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Jean Lurçat, Georges Goldstein et les débuts de la tapisserie en Israël

Je remets en ligne cet article paru en 2011 à l'occasion de l'ouverture, demain, de l'exposition de mon ami Georges Goldstein à la galerie Espace Dix, 10 rue Béersheva à Jérusalem. A voir! P.I.L

 

Quand un artiste communiste français exprimait son soutien à Israël

Pierre Itshak Lurçat

JEAN LURCAT.jpgLes extraits de la lettre qu’on lira ci-dessous sont un document d’histoire. Histoire familiale tout d’abord, car Jean Lurçat (1892-1966) était mon grand-oncle, et je me plais à imaginer qu’il aurait été heureux de savoir qu’une partie de sa famille vit en Israël, pays qu’il connaissait et qu’il aimait. Histoire de l’art contemporain et de la tapisserie française et israélienne ensuite, et surtout témoignage inédit sur une époque révolue où l’on pouvait affirmer et afficher son soutien à Israël, tout en étant un artiste reconnu appartenant au parti communiste français…

Jean Lurçat n’était pas juif, mais il était – comme son frère l’architecte André Lurçat (1894-1970) et comme d’autres intellectuels communistes ou ‘compagnons de route’, parmi lesquels Henri Wallon ou encore Jean-Paul Sartre – profondément philosémite, notamment depuis qu’il avait côtoyé des Juifs strasbourgeois dans la Résistance. Or, être philosémite, au lendemain de la guerre et de la Shoah, cela voulait dire soutenir le jeune Etat d’Israël*, en proie à l’hostilité de ses voisins qui rêvaient (et rêvent encore) de parachever le travail d’Hitler et d’étouffer dans l’œuf le petit Etat juif, comme leurs dirigeants – et Gamal Abdel Nasser en premier lieu - s’en vantaient publiquement.

 

Georges Goldstein-1.JPG
Goldstein devant une tapisserie de Lurcat dans son atelier

 

C’est ainsi que Jean Lurçat se rendit à plusieurs reprises en Israël, où il se lia d’amitié avec un jeune peintre et cartonnier, Georges Goldstein, élève de Gromaire, qu’il encouragea à développer la tapisserie en Israël. Lurçat participa activement aux débuts de la tapisserie israélienne, avec l’aide du Docteur Haim Gamzu, directeur du musée de Tel-Aviv, qui organisa l’exposition des Tapisseries de France en présence de l'artiste français, et avec le soutien financier de l’industriel Ephraim Ilin. Cette aventure aboutit à la création du premier atelier de tapisserie, à Nazareth-Ilit, dont l’existence fut éphémère (1964-1966) en raison de la crise économique précédant la guerre des Six Jours...

 

JEAN LURCAT2.jpg[Jean Lurçat, Paris 1929 -by André Kertész]

Rencontrant Georges Goldstein dans son atelier du ‘Houtsot Yahotzer, en 2010 (dans le très beau quartier des artistes, en contrebas de la Vieille ville, malheureusement moins connu que le centre commercial de Mamilla voisin), j’ai eu le plaisir de découvrir une facette de mon grand-oncle que j’ignorais totalement.

Qu’il ait été communiste, ou plutôt membre du Parti, cela n’avait rien d’étonnant à son époque, où tout le gratin intellectuel et artistique français l’était. (C’est la raison pour laquelle le nom de Jean Lurçat est aujourd’hui associé à de si nombreux lycées et centres culturels dans des municipalités communistes, dont certaines sont parfois des complices du boycott raciste anti-israélien…)

Mais que Jean Lurçat eut été pro-israélien et pro-sioniste, quelle belle surprise ! Dans une lettre écrite de sa maison de Saint-Céré et datée du 9 juin (milieu des années 1960 apparemment), Lurçat écrit à Goldstein :

« En ce qui vous concerne, votre patrie a besoin de toutes ses forces ; il faut donc savoir surmonter ses appréhensions et entrer dans le ring ! […] Israël arrive avec 20 ans après les autres dans la tapisserie… En art (littérature, peinture, tapisserie, ou musique) le médiocre n’est pas ‘payant’…

Je vous autorise d’ailleurs, moi qui viens d’aider votre pays à mettre debout cet atelier [il s’agit de l’atelier de tapisserie de Nazareth. P.I.L] ; moi qui frémis si souvent en lisant dans la presse les grossières menaces arabes, je vous autorise à faire traduire ma lettre et à la montrer aux responsables de la tapisserie – J’ai eu un trop grand et réconfortant choc en visitant Israël cette année, pour me rendre solidaire, je dirais même complice, d’une commercialisation hâtive, maladroite, et desservant les intérêts de votre pays.

Je compte, en revenant du Mexique, faire un saut à Nazareth et m’entretenir avec vos collègues peintres, J’ai mis tout mon cœur dans cette naissance d’un atelier et […] je suis prêt à suivre ses efforts et l’aider avec énergie et franchise. Mon cher Goldstein, je vous souhaite à tous bon travail et succès. Jean Lurçat ».

 

George Goldstein-2.JPG
G. Goldstein [photo P.I.Lurcat]

 

Ces lignes se passent de commentaire. Il aurait été évidemment intéressant de savoir ce que Jean Lurçat aurait pensé de la réunification de Jérusalem survenue un an et demi après sa disparition. Je ne doute pas un instant que l’artiste engagé et ami d’Israël aurait suivi avec angoisse et intérêt les événements dramatiques qui culminèrent lors de la Guerre des Six jours et de la victoire miraculeuse d’Israël contre ses ennemis. Mais tout cela, bien sûr, relève de l’imagination… J’invite le lecteur qui voudrait en savoir plus sur cet épisode méconnu et sur les débuts de la tapisserie en Israël à visiter l’atelier de Georges Goldstein, au village des artistes à Jérusalem.

Pierre Itshak Lurçat

 

* Sur ce sujet voir le livre de David Lazar, L'opinion francaise et la naissance de l'Etat d'Israel, Calmann-Levy.

Commentaires

  • Travaillant depuis 30 ans sur votre oncle, vous comprendrez, cher Pierre (rencontré 2 fois au 9 rue Pasteur) que je ne sois pas surpris par l'humanité de Jean Lurçat. Permettez-moi de citer l'amie d'enfance de Jean, Charlotte Ravaire, m'apprenant, peu avant sa mort, comment le petit collégien Lurçat défendait son camarade d'école, Jean Dalsace, contre les propos judéophobes, fréquents à cette époque dans l'est de la France. D'un père dont les nazis (qui, soit dit en passant, fusillèrent aussi mon grand-père) avaient massacré l'enfant adoptif, né d'une mère russo-bulgare et d'un père judéo-américain, pouvait-on d'ailleurs attendre une plus haute leçon ? Bien cordialement,
    Gérard Denizeau

  • Aussi, un détail : la lettre, dans laquelle Lurçat évoque le saut à Nazareth "en revenant du Mexique" date de façon quasiment certaine du 9 juin 1965. À cette époque, l'altération de sa santé ne lui permettait plus de se déplacer comme il l'aurait voulu ; à l'exception d'un court séjour en Grèce, il ne voyagera plus jusqu'à sa mort, survenue le 6 janvier 1966. Bien cordialement,
    Gérard Denizeau

  • Cher Gérard Denizeau
    Merci pour ces précisions et pour votre message!
    Je vais vous écrire pour en parler plus longuement

    Pierre
    NB je suis en train de livre votre livre sur Jean Lurçat

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