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17/01/2014

La Shoah dans le discours politique en Israël - Pierre Itshak Lurçat

NB Le débat qui s'est tenu hier à la Knesset sur la loi contre l'usage d'insultes liées à la Shoah est l'occasion de revenir sur la place de la Shoah dans le discours politique israélien. P.I.L

« Nous devons organiser une pétition massive et exiger la révision des procès de Nuremberg et la réhabilitation des [nazis] qui y ont été condamnés à mort et pendus, parce qu’ils ont tous agi conformément aux ordres explicites de leurs supérieurs légitimes »

(Y. Leibowitz, Ha’aretz 28/10/1956)

 

ENFANT JUIF.jpgLa vague d’indignation suscitée par la photo scandaleuse d’un enfant ‘harédi arborant une étoile jaune et levant les bras, dans une posture qui rappelle la fameuse photo de l’enfant juif dans le ghetto de Varsovie, est peut-être légitime. Mais l’indignation est le degré zéro de la pensée politique, nous sommes bien placés pour le savoir, depuis qu’Israël est devenu la cible de tous les « indignés » de la planète… Aussi est-il urgent de dépasser le stade de l’indignation pour tenter de comprendre ce que signifie ce recours à un symbole fort de l’histoire juive. Je propose une hypothèse quelque peu provocatrice : l’usage de ce signe lié à la Shoah n’est pas tant une marque de repliement, ou de rejet par le monde ultra-orthodoxe de la société israélienne et de ses symboles, qu’un témoignage de l’intégration grandissante au sein de la vie politique d’Israël des Juifs ‘harédim, y compris les plus radicaux d’entre eux.

 

Une remarque préliminaire : la couverture médiatique disproportionnée donnée aux récentes affaires touchant au conflit de valeurs entre Israéliens laïcs et ultra-orthodoxes atteste d’intentions politiques suspectes. On ne peut pas faire l’économie de s’interroger sur les motivations réelles et sur les ressorts cachés derrière cette campagne médiatique, qui a commencé par des articles dans la presse américaine et par une tribune de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton, qui mettait en garde contre le risque de voir Israël « devenir comme l’Iran »… Preuve, si besoin était, que cette affaire purement intérieure à la société israélienne est devenue un enjeu international entre les mains d’acteurs pas forcément bien disposés envers Israël.


L’utilisation de l’étoile jaune à des fins politiques n’est pas nouvelle : il y a quelques années, des habitants juifs de la bande de Gaza avaient été critiqués pour avoir recouru à ce symbole, dans le cadre des protestations contre leur expulsion du Goush Katif sur l’ordre d’Ariel Sharon. En réalité, aussi choquante que soit la comparaison entre les institutions israéliennes (armée, police, justice…) et le nazisme, il faut bien admettre qu’elle est un élément récurrent du discours politique israélien, au moins depuis les années 1960 et le tournant majeur que fut le procès Eichmann.

 

Ben Gourion, Menahem Begin et la « récupération politique » de la Shoah

 

David-Ben-Gourion.jpgUne certaine historiographie considère que c’est Ben Gourion qui aurait introduit la Shoah dans le discours politique israélien, par le truchement du procès Eichmann, vaste « mise en scène » destinée à inculquer aux jeunes générations les valeurs sionistes ,tout en transformant l’appareil judiciaire en entreprise pédagogique, voire politique (*). Menahem Begin – qui s’opposa violemment aux Accords de Réparations avec l’Allemagne – se vit reprocher par la suite d’avoir lui aussi « utilisé » la Shoah à des fins politiques, lorsqu’il décida de bombarder la centrale nucléaire Osirak (contre l’avis de Shimon Pérès), ou encore lorsqu’il compara l’OLP aux nazis lors de l’opération Paix en Galilée. Aujourd’hui, Ben Gourion et Begin se trouvent conjointement voués aux gémonies par ceux qui accusent Israël d’avoir « récupéré » la mémoire de la Shoah.

 

Cette accusation – à laquelle la philosophe Hannah Arendt, dont la notoriété actuelle tient beaucoup plus à sa posture « alter-juive » avant la lettre, qu’à son œuvre créatrice concernant le totalitarisme ou la philosophie de l’éducation notamment, n’est pas étrangère à travers sa fameuse polémique avec Gershom Scholem et ses accusations contre l’establishment juif et sioniste – participe en fait d’une vision réductrice et biaisée de l’histoire politique d’Israël.

Car en vérité, la Shoah a toujours été utilisée à des fins partisanes dans le discours politique israélien, et les premiers qui se livrèrent à des récupérations politiques et à des comparaisons outrancières furent précisément des représentants de la gauche et de l’extrême-gauche.

 

Réhabiliter Eichmann ?       

leibovitz03.jpgAinsi le philosophe Yeshayahou Leibowitz, maître à penser d’une partie de l’intelligentsia israélienne, tristement célèbre pour avoir forgé l’expression de « judéo-nazi » en parlant de Tsahal, avait écrit dès 1956, les lignes qui figurent en exergue du présent article, réclamant la réhabilitation des criminels nazis en réaction au « massacre » de civils arabes à Kfar Qassem, en 1956… (Bien des années plus tard, un ministre du Meretz avouera lui aussi que la pendaison d’Eichmann était une erreur à ses yeux !)

