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10/05/2014

L’idée du « Yovel » dans la pensée sociale de Zeev Jabotinsky

 « Vous sanctifierez cette cinquantième année, en proclamant dans le pays, la liberté pour tous ceux qui l’habitent : cette année sera pour vous le Jubilé » (Lévitique 25-10).

 

Dans la paracha que nous lirons samedi matin dans les synagogues figure le fameux verset du Lévitique qui définit l’institution du « Yovel », le Jubilé.

 

Jabotinsky.jpgLa redistribution égalitaire des terres lors de la cinquantième année est une des conceptions sociales les plus originales de la Bible hébraïque, devenue pour beaucoup de commentateurs un symbole de l’esprit de justice inhérent à la tradition juive. Paradoxalement, c’est un des plus grands penseurs du sionisme laïc, Vladimir Zeev Jabotinsky, qui a remis au goût du jour cette institution tombée en désuétude depuis l’époque biblique, dont il a fait la pierre angulaire de ses conceptions sociales et économiques.

 

Avant d’aborder succinctement la pensée économique et sociale de Jabotinsky, il convient de faire une remarque préliminaire concernant la place qu’occupe la Bible dans la pensée sioniste moderne. Beaucoup a été dit sur le caractère utopique de la société juive décrite par Herzl, le « Visionnaire de l’Etat », dans son ouvrage programmatique, L’Etat juif et dans son roman politique Altneuland. Homme du dix-neuvième siècle, Herzl croyait au progrès nécessaire de l’humanité, et son utopie est le fruit des conceptions de son époque (Paul Giniewski le compare judicieusement à Jules Verne, autre grand utopiste).

 


 

herzl.jpgLe rapprochement entre Herzl et Jabotinsky est instructif, à cet égard comme à beaucoup d’autres. Si le premier est un homme du siècle du Progrès et de la Science, le second (né en 1880) est bien un homme du vingtième siècle, celui des guerres meurtrières et des grands bouleversements politiques. (Il faut cependant nuancer l’idée d’un Herzl totalement optimiste, car lui aussi a eu la prescience d’une catastrophe à venir, mais c’est un autre débat). Partisan d’un retour à Herzl – dont il se considèrera toute sa vie comme le continuateur – « Jabo » a apporté à l’idée sioniste la dimension militaire qui faisait défaut à la pensée du fondateur du mouvement sioniste.

 

Mais, sur un point essentiel, les deux grands théoriciens se rejoignent : tous deux ont lu la Bible, et tous deux l’ont prise au sérieux ! Contrairement aux rabbins réformés (qui furent les pires adversaires du sionisme au sein du monde juif) et à beaucoup d’autres lecteurs de la Bible à leur époque, Jabotinsky, comme Herzl, lit la Torah non comme un récit mythique, comme le livre de notre Histoire nationale par excellence, et il en fait une source d’inspiration essentielle de ses idées sociales et politiques. Ces dernières s’exprimeront notamment dans son roman Samson, récemment traduit en France, qui est à la fois audacieux et parfois choquant dans la lecture qu’il fait des événements de la période des Juges.

 

La pensée sociale biblique de Jabotinsky

 

labriola.jpgJabotinsky avait passé ses années de jeunesse à Rome, où il fut exposé aux conceptions socialistes, notamment par le biais de son professeur Antonio Labriola, comme il le relate dans son autobiographie :

 

Toutes mes conceptions relatives aux problèmes nationaux, de l'État et de la société se sont forgées au cours de ces années, sous l'influence italienne ; c'est là-bas que j'ai appris à aimer l'architecture, la sculpture et la peinture... À l'université, mes maîtres étaient Antonio Labriola [1] et Enrico Feri. J'ai conservé la croyance en la justesse du régime socialiste, qu'ils ont semée dans mon cœur, comme quelque chose allant de soi, jusqu'à ce qu'elle soit détruite de fond en comble par l'expérience rouge en Russie.

 

Vaguement séduit par les idées socialistes et pacifistes dans sa jeunesse, il en reviendra très vite pour élaborer sa doctrine sioniste marquée par le concept de ‘Hadness (« un seul drapeau »), qu’il oppose au Sha’atnez (mélange proscrit par la Bible) que représente à ses yeux le sionisme socialiste.

 

Jabotinsky a développé sa pensée sociale d’inspiration biblique dans de nombreux articles, parmi lesquels les Eléments de philosophie sociale biblique (publié en yiddish en 1933) et surtout L’idée du Yovel (publié en russe en 1930). Dans ce dernier article, il oppose la vision biblique d’une révolution sociale permanente, ou plutôt cyclique – illustrée par la conception du Jubilé – à l’idée de révolution messianique définitive incarnée par la pensée socialiste. « La différence principale entre la révolution biblique et la révolution socialiste, écrit-il, est que cette dernière aura lieu  ‘une fois pour toutes’, tandis que la révolution du Yovel doit par définition se reproduire à intervalles réguliers ».

 

Pierre Itshak Lurçat

 

NB La pensée sociale de Jabotinsky a fait l’objet de nombreuses études, notamment celle de Raphaella Bilski Ben Hour, Every Individual is a King, The Social and Political Thought of Jabotinsky (Dvir, Tel-Aviv 2000 hébreu).

 



[1]Philosophe et homme politique italien (1843-1904), contribua à diffuser le marxisme en Italie.

 

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