des supérieurs il faut leur lécher les bottes pour être bien vus, semble-t-il. Sont-ils toujours aussi désoeuvrés?

 

 Une voix sort de moi, c'est ma voix ; elle dit de manière puissante : « vous n’emmerdez. » Une autre, assourdie, commente : « Elle est grossière » et de glousser comme à l'école. Qui est grossier ? Quels sont ces objets que j'ignore et qui me rendent coupable, ces objets qu'on commande, que procure la Poste et que je n'ai jamais vus de ma vie? C'est vrai que ma carte d'identité : née à Jérusalem, est accablante. Une autre voix s'élève : « N'avez-vous pas peur de déplaire à ceux que vous accusez de vous emmerder ? » C'est du bizutage à la boche. Ah les souvenirs d'enfance !

 

Le lendemain matin, après une nuit agitée, je croise les mêmes personnages supposés haut-gradés de la Poste, ceux qui veillent sur les identités et les conduites du personnel. Ce sont des fonctionnaires. Il y a sa voix et celle de son époux, non présent la veille. Tous deux en choeur : « Il ne s'est rien passé, on vous pardonne. Et d'ailleurs, pourquoi serions-nous contre l'enterrement juif dans le cimetière communal de Montrouge ?

 

J'ai soudain la réponse. La vengeance est un plat qui se mange froid. Le contentieux remonte à un certain nombre d'années quand les hurlements stridents de leurs enfants défonçaient les oreilles de deux chercheurs travaillant à leurs bureaux, Mon mari et moi... L'ironie est un vice insupportable : « elles ont avalé une trompette ! » disais-je à leur maladroite mère, tombeau de rancunes aigries. Elle n'est compréhensible que par ceux dont l'attention doit se concentrer sur la tâche .Et qui ont du mal à reprendre le fil.

 

Il fallait donc attendre que mon imposant mari soit mort pour se venger de la désacralisante ironie, la blessure dans l'image de soi, avec la vacuité intellectuelle de vieux gamins attardés, dans leurs nids douillets, qui se conduisent comme des gosses demeuré. C'est le néant.

 

La rancoeur est mauvaise conseillère : A vaincre sans périls on triomphe sans gloire. Hélas, Gustave Le Bon a prédit le pire, et le pire est certain. Mais il a toujours existé, sous toutes sortes de formes.

 

liliane lurçatLes malheurs de notre époque ont des aspects spécifiques et tragiques. Tant pis pour les mauvais élèves de l'école dégradée : « quand les parents mangent des raisins verts, leurs enfants grincent des dents » A quoi joueront-ils quand ils seront grands ?

 

Ironie de l'histoire : le facteur qui a rempli ma boîte à lettres des colis et du courrier des voisins est... juif, comme les kapos du » Bloc Trois » à Drancy, ils n'étaient pas déportés, en échange des services rendus aux Allemands.

 

 Les cauchemars ont la vie dure quand ils répètent des évènements réels. Je vais essayer de dormir. Ai-je rêvé ? Le temps s'est-il arrêté ? Pire, tourne-t-il à l'envers ? « Tout devient noir devant mes yeux » (en yiddish, ma mère)

 

Mauvaise nuit au Monde.

 


Commentaires

Chère Danielle,
Dans la famille ashkénaze de mon mari il y a eu des déportés et ce témoignage l'interpellera.
Peux-tu lui envoyer (chose où je suis nulle) le texte et en même temps l'inscrire aux newsletters même en italien : il écrit et parle sept langues.
Voici son adresse électronique:
claudelessel@gmail.com
Je te remercie pour lui et te souhaite Chavoua Tov
Viviane

Écrit par : Viviane Lesselbaum | 06/04/2013

cette histoire est épouvantable. Souvent mon père me disait "le silence est d'or" mais pas dans ce contexte où il n'y a plus de valeurs, plus de repères où l'état montre les plus mauvais exemples de mensonges, de déshumanisation de la société, d'extrême pauvreté de la population, de grande précarité, de racisme et d'antisémitisme galopant, il ne faut rien laisser passer. Faire front pour nos parents agés et nos enfants démunis.

Écrit par : kurtz Joëlle | 20/11/2014

Les commentaires sont fermés.

 
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