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23/02/2011

Les Frères musulmans et la question palestinienne, Paul Landau

 

logo_freres_musulmans.jpgL'implication des Frères musulmans dans la question palestinienne est étroitement liée à leurs relations avec le Haut Comité arabe et son dirigeant, le Mufti de Jérusalem Haj Amin Al-Husseini. Le Guide des Frères musulmans et le Mufti partagent une même vision du monde, une même haine des Juifs et de l'Angleterre, et une même admiration pour les régimes fasciste et hitlérien. Dès 1935, le frère du Guide suprême, Abd Al-Rahman Al-Banna, se rend en Palestine, où il rencontre Al-Husseini. De son côté, Hassan Al-Banna écrit au Mufti pour l'assurer de son soutien 24. Les deux hommes vont établir une collaboration étroite, et des liens personnels qui se poursuivront jusqu'à la mort d'Al-Banna en 1949. Leur collaboration se traduit par une aide réciproque : les Frères musulmans collectent des fonds pour le Haut Comité arabe de Husseini, et ce dernier leur apporte une justification idéologique et des thèmes de propagande, grâce auxquels les Frères musulmans galvanisent les foules égyptiennes et attirent des milliers de membres et de sympathisants. Jusqu'au milieu des années 1930, la question palestinienne n'avait joué quasiment aucun rôle dans la politique égyptienne. Certains écrivains et hommes politiques égyptiens avaient même exprimé leur intérêt et leur admiration envers les pionniers sionistes, à l'instar du célèbre penseur musulman Rashid Rida, rédacteur en chef du journal Al-Manar 25. Mais les émeutes de 1936 fomentées par le Mufti de Jérusalem et leurs répercussions en Egypte vont profondément modifier la situation.

 

jerusalem_mosquee_omar_2.jpg Au début de l'été 1936, le Haut Comité arabe envoie des émissaires en Egypte, afin de mobiliser les autorités religieuses, gouvernementales et les médias en faveur de la cause arabe en Palestine 26. Pour sensibiliser l'opinion arabe, ils prétendent que les Juifs ont voulu profaner les Lieux saints musulmans à Jérusalem, prétendument pour « reconstruire le troisième Temple sur l'emplacement de la mosquée d'Omar ». Cette rumeur est répercutée par les mosquées, dans lesquelles les prédicateurs déclarent que c'est une obligation religieuse pour chaque musulman de s'engager dans le jihad en faveur de la Palestine. La campagne de propagande est relayée par des comités de solidarité, qui organisent des manifestations et des collectes en faveur de leurs « frères » arabes en Palestine. Certains membres des Frères musulmans égyptiens prennent part aux émeutes antijuives en Palestine entre 1936 et 1939 25. Lors de la première guerre israélo-arabe de 1947-48, l'engagement des Frères musulmans se manifestera par l'envoi de volontaires pour « combattre les Juifs ». Nous reviendrons sur cet épisode, dans lequel Said Ramadan, gendre d'Al-Banna et père de Tariq Ramadan, a joué un rôle important 27.

 

Très rapidement, la cause arabe en Palestine sert de prétexte à de violentes attaques contre les Juifs égyptiens, accusés d'être une « cinquième colonne » sioniste. En mai 1936, les Frères musulmans appellent au boycott des magasins juifs en Egypte, instaurant ainsi une pratique que l'on retrouvera en Europe lors de la nouvelle vague d'antisémitisme des années 2000-2002 28. Des tracts sont distribués, appelant au boycott des marchandises et des magasins juifs. Le journal Al-Nadhir publie une rubrique régulière intitulée « Le danger des Juifs d'Egypte ». Il publie également les noms et adresses des hommes d'affaires juifs et de journaux accusés d'être « aux mains des Juifs ». Quant à l'organe des Frères musulmans, Jaridat al-Ikhwan al Muslimin, il publie à la fin des années 1930 de nombreux articles accusant les Juifs de conspirer contre l'Islam. Il les accuse tantôt d'avoir intrigué contre le prophète, reprenant les thèmes de l'antijudaïsme musulman traditionnel, tantôt de « comploter en vue de détruire le monde » et d'être les instigateurs du mouvement communiste international 29.