 

Leibowitz, le « Pape » de la gauche israélienne, n’était même pas le premier. En effet, la vie politique et la littérature israéliennes sont parsemées, avant et après 1948, de débats et d’autoaccusations concernant les « injustices » infligées aux Arabes, et de nombreux intellectuels et écrivains, y compris des survivants de la Shoah, n’ont pas hésité à décrire les soldats de Tsahal sous le jour de nazis pour exprimer le dilemme moral auquel ils étaient confrontés, dilemme inhérent à la guerre mais relativement nouveau pour les soldats israéliens, après des siècles de dispersion où les Juifs avaient abandonné le métier des armes…

Dans ce contexte, il y a une certaine hypocrisie à crier au scandale lorsque des militants juifs ‘harédim utilisent l’étoile jaune, alors que les comparaisons les plus odieuses ont été faites par des « icônes » de la culture israélienne, telles que Leibowitz ou que la « chanteuse nationale » et lauréate du Prix Israël récemment disparue, Yaffa Yarkoni, qui avait déclaré que « ce qu’avaient commis les soldats de Tsahal à Jénine lors de l’Opération Rempart rappelait la Shoah »…

 

YAFFA YARKONI.jpg

En réalité, comme l’écrit Michaël Bar-Zvi, « l’immense majorité des ‘Haredim, du mouvement Habad au Shas, reconnaît aujourd’hui la légitimité de l’Etat d’Israël, participe à la société civile israélienne, et certains commencent même à accomplir leur service militaire dans des unités spéciales, adaptées à leur mode de vie ». Les manifestations d’intolérance de franges radicales du monde ‘harédi expriment sans doute un combat d’arrière-garde face à cette intégration grandissante des Juifs orthodoxes au sein de l’Etat et de l’armée d’Israël, signe positif traduisant l’unité fondamentale de la société israélienne qui demeure globalement, n’en déplaise aux médias étrangers, forte et soudée face à ses ennemis.

 

* Voir notamment le livre d’Idith Zertal, intéressant mais tendancieux, La nation et la mort, La Shoah dans le discours et la politique d’Israël, La Découverte 2004. Voir aussi G. Bensoussan, Un nom impérissable, Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe, Seuil 2008.

 

 

 

Commentaires

Cher monsieur,

Étudiant en histoire (ENS et Paris I), je suis chargé par les responsables du dictionnaire Maitron (http://biosoc.univ-paris1.fr/) de rédiger la notice biographique de François Lurçat, que je suppose être votre père (si mes informations sont justes). Ce dernier étant trop fatigué pour me rencontrer, je me tourne vers vous, en quête d'informations sur son parcours intellectuel, politique et scientifique. Accepteriez-vous de m'aider ? J'en serai des plus honoré.

Très respectueusement,

Pierre Verschueren

Écrit par : Pierre Verschueren | 08/01/2012

Bonjour,
Une petite précision : l'enfant auquel il est fait allusion n'était pas dans le ghetto de Varsovie mais en dehors, rue Dluga (ulica Dluga), il a été déporté comme toutes les personnes de l'hôtel "Polski" vers Bergen-Belsen (Et non Treblinka pourtant à 40 km), et cela après la rédition du ghetto. Mr Nussbaum, un américain de New-York, dit être ce petit garçon depuis les années 80.
Merci.

Écrit par : LECLERCQ Jean-Marc | 08/01/2012

La vivacité du débat historiographique autour de la Shoah en général, et du leadership juif en particulier s’explique d’avantage par des raisons politiques que scientifiques, comme ce fut le cas, entre autres exemples, pour la « querelle des historiens » en Allemagne (Historikerstreit), il y a une dizaine d’années.

Dans les années d’après-guerre, les juifs victimes du régime nazi n’ont pas échappé à la grille d’interprétation générale qui a partagé les populations d’Europe occupée entre héros et collaborateurs. C’est cela qu’exprime, par exemple, la loi contre les nazis et leurs collaborateurs – juifs – décrétée en 1950, et le fameux procès dit de Kasztner, en 1954. « La destruction » (Hurban, en yiddish et en hébreu) comme on appelait le Génocide avant qu’il ne devienne « Shoah », n’échappa pas aux querelles politiques. Chaque parti politique « prenait » l’héroïsme à son compte et considérait que les « traîtres » étaient chez les rivaux ; le monde se divisait en deux, et il était clair que l’idéologie de la victime déterminait sa mémoire. À cette époque l’histoire du Génocide de millions des juifs était perçue comme une défaite juive qui ne s’accordait pas avec le code moral du sionisme, basé sur le rejet de la Diaspora et sur l’héroïsme. Ben-Zion Dinur, disciple de Shimon Doubnov, et l’un des principaux historiens de l’époque, également ministre de l’Éducation et l’un des fondateurs de Yad Vashem créé par l’État afin de commémorer les victimes de la Shoah, se demanda comment il fallait éduquer la jeunesse israélienne et l’initier à l’histoire juive si brutalement interrompue par l’extermination. Il a choisi de placer le début du sionisme en l’année 1700. De cette manière les « temps nouveaux » du peuple juif auraient commencé en Europe de l’Est et auraient vu leur apogée avec la création de l’État d’Israël ; la « Shoah » ne servait que de toile de fond pour mettre en lumière la rédemption sioniste. Aujourd’hui, Dinur est l’emblème de la vieille historiographie israélienne : un symbole de la téléologie sioniste des années de la formation de l’État d’Israël, pendant lesquelles l’histoire juive tout entière était nationalisée pour développer le sens de l’État, tandis qu’on rappelait la mémoire des héros du Ghetto pour la défense de la jeune patrie ; quant au Génocide, lui, il était ignoré.


