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14/07/2011

LES FRÈRES RETROUVÉS De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël

MACINA.jpgRecension à paraître dans la livraison de septembre-octobre de la revue Sens, de l’Amitié Judéo chrétienne.

 

Dans un précédent livre, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique (Éditions Docteur angélique, Avignon, 2009) 1, Menahem Macina avait analysé, d’un point de vue théologique et spirituel, la “nouvelle attitude” de l’Église catholique envers les Juifs après Vatican II et la déclaration conciliaire Nostra Ætate, attitude que l’on a appelée “un nouveau regard”. Et, pour poser la question de l’interprétation à donner au retour du peuple juif sur sa terre, il comparait longuement les conceptions que les uns et les autres se font de l’eschatologie et de l’établissement du Royaume de Dieu sur terre. Dans ce nouveau livre, il revient quelque peu en arrière avant de proposer, pour orienter la réflexion de l’Église, un nouvel examen de la situation issue de Nostra Ætate et du retour des Juifs en Eretz Israël.

 

Il “revient en arrière”, puisqu’il entreprend d’abord d’étudier “l’attitude ecclésiale antécédente”, ou, pour le dire autrement, ce que Jules Isaac avait appelé “l’enseignement du mépris”. C’est donc “à un long et pénible survol” de ce que l’Église a pensé et dit des Juifs et du Judaïsme pendant des siècles qu’est consacrée la première partie de l’ouvrage. On y trouvera un exposé non pas directement historique mais essentiellement thématique, articulé en trois parties : d’abord une présentation de “la polémique antijudaïque, des origines à l’aube du XXème siècle” (pp. 25-52) où sont rappelées les accusations émises à l’encontre des Juifs “déicides, maudits, damnés, etc.”, et où sont analysés les stéréotypes classiques du rejet et de la “perfidie juive” qui ont pendant si longtemps orienté la position des théologiens. De bons auteurs, comme le Père P. Démann, La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible (Cahiers Sioniens, 1952), ou F. Lovsky, Antisémitisme et mystère d’Israël (Albin Michel, 1955) et L’antisémitisme chrétien (Cerf, 1970), lui servent de point de départ, non pour présenter une synthèse sur la question mais pour établir une anthologie de textes qu’il est – il faut l’avouer – quelque peu pénible de lire aujourd’hui, tant ils sont haineux. On se demande d’ailleurs comment des hommes de foi ont pu, pendant des siècles, avec bonne conscience et une entière certitude, répéter de telles erreurs.

 

Les deuxième et troisième chapitres de cette première partie, en se focalisant sur le XIXème et le XXème siècles, étudient d’abord “Les juifs vus par les papes et la presse catholique entre 1870 et 1938” (pp. 53-67), puis le passage “De l’anti-judaïsme chrétien traditionnel au silence face à l’antisémitisme d’État” (pp. 68-138). Il s’agit de montrer la continuité d’une pensée, que l’on retrouve enseignée par le magistère de l’Église, mais qui emprunte aussi les canaux de communication moderne que sont les journaux catholiques, dont surtout la Civiltà Cattolica (la revue des Jésuites de Rome, qui joue le rôle de publication officieuse du Vatican) et, en France, Le Pèlerin et La Croix des Assomptionnistes. Il s’agit aussi d’examiner l’attitude du Vatican et de l’Église de France face au nazisme, à la montée de l’antisémitisme et à l’extermination des Juifs ; l’examen est, ici, nécessairement succinct, mais suffisamment substantiel, et s’appuie, entre autres, sur un article publié en allemand en 2003 par le professeur Martin Rhonheimer, professeur de philosophie à l’Université pontificale de la Sainte-Croix à Rome et prêtre de l’Opus Dei.

De ce premier examen, l’auteur tire deux conclusions (pp. 138-139) : d’abord que tous les textes cités et les attitudes rappelées « illustrent à quel point les mentalités chrétiennes d’alors étaient imprégnées d’un antijudaïsme viscéral ou, à tout le moins, de la théorie de la substitution » ; ensuite que « le besoin urgent d’une réforme de l’enseignement chrétien sur les juifs » se faisait déjà sentir à l’époque, et se traduisait par diverses initiatives, qui sont l’objet de la deuxième partie.