 

La campagne de boycott des magasins juifs en Egypte, organisée tout d'abord par les Frères musulmans, est très vite reprise par d'autres mouvements et partis politiques, parmi lesquels Jeune Egypte, qui en fait sa principale activité politique à partir de 1939. Un comité pour le boycott des Juifs d'Egypte est également constitué à l'université Al-Azhar, distribuant des tracts aux étudiants. Ces appels au boycott se traduisent fréquemment par des violences physiques à l'encontre des Juifs, les manifestants se rendant souvent dans le quartier juif du Caire pour trouver un exutoire à leur haine. L'hostilité envers les Juifs s'exprime également par la multiplication des menaces et des mises en garde envers les Juifs égyptiens, appelés à se dissocier publiquement du sionisme dans des articles et des lettres ouvertes publiées dans la presse 30.

 

mufti hitler.jpgDe son côté, Al-Husseini dirige les émeutes anti-juives en Palestine, qui redoublent d'intensité en 1936. Obnubilé par l'idée d'une alliance stratégique avec l'Allemagne nazie, il multiplie les contacts avec ses représentants diplomatiques. Dès 1933, il entre ainsi en contact avec le consul allemand à Jérusalem, peu de temps après l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler 31. Dans l'esprit d'Al-Husseini, il s'agit de mettre fin à l'installation des Juifs en Palestine, mais aussi de combattre le « judaïsme mondial » en s'alliant avec Hitler. Après la promulgation des lois raciales de Nuremberg, les télégrammes de félicitations affluent de Palestine et d'autres pays arabes.

24. Voir T. Ramadan, Aux sources du renouveau musulman, p.206, Tawhid 2002. Sur le rôle du frère d'Al-Banna, voir Mitchell, op. cit. p.55.

25. Krämer, op. cit. p.144.

26. Olivier Carré et Michel Seurat, op. cit. p. 31. Voir aussi Richard Mitchell, The Society of the Muslim Brothers, p. 55

27. Voir chapitre 3, Said Ramadan et l'implantation des Frères musulmans en Europe.

28. Voir Itshak Landau, « La nouvelle campagne de boycott d'Israël », bulletin no. 4/5 de l'Observatoire du Monde juif.

29. Sur les liens entre Haj Amin Al-Husseini et Hitler, voir notamment K. Timmerman, Preachers of Hate, chapitre 5, Crown Forum, New York 2003 ; Joseph Schechtman, The Mufti and the Fuehrer, Thomas Yoseloff, New York 1965.

30. Voir James Jankowski, « Zionism and the Jews in Egyptian Nationalist Opinion », in Egypt and Palestine, A Millenium of Association, Ben Zvi Institute, Jérusalem 1984.

31. J. Jankowski, art. cit. p. 328.

[EXTRAIT DU LIVRE DE PAUL LANDAU, "LE SABRE ET LE CORAN", EDITIONS DU ROCHER 2005]

17/02/2011

L'influence des mouvements fasciste et nazi sur les Frères musulmans, Paul LANDAU

Alors que les medias et certains dirigeants occidentaux tentent de presenter les Frères musulmans comme un mouvement frequentable, il est utile de rappeler l'influence exercee par le facisme et le nazisme sur le mouvement de Hassan Al-Banna, comme le fait Paul Landau dans son livre Le Sabre et le Coran. Extrait :

 

SABRE CORAN.jpgTrès rapidement, le mouvement essaime à travers toute l'Egypte, comptant 4 sections en 1929, 15 en 1932, et plus de 300 en 1938, avec des contacts et des ramifications dans les pays voisins - Syrie, Irak, Palestine et Yémen. C'est surtout entre 1936 et 1938 qu'il parvient à accroître son audience de manière considérable, passant de 800 à 200 000 membres, grâce à la focalisation sur la question palestinienne 19. En 1945, à leur apogée, les Frères musulmans compteront un demi-million de membres actifs et presque autant de sympathisants, chiffres considérables qui attestent de leur importance dans la vie politique égyptienne. Ils sont devenus un mouvement de masse, dont l'organisation et l'idéologie sont inspirées des régimes autoritaires des années 1930. A la tête du mouvement se trouve le « Guide suprême », qui ressemble beaucoup au Duce et au Führer. L'influence fasciste apparaît également dans les bataillons de choc du mouvement, surnommés les « troupes de Dieu », qui défilent dans les principales rues du Caire en chantant « nous n'avons pas peur de la mort ».

 

Dans un article publié en 1938, intitulé « L'industrie de la mort », Hassan Al-Banna expose la stratégie des bombes humaines, cinquante ans avant leur utilisation effective. Il y écrit notamment : « à une nation qui perfectionne l'industrie de la mort et qui sait comment mourir noblement, Dieu donnera une vie honorable dans ce monde et la grâce éternelle dans le monde futur » 20. Vers la même époque, Al-Banna évoque le thème du « martyr dans le sentier de Dieu », lors d'un discours prononcé devant plusieurs milliers de personnes participant à un congrès national contre la présence des Anglais en Egypte et au Soudan :

 

J'avais l'habitude de réciter dans ma jeunesse certaines invocations, et parmi celles-ci, il y en avait une qui disait : « ô Dieu, accorde-moi de Ta part une vie agréable ainsi qu'une mort agréable !  » Chers frères, que pensez-vous que soit cette mort agréable ? Croyez-vous qu'une mort agréable consiste à mourir sur son lit, auprès des siens, de sa famille et de ses enfants ? Est-ce là la mort agréable ? Tout le monde meurt ainsi. En vérité, il y a mort agréable lorsque cette tête est détachée de ce corps dans le Sentier de Dieu ! 21.

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09/02/2011

Hassan Al-Banna et la création des Frères musulmans, Paul Landau

Hassan al Banna.jpgL'importance des Frères musulmans pour l'islamisme est comparable à celle que le parti bolchévique a représenté pour le communisme 2 : jusqu'aujourd'hui, c'est ce mouvement qui sert de référence idéologique et organisationnelle à tous les groupes islamistes, y compris le réseau Al-Qaida (au point que Sayyid Qutb, un des principaux théoriciens des Frères musulmans, a été surnommé le « cerveau de Ben Laden » 3). Gilles Kepel, auteur d'importants travaux sur les mouvements islamistes contemporains, qualifie les Frères musulmans de « matrice de l'islamisme moderne » 4. Un autre auteur les qualifie de « maison-mère de toutes les factions du mouvement islamiste contemporain » 5. (Nous verrons comment Tariq Ramadan esquive - ou escamote - ce point essentiel).

 

Le contexte dans lequel fut créée l'organisation était celui d'un immense désarroi dans le monde musulman, faisant suite à l'abolition du califat ottoman d'Istambul par Mustafa Kemal, en 1924 6. Symbole depuis près de treize siècles de l'unité des croyants de l'Islam à travers le monde, le califat fut remplacé par une république turque, nationaliste et laïque. La création des Frères musulmans visait notamment à remplir le vide créé par la disparition du califat. Une page Internet affiliée aux Frères musulmans affirme ainsi que la « renaissance » islamique est entrée dans une phase active avec la création de la Confrérie, « peu de temps après la plus grande calamité jamais survenue, avec la dislocation du califat [en 1924] et la déclaration de guerre contre toutes les formes de l'Islam dans la plupart des pays musulmans » 7. Un autre exemple frappant de référence à l'événement de 1924 comme élément-clé du discours islamiste est cette cassette vidéo diffusée par Ben Laden le 7 octobre 2001, évoquant « l'humiliation endurée par l'Islam depuis plus de quatre-vingts ans » 8. (Nous serons amenés à voir comment le discours islamiste attribue la fin du califat à une conspiration, allant jusqu'à faire de Mustafa Kemal Atatürk un « membre d'une secte juive »…9). Le mouvement des Frères musulmans fut aussi créé en réaction à l'occupation britannique en Egypte, comme la plupart des partis politiques qui sont apparus à la même période. Cependant, la composante nationaliste a très vite été effacée par la composante islamiste ; c'est cette dernière qui a assuré aux « Frères » leur succès à l'intérieur et à l'extérieur des frontières égyptiennes, et qui explique leur longévité politique jusqu'aujourd'hui.

 

 

Hassan Al-Banna et la création des Frères musulmans

 

hamas manif verte.jpegL'organisation des Frères musulmans (Al-Ikhwan Al-Muslimoun) a été fondée en 1928 en Egypte par Hassan Al-Banna. Al-Banna est né en 1906 à Mahmudiyya, petite ville du delta du Nil proche d'Alexandrie. Son père était horloger et enseignait le Coran dans la mosquée de la ville. C'etait un musulman rigoriste, formé à l'université Al-Azhar, où il fut l'élève de Mohammed Abduh, fondateur du mouvement salafiste 10. A l'âge de douze ans, le jeune Hassan adhère à la « Société pour la conduite morale », groupement religieux qui encourage au respect scrupuleux des prescriptions de l'islam, en punissant toute infraction par un système d'amendes et de peines 11. A la même époque, il est attiré par le soufisme, et devient membre de la confrérie al-Husafiyya. Impressionné par le spectacle du dikhr - la danse mystique des soufis - il franchit tous les échelons de la confrérie, jusqu'à l'initiation totale en 1922. Ce double aspect rigoriste et mystique marquera profondément la personnalité d'Al-Banna, même lorsqu'il aura délaissé la mystique pour la politique. [...] SUITE>>>

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