Aujourd’hui, la Shoah, jadis refoulée, est enseignée : depuis 1980 elle fait partie des valeurs éducatives établies dans la loi d’éducation nationale. Naguère événement honteux et caché, elle est maintenant incluse dans le répertoire des chanteurs les plus populaires (telle la chanson « La petite station nommée Treblinka »), et elle nourrit les pièces de théâtre et la satire politique à la télévision. Cette histoire, après avoir été occultée comme « défaite nationale », est devenue le « lapin » magique des politiciens, qui s’en servent pour expliquer les difficultés du présent, et pour reforger l’unité nationale dans les moments de crise. La Shoah est devenue la base du rapport des juifs (non religieux) à leur judéité ; sa mémoire a acquis le statut de dogme, protégé par la loi de 1981 interdisant la négation de la Shoah. Or dans cette société, façonnée sous le poids du Génocide, non seulement Yasser Arafat ou Saddam Hussein furent parfois traités « de Hitler », mais lors des manifestations du Likoud, c’est au tour du gouvernement de Rabin d’avoir été dénoncé comme Judenrat, (un gouvernement qui « cède » les juifs à l’ennemi) ; l’effigie de Rabin y a même été publiquement exposée en tenue de SS.


La majorité s’accorde pour dénoncer le discours politique qui utilise abusivement la mémoire de la Shoah. Mais leur consensus repose sur un équilibre délicat entre idéologie, politique et histoire, qui est lui-même le fruit d’une évolution récente.

Certes, le fait même de se servir en politique de la mémoire de la Shoah, de façon positive ou négative, n’est ni nouveau ni évitable : ce qui est nouveau, c’est le cynisme de son exploitation, qui semble être sans limites – faire appel aux symboles les plus sensibles de la mémoire collective pour délégitimer une politique, pourtant appuyée sur une majorité démocratique. Cela donne une idée de la place occupée par la mémoire de la Shoah et de sa réactivation permanente dans la société israélienne d’aujourd’hui. Il y a dix ans, Yehuda Elkana, professeur de philosophie et alors à la tête de l’Institut Van Lier, a écrit son fameux plaidoyer en faveur de l’oubli de la Shoah. Il est arrivé à la conclusion que l’injonction « souviens-toi » a conduit à la haine et a alimenté une peur existentielle par des images précises du Génocide, ce qui explique les aberrations des soldats israéliens pendant l’Intifada. Les autres nations, doivent peut-être se souvenir, « par contre nous, nous devons oublier », a écrit Yehuda Elkana, lui-même survivant d’Auschwitz.


Il est courant de qualifier ces débats, à l’instar d’autres débats historiques, comme étant de nature idéologique, et opposant sionistes et « post-sionistes », terme qui désigne ceux qui voient le sionisme comme une idéologie dépassée car son but principal – la création d’un État juif – a été atteint. Les post-sionistes attaquent les « leçons » sionistes de la Shoah, telles qu’elles sont formulées par les « vieux » historiens du mouvement sioniste comme Yosef Gorni. Celui-ci a été choqué par la décision de certains cercles palestiniens de commémorer leur « catastrophe » nationale (Al Nikbeh, en arabe, qui signifie
« catastrophe », comme son synonyme hebraïque « Shoah »), le jour même de la déclaration de l’Indépendance d’Israël.

Face à ce poids de la mémoire – dans tous les domaines –, la position des historiens de la Shoah est délicate. Arriveront-ils à transformer la distance temporelle en une perspective critique, et la mémoire en histoire ?


De fait, on constate que la Shoah a dépassé le débat politique interne de l'État hébreu, pour être récupérée au niveau international, le plus souvent, dans un processus de négation, comme l'illustre très bien les dirigeants iraniens, entre autres ...

La question de savoir si une identité collective de la société israélienne basée sur la Shoah peut être en concurrence avec l’identité religieuse fondamentaliste est bien le sens de ton article, où il semble que les haredim, dans leur majorité intègrent la dimension nationale dans leur mode de pensée.

P.S. Entièrement d'accord avec toi, concernant Hannah Arendt

Écrit par : Gilles-Michel DEHARBE | 08/01/2012

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