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Jules ISAAC

Celle-ci, intitulée “Un autre regard – Ombres et lumières”, est, elle aussi, structurée en trois étapes : d’abord lorsque “L’Église redécouvre le peuple juif” (pp. 143-164), ensuite avec “La polémique autour de l’attitude de l’Église envers les juifs durant la Seconde Guerre mondiale” (pp. 165-171), enfin par l’examen des “Motifs d’espoir ou de découragement…” (pp. 172-200). Menahem Macina rappelle en premier lieu un certain nombre de faits : la création de l’association Amici Israel en 1926 (trop en avance pour son temps et dissoute par le Saint-Siège en 1928 pour des motifs qui ne sont pas encore totalement élucidés) ; la rencontre du Savoy Hotel (1943), et surtout la série des Conférences d’Oxford (1946), de Seelisberg (1947) et de Fribourg (1948) où, dans l’immédiat après-guerre, sous l’impulsion des Conseils de Chrétiens et de Juifs, britannique et américain, d’obédience protestante, s’ébaucha une nouvelle approche du problème des relations entre Juifs et Chrétiens. Le résultat tangible de ce travail fut l’élaboration des Dix points de Seelisberg (1947), prolongés par les Thèses de Bad Schwalbach (1950). Ainsi était pris un nouveau départ, non exempt de difficultés. L’incompréhension par le pape Pie XII de la nature réelle de la Shoah et le silence qui en a résulté en constituent deux, de taille. Mais d’autres faits montrent aussi bien la réalité (et l’irréversibilité) de la nouvelle attitude de l’Église catholique après le Concile Vatican II et la fragilité de sa réception par des Chrétiens — lents à s’engager sur le chemin de la repentance et souvent peu persuadés de la nécessité de s’opposer aux nouvelles formes contemporaines d’antisémitisme, en particulier celle qui a émergé sous le nom d’antisionisme avec la création de l’État d’Israël.

 

embleme_israel.gifOr, et c’est l’objet de la troisième partie : “Résistance à l’apostasie” (pp. 203-266), Menahem Macina est persuadé que la “restauration” de l’État des Juifs et le “Rétablissement” d’Israël ne sont pas seulement des faits politiques et sociologiques ; qu’ils sont — et devraient être, pour les Chrétiens — d’abord à comprendre dans une perspective prophétique, et à interpréter, d’une part, sur la base de Rm 11,1-2 qui affirme que « Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a d’avance discerné », et, d’autre part, sur la base de l’assurance, formulée par Pierre en Ac 3, 19-21, qu’« Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, celui que le ciel doit garder jusqu’au temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé (ou : la restitution de tout ce que Dieu a dit) par la bouche de ses saints prophètes de toujours ». On n’entrera pas ici dans la démonstration, longuement argumentée à partir de l’Écriture, que l’auteur propose pour rendre compte de cette “restitution”, qu’il appelle apocatastase, terme grec complexe qui signifie, selon les contextes : « réparation, compensation, remise en état, restauration, réhabilitation, reconstitution, acquittement d’un dû, mise en règle, dédommagement, dévolution de ce qui est dû ou qui revient à quiconque en était le destinataire, etc. » (p. 212), et qu’il applique au retour des Juifs en Eretz Israël et donc au rétablissement du Peuple juif dans ses prérogatives de fils aîné.

 

Leur foi dans la Parole de Dieu, l’avertissement de Paul qu’ils n’ont pas à s’enorgueillir de la grâce qui leur a été donnée, le risque qu’ils courent d’être les jouets du Malin, devraient, selon l’auteur, faire comprendre aux Chrétiens que la restauration d’Israël sur sa terre est liée au début de la rédemption. Qu’il y ait là un “mystère”, au sens où Paul emploie ce mot, cela ne fait aucun doute ; et qu’il s’agisse du dessein encore caché de Dieu « concernant le peuple juif parvenu à un stade pré-messianique » (p. 282) devrait faire réfléchir les Chrétiens. C’est du moins ce à quoi l’auteur les invite ici, afin que le présent des relations entre Juifs et Chrétiens puisse faire l’objet d’une compréhension plus profonde. Même si tout cela demandera discussions et approfondissements, on doit remercier Menahem Macina de nous rappeler ce que, dans notre monde moderne et positiviste, on a trop tendance à oublier, à savoir que l’eschatologie est une dimension de notre foi, que le projet de Dieu n’est pas achevé, que nous attendons encore le retour du Messie, et qu’Israël y a, selon l’Écriture, un rôle à jouer.

 

À noter également que la lecture de cet ouvrage, dense et parfois complexe, est grandement facilitée par un utile index, très détaillé, outre qu’une solide bibliographie permet au lecteur qui le désire d’aller plus loin dans la compréhension de la problématique exposée.

 

Yves CHEVALIER