Avertir le modérateur

11/03/2012

Hallal-Casher : le retour du Juif bouc émissaire ? Pierre Itshak Lurçat

francois_fillon.jpgCe qui frappe de prime abord, dans la récente polémique sur l’abattage rituel juif en France déclenchée par les propos du Premier ministre François Fillon, c’est l’impression d’une formidable régression, d’un retour en arrière, comme si toute l’histoire récente des Juifs de France était mise entre parenthèses pour revenir à un discours ancien et vindicatif, qui voudrait interdire aux Juifs les pratiques les plus fondamentales de leur rite… Le plus choquant est sans doute qu’un tel discours réapparaisse à l’occasion d’une controverse sur la viande Hallal qui ne concerne pas directement les Juifs – et dans le contexte très sensible de la campagne électorale – comme si le Juif se trouvait à nouveau renvoyé à son rôle traditionnel, que l’on croyait aboli depuis des siècles, celui du bouc émissaire…

 

diner-annuel-du-crif-637x0-3.jpg

Mais s’agit-il vraiment d’une régression, ou bien plutôt de la fin d’une illusion ? Lors du récent dîner du Crif, nous avons eu en effet l’impression désagréable d’assister à un grand « show » républicain, où tout était réglé comme du papier à musique pour donner l’illusion que tout va bien et que les Juifs n’ont jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui en France… Mais à peine le « show » était terminé que les masques tombaient et que la réalité reprenait ses droits, les Juifs se voyant sommés – aux côtés des musulmans – de mettre fin à leurs pratiques barbares et d’abolir leurs « traditions ancestrales », au nom du progrès de la science et de « l’état de la technologie ».

Bien entendu, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les Juifs ont toujours été confrontés, en Europe notamment, à des réactions hostiles touchant en particulier à leur culte et l’abattage rituel a souvent suscité des oppositions, quand il n’a pas été purement et simplement interdit, en Suisse par exemple (voir sur ce sujet le beau roman Melnitz, de Charles Lewinsky). En France même, des associations militent depuis des décennies contre l’abattage rituel au nom des « droits des animaux ».



Ce qui est nouveau et inquiétant, c’est que ce discours atteint à présent le sommet de l’Etat. Le Premier ministre, M. Fillon, qui n’a pourtant jamais été soupçonné d’hostilité envers la communauté juive, reprend à son compte les arguments éculés contre l’abattage rituel. Or, comme l’écrivait récemment Shmuel Trigano, « la campagne actuelle contre ‘l’abattage rituel’ a incontestablement des relents antisémites, même s’il se pourrait bien que la chose reste inconsciente à ses initiateurs. Elle est manifestement dirigée contre l’islam mais elle prend le judaïsme en otage, pour démontrer son équité… 1 »

 

priere_rue_myrha.jpg


On ne saurait assez dénoncer la grande hypocrisie du discours ambiant en France, qui confond allègrement Juifs et musulmans pour ne pas s’attaquer frontalement au problème de l’islamisation (mot tabou !) et établit une fausse symétrie – lourde de dangers – entre la communauté juive, modèle d’intégration (voire d’assimilation), dont les pratiques religieuses ont été acceptées depuis des lustres et n’ont jamais empiété sur l’espace public (à la seule exception des allumages festifs de Hannoukah), et la population musulmane, aux attitudes certes diverses mais dont une fraction non négligeable – que le politologue Yves-Charles Zarka avait justement qualifiée de « minorité tyrannique » – remet en question le fragile équilibre de la laïcité.

Délégitimer l'existence juive en France?

Shmuel Trigano a rapproché non sans raison la dénonciation de l’abattage rituel juif et les accusations de crime rituel, qui sont réapparues sur le devant de la scène lors de l’affaire Al-Dura, comme l’a montré dans ses travaux Pierre-André Taguieff 2. On peut se demander si nous n’assistons pas actuellement à une tentative, concomitante à la délégitimation d’Israël sur la scène internationale, de délégitimation de l’existence juive en France…

Toute cette polémique sera sans doute bientôt étouffée dans le brouhaha médiatique et les dirigeants français – François Fillon en tête – auront vite fait de se dédouaner en assurant la communauté juive de leur « amitié indéfectible »… Il n’empêche que les faits sont là. Les Juifs sont de moins en moins acceptés dans l’espace médiatique (en témoigne la récente affaire de l’émission de France-Inter, où l’humour a servi de paravent aux clichés antisémites les plus tenaces), comme dans l’espace social français.

Pris entre le marteau et l’enclume, ils ne savent plus sur quel pied danser, hésitant entre le piège d’une solidarité judéo-musulmane largement factice (qui s’est exprimée notamment au moment de la votation suisse sur les minarets), et celui de la défense de la laïcité à tout prix, au risque de voir sacrifiés les acquis de la pratique religieuse juive sur l’autel de la République  (la même configuration s’était déjà produite, de manière moins violente, au moment du débat sur le voile islamique, il y a plus de vingt ans).

Signe de la perplexité des Juifs en France : certains sont aujourd’hui déboussolés au point de s’en remettre au populisme d’une Marine Le Pen. On peut bien entendu relativiser tout cela en considérant que leur situation demeure bonne et qu’aucun danger majeur ne les menace. Il n’en reste pas moins que jamais, depuis des décennies, l’avenir de la communauté juive n’a paru aussi incertain.


1. Dans Actualité juive, n° 1151, jeudi 3 février 2011.

2. Voir notamment, La nouvelle propagande antijuive, PUF 2010.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu