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09/02/2011

Hassan Al-Banna et la création des Frères musulmans, Paul Landau

Hassan al Banna.jpgL'importance des Frères musulmans pour l'islamisme est comparable à celle que le parti bolchévique a représenté pour le communisme 2 : jusqu'aujourd'hui, c'est ce mouvement qui sert de référence idéologique et organisationnelle à tous les groupes islamistes, y compris le réseau Al-Qaida (au point que Sayyid Qutb, un des principaux théoriciens des Frères musulmans, a été surnommé le « cerveau de Ben Laden » 3). Gilles Kepel, auteur d'importants travaux sur les mouvements islamistes contemporains, qualifie les Frères musulmans de « matrice de l'islamisme moderne » 4. Un autre auteur les qualifie de « maison-mère de toutes les factions du mouvement islamiste contemporain » 5. (Nous verrons comment Tariq Ramadan esquive - ou escamote - ce point essentiel).

 

Le contexte dans lequel fut créée l'organisation était celui d'un immense désarroi dans le monde musulman, faisant suite à l'abolition du califat ottoman d'Istambul par Mustafa Kemal, en 1924 6. Symbole depuis près de treize siècles de l'unité des croyants de l'Islam à travers le monde, le califat fut remplacé par une république turque, nationaliste et laïque. La création des Frères musulmans visait notamment à remplir le vide créé par la disparition du califat. Une page Internet affiliée aux Frères musulmans affirme ainsi que la « renaissance » islamique est entrée dans une phase active avec la création de la Confrérie, « peu de temps après la plus grande calamité jamais survenue, avec la dislocation du califat [en 1924] et la déclaration de guerre contre toutes les formes de l'Islam dans la plupart des pays musulmans » 7. Un autre exemple frappant de référence à l'événement de 1924 comme élément-clé du discours islamiste est cette cassette vidéo diffusée par Ben Laden le 7 octobre 2001, évoquant « l'humiliation endurée par l'Islam depuis plus de quatre-vingts ans » 8. (Nous serons amenés à voir comment le discours islamiste attribue la fin du califat à une conspiration, allant jusqu'à faire de Mustafa Kemal Atatürk un « membre d'une secte juive »…9). Le mouvement des Frères musulmans fut aussi créé en réaction à l'occupation britannique en Egypte, comme la plupart des partis politiques qui sont apparus à la même période. Cependant, la composante nationaliste a très vite été effacée par la composante islamiste ; c'est cette dernière qui a assuré aux « Frères » leur succès à l'intérieur et à l'extérieur des frontières égyptiennes, et qui explique leur longévité politique jusqu'aujourd'hui.

 

 

Hassan Al-Banna et la création des Frères musulmans

 

hamas manif verte.jpegL'organisation des Frères musulmans (Al-Ikhwan Al-Muslimoun) a été fondée en 1928 en Egypte par Hassan Al-Banna. Al-Banna est né en 1906 à Mahmudiyya, petite ville du delta du Nil proche d'Alexandrie. Son père était horloger et enseignait le Coran dans la mosquée de la ville. C'etait un musulman rigoriste, formé à l'université Al-Azhar, où il fut l'élève de Mohammed Abduh, fondateur du mouvement salafiste 10. A l'âge de douze ans, le jeune Hassan adhère à la « Société pour la conduite morale », groupement religieux qui encourage au respect scrupuleux des prescriptions de l'islam, en punissant toute infraction par un système d'amendes et de peines 11. A la même époque, il est attiré par le soufisme, et devient membre de la confrérie al-Husafiyya. Impressionné par le spectacle du dikhr - la danse mystique des soufis - il franchit tous les échelons de la confrérie, jusqu'à l'initiation totale en 1922. Ce double aspect rigoriste et mystique marquera profondément la personnalité d'Al-Banna, même lorsqu'il aura délaissé la mystique pour la politique. [...] SUITE>>>


A l'âge de seize ans, Al-Banna part étudier au Caire, au collège pour instituteurs Dar al-Ulûm (où a également étudié Sayyid Qutb). Ce n'est pas par hasard qu'il a choisi la voie de l'enseignement, mais pour répondre à ses préoccupations les plus profondes. Comme l'a observé Latifa Ben Mansour, nombreux sont les islamistes qui ont choisi le métier d'enseignant, comme Al-Banna et Sayyid Qutb en Egypte, Abbassi Madani et Ali Benhadj en Algérie 12. Elle explique ce phénomène par l'importance que les mouvements totalitaires attachent à l'endoctrinement de la jeunesse. Au Caire, Al-Banna prend part à l'effervescence politique de la capitale dans les années 1920. Préoccupé par le déclin de la civilisation islamique, il pense que le principal danger pour l'Islam provient de l'influence des idées occidentales. Aussi prône-t-il le rejet de toute notion occidentale. Cette idée du retour à la « pureté » de l'Islam des origines et de l'éradication de toute influence ou institution non islamique est au cœur de la doctrine d'Al-Banna, et elle influencera durablement le courant de pensée qu'il a fondé. (On la retrouvera plus tard, notamment chez Al-Tourabi au Soudan, chez l'ayatollah Khomeyni en Iran et jusque chez Ben Laden 13).

 

BEN LADEN.jpg

Mais c'est à Ismaïlia, où il est nommé à un poste d'enseignant dans une école secondaire, qu'Al-Banna va créer l'organisation des Frères musulmans. Siège de la Compagnie du canal de Suez, Ismaïlia est une ville très européanisée. « Partout les Européens sont les maîtres : ils vivent dans les beaux quartiers, fréquentent les bars, tandis que les femmes se promènent en ville à visage découvert et en jupe courte » 14. Pour Hassan Al-Banna, toutes ces manifestations de l'influence européenne sont autant de signes de la « corruption occidentale ». Aussi décide-t-il de prêcher le retour à l'Islam. Dans les mosquées, les écoles ou les cafés, « il se déchaîne contre les Occidentaux et leurs inventions diaboliques : le cinéma, les chansons, les publications frivoles, la danse ; mais aussi contre l'apathie de ses compatriotes qui se laissent corrompre. Il captive son auditoire par sa fougue et surtout par son don d'orateur ». 15 C'est ainsi qu'il attire autour de lui ses premiers partisans, qui constituent le noyau de la Société des Frères musulmans.

 

Dans son autobiographie, Al-Banna raconte ainsi la fondation du mouvement :

 

En mars 1928, je reçus chez moi la visite de six Frères… Nous nous mîmes d'accord pour agir comme il plaît à Dieu et au service des hommes. Nous fîmes le serment de vivre en frères qui agissent pour l'Islam et qui combattent pour lui. L'un d'entre eux dit : « Comment nous appellerons-nous ? Serons-nous officiellement une association, un club, une confrérie (tarîqa), un syndicat ? - Rien de tout cela, dis-je. Gardons-nous des formalités et des choses officielles ! Notre groupement, ce sera tout d'abord et foncièrement une Idée, avec toutes les choses qu'elle implique. Nous sommes des frères au service de l'Islam, donc nous serons les "Frères musulmans" 16 ».

[EXTRAIT DU LIVRE DE PAUL LANDAU, "LE SABRE ET LE CORAN", EDITIONS DU ROCHER