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09/11/2012

Le rabbin et le philosophe, par Itshak Lurçat

En souvenir de mon père, "guerrier de la connaissance", parti dans le Monde de Vérité le 14/10/2012, parashat Noa'h.                                                                            

                                                                                                                 יהיה זכרו ברוך!

rav hralap.jpgLe rabbin Harlap avait-il, oui ou non, lu Nietzsche dans sa jeunesse ? Cette question bizarre et presque saugrenue,  il se l’était posée pour la première fois en lisant un article consacré à la vie et à l’œuvre du grand kabbaliste de Jérusalem, décédé soixante ans auparavant, dont on venait de célébrer le Yahrzeit. Lorsqu’il avait appris que le Rav n’avait pas seulement étudié le Talmud, la loi juive et les textes ésotériques, qu’il connaissait sur le bout des doigts – au point qu’on le disait capable de réciter une page de Guémara après avoir enfoncé une aiguille dans un volume pris au hasard – mais qu’il avait aussi lu dans ses jeunes années les œuvres du philosophe allemand, il avait tout d’abord été intrigué et plutôt amusé.

Cet article iconoclaste avait d’ailleurs soulevé quelques protestations et un démenti avait même été publié dans un journal sioniste religieux, émanant d’un groupe de rabbins, scandalisés à l’idée que leur maître ait pu lire des livres profanes, écrits qui plus est par un philosophe allemand, dont certains avaient avancé la responsabilité dans la genèse du nazisme ! (C’était entièrement faux, évidemment, car Nietzsche abhorrait tout antisémitisme et avait une grande affection pour le peuple Juif). Au-delà de l’aspect polémique, sa curiosité avait un motif personnel : lui-même avait en effet été autrefois un lecteur assidu du philosophe, dont il avait déchiffré tant bien que mal plusieurs textes dans l’original.

Il se souvenait de l’émotion ressentie lorsqu’il avait déniché dans une librairie denietzsche,rav harlap,jérusalem Tel-Aviv, par une chaude journée estivale, les éditions originales du Gai Savoir et d’Ecce Homo, imprimées en caractères gothiques presque indéchiffrables, que le libraire avait sans doute rachetées pour une poignée de shekels aux enfants d’un de ces nombreux « Allemands de confession mosaïque », réfugiés en Palestine au début des années 1930. A l’époque, il furetait dans les librairies d’occasion à Tel-Aviv en touriste, tout comme il le faisait à Paris, sur les quais de la Seine et il était à mille lieues d’imaginer qu’il se retrouverait quelques années plus tard à Jérusalem, avec femme et enfants !


 

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 J’ai le grand plaisir d’annoncer la parution de mon nouveau livre, « Jour de Sharav à Jérusalem » (éditions L’Eléphant – Jérusalem).

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Leur décision avait été prise en l’espace de quelques semaines, en pleine « Intifada des banlieues », alors que les synagogues s’étaient mises à brûler en France et que les autorités peinaient encore à reconnaître l’existence de cette nouvelle vague d’antisémitisme… Le retour en Eretz-Israël s’était accompagné d’une découverte de la tradition juive dont il n’avait pratiquement rien connu jusqu’alors. C’est pourquoi les ouvrages de Nietzsche, comme la plupart des livres emportés avec eux dans leurs malles, avaient fini dans des cartons, été relégués dans une cave ou égarés lors d’un des nombreux déménagements consécutifs à leur alyah, alors qu’il s’adonnait désormais à la lecture de textes beaucoup plus anciens, écrits en lettres carrées.

 

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Ce n’est que bien plus tard qu’il se replongea dans la lecture du philosophe, après avoir lu l’article consacré au Rav Harlap qui avait éveillé sa curiosité. Ouvrant un volume de Zarathoustra aux pages jaunies, il y trouva un petit mot écrit de la main de son père, vingt ans plus tôt, qui avait recopié une citation de Nietzsche. « Si vous ne pouvez être des saints de la connaissance, soyez-en au moins les guerriers ». Il se revit alors, par les yeux de l’esprit, à l’âge de dix-sept ans, en pleine période nietzschéenne, quand son père et lui se lançaient dans d’interminables discussions, partageant les mêmes passions et les mêmes découvertes littéraires.

nietzsche,rav harlap,jérusalemIls s’étaient rendu tous les deux dans la maison du philosophe à Sils-Maria, où ils avaient découvert, après une pénible ascension dans un petit funiculaire parcourant les montagnes escarpées et verdoyantes de l’Engadine, quelques meubles vieillots et des manuscrits ayant appartenu au philosophe. Devenir des guerriers de la connaissance ! Il en avait presque fait sa maxime de vie personnelle, à cette époque, et avait dévoré avec la même passion les Présocratiques, les dialogues de Platon et les auteurs modernes, avant de se tourner vers d’autres horizons intellectuels.

 

Quand il était entré pour la première fois dans la maison d’étude, dans une petite rue tranquille et ombragée du quartier de Katamon, à Jérusalem, il s’était dit qu’il avait enfin trouvé le lieu qu’il cherchait depuis toujours. « Donne-toi un maître et fais-toi un ami » : pour la première fois de sa vie, il pensait avoir réussi à se conformer à l’injonction de la Michna, premier pas vers la sagesse. Profitant d’une courte pause entre deux cours de Torah, il avait lancé le sujet sur le tapis, sans se douter qu’il allait provoquer l’ire du rabbin : « J’ai entendu dire que le rav Harlap avait lu Nietzsche dans sa jeunesse… »

 

katamon 2.JPG

Une rue de Katamon (photo P.I.Lurçat)


Le maître l’avait regardé d’un air vaguement interloqué, avant de se lancer dans une longue tirade sur les racontars entourant la vie de nos Sages et sur l’incompatibilité fondamentale entre l’étude des textes sacrés et la lecture, fut-elle superficielle ou occasionnelle, des ouvrages de philosophie (il avait prononcé ce mot avec un accent de dédain, pour bien montrer ce que cette science avait de vain à ses yeux…) « Entre la Vérité et la Paix, je choisis la Vérité », avait pourtant dit un jour le rabbin. Mais cette devise s’était avérée difficile à mettre en application, lorsqu’ils étaient confrontés à une question sensible.

En y repensant, le lendemain, il se dit que le maître avait sans doute eu raison. Cependant, la vérité énoncée entre les murs de la maison d’étude, quand il se laissait bercer par la musique des paroles de Torah et que l’odeur de jasmin pénétrant par la fenêtre entrouverte l’enivrait légèrement, n’était plus aussi évidente, une fois sorti de l’atmosphère prenante du Beit Midrash et quand la réalité profane reprenait ses droits… Pouvait-il y avoir deux vérités concomitantes, et comment concilier la Torah éternelle et la pensée fulgurante du philosophe de Sils-Maria, se demanda-t-il en contemplant le ciel étoilé de Jérusalem ?

Itshak Lurçat

          (Paru dans le Jerusalem Post édition française)

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