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28/05/2012

La persécution des rabbins en Israël et l’art d’écrire sur la loi juive, Pierre Itshak Lurçat

La décision du procureur de l'Etat, Yehuda Weinstein, de clore les procédures engagées contre les rabbins Lior et Yossef et contre les auteurs du livre Torat Hamelekh met un terme provisoire à cette affaire qui a fait couler beaucoup d'encre en Israël. Pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce débat essentiel, je remets en ligne l'article que j'avais publié au moment de l'arrestation - dont il est évident aujourd'hui qu'elle n'avait aucune raison d'être - du rav Lior. P.I.L

Israël, une démocratie totalitaire ?

JACOB TALMON.jpg« Démocratie totalitaire » - ce concept forgé par le politologue Jacob Talmon dans les années 1950 permet de comprendre un des aspects cruciaux du Kulturkampf déjà ancien, qui se fait à nouveau jour à travers l’affaire de l’arrestation des rabbins Dov Lior et Yaacov Yossef, et du conflit de valeurs fondamental qui ressurgit à cette occasion avec une intensité qui relègue presque au second plan la flottille de Gaza. Israël est en effet confronté, depuis sa renaissance en tant qu’Etat (et même avant 1948) à un double conflit, dont les deux éléments sont étroitement liés et interdépendants. Le premier oppose le Yichouv, puis l’Etat hébreu à ses voisins et à leurs alliés de l’intérieur et de l’extérieur. Le second est le conflit entre les tenants d’un Etat juif et les partisans d’un Etat de « tous ses citoyens ».

L’observateur, même le moins averti, de la vie politique israélienne – dont la complexité ne peut être déchiffrée sans connaître l’histoire du sionisme au cours des cent dernières années – ne peut en effet qu’être frappé par le parti-pris des médias israéliens et par l’injustice flagrante de l’arrestation des rabbin Dov Lior et Yaacov Yossef, accusés d’avoir donné leur imprimatur à un ouvrage de halakha soupçonné de « racisme », alors même que les universités israéliennes sont le principal vivier d’où sortent les contempteurs les plus radicaux du sionisme et de l’Etat d’Israël et les organisateurs du boycott antijuif sur la scène internationale, sans que le moindre professeur israélien antisioniste ait jamais été inquiété par la police israélienne pour ses opinions radicales et potentiellement meurtrières !

 

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Le rabbin Dov Lior, enseignant, possek et survivant de la Shoah

 

L’explication de cet état de fait est simple : si les membres de l’establishment judiciaire israélien et des élites médiatiques ne protestent pas contre les déclarations des professeurs antisionistes des universités de Beershéva ou de Haïfa, c’est parce que leurs opinions sont à peu de choses près conformes aux leurs... Aharon Barak, un des hommes qui a le plus contribué à former le visage des élites israéliennes actuelles et un des plus farouches opposants au caractère juif de l’Etat, est en effet – peu de gens le savent – un ami intime du juge Richard Goldstone… J’ai décrit ailleurs le rôle néfaste joué par le juge Barak, notamment au moyen de la « révolution constitutionnelle » dont il fut le promoteur.


 

Pour expliquer le processus destructeur, à l’œuvre au sein des élites israéliennes depuis la fin des années 1980 (dont les accords d’Oslo et leurs suites ne sont qu’une des manifestations les plus visibles), Raya Epstein emprunte à Jacob Talmon le concept de « démocratie totalitaire ». Ce concept fait remonter à la Révolution française les origines du totalitarisme. D’après Talmon en effet, le totalitarisme trouve ses origines dans la philosophie des Lumières. L’intelligentsia russe a été influencée par le messianisme politique du XVIIIe siècle, c’est-à-dire par l’annonce d’un avenir radieux et par l’affirmation qu’il existe en politique une seule et unique vérité. Talmon considérait Jean-Jacques Rousseau (auteur de la théorie de la volonté générale), Maximilien de Robespierre (premier praticien de la Terreur) et Gracchus Babeuf (premier conspirateur communiste) comme des précurseurs du totalitarisme.

Comment la gauche israélienne a renoncé à la démocratie libérale pour la démocratie totalitaire

Pour résumer en quelques mots l’article fondamental de Raya Epstein *, paru il y a quelques années dans le recueil « Israel and the Post-zionists, A nation at risk », elle explique comment la gauche israélienne, en perte de vitesse après la guerre des Six Jours, a renoncé au modèle de la démocratie libérale pour celui de la démocratie totalitaire, à savoir un régime idéologique reposant sur l’hypothèse d’une vérité unique (celle des « élites éclairées » chères au juge Barak), régime qui constitue une « antithèse totale du judaïsme religieux comme de l’identité juive non religieuse, de la démocratie libérale et du sionisme… »

 

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Le juge Aharon Barak, ami du juge Goldstone

Cette affirmation peut paraître choquante, mais elle ne l’est pas autant que la réalité qu’elle décrit. Comment comprendre en effet l’attitude de l’establishment judiciaire israélien dans l’affaire des rabbins Lior et Yossef, où une banale « haskama » (imprimatur) à un ouvrage de loi juive est considérée comme un délit pénal justifiant l’arrestation de rabbins, qui sont traités comme de vulgaires délinquants de droit commun ? Au-delà même du caractère choquant des mesures prises contre les rabbins Lior et Yossef, dénoncé même par des juges et des observateurs laïques honnêtes, c’est le fond du débat qui est encore plus inquiétant.

Que reproche-t-on en effet au livre Torat ha-Melekh (« La loi du Roi ») que personne n’a lu – y compris semble-t-il au sein du cabinet du procureur de l’Etat – et qui est un exposé passionnant du droit juif de la guerre, domaine crucial resté en friche depuis l’époque du Rambam ? Selon les médias et la police, ce livre serait constitutif d’une « incitation à la haine raciale » parce qu’il répondrait à la question saugrenue de savoir « quand il est permis de tuer un non Juif »… Ils reprennent ainsi à leur compte une des accusations traditionnelles les plus meurtrières portées contre le judaïsme et contre le Talmud en particulier… Une rapide recherche sur Internet montre que cette accusation (« le Talmud autorise le meurtre des non-Juifs ») est jusqu’à aujourd’hui utilisée dans les écrits antijuifs de tous bords, car elle constitue un des thèmes récurrents de la judéophobie, comme l’a montré P. A. Taguieff avec brio dans ses écrits sur le sujet.

Strauss_la_persecution_et_l_art_d_ecrire-701c3.jpgFace à l’attitude intolérante et inquisitoriale des élites judiciaires et médiatiques israéliennes, certains rabbins en viennent aujourd’hui à prôner une attitude d’autocensure et de néo-marranisme, préférant ne pas aborder certains sujets délicats ou brûlants – comme celui du livre Torat Ha-Melekh – pour ne pas s’attirer les foudres du procureur de l’Etat et de son département des questions juives… Cette attitude, adoptée par les Juifs au cours des siècles face aux persécuteurs chrétiens et musulmans, n’a évidemment pas sa place dans l’Etat juif souverain, même si les rabbins y font l’objet de persécutions de la part d’une partie des élites gauchistes et post-sionistes. C’est pourquoi nous devons soutenir l’attitude ferme et digne des rabbins Dov Lior et Yaacov Yossef et de leurs élèves, refusant de déférer aux injonctions et aux tentatives de persécutions du procureur de l’Etat.

Pierre Itshak Lurçat

* Raya Epstein, “PostZionism and Democracy”, in Israel and the Post-Zionists, Shlomo Sharan (ed.) Sussex Academic Press 2003.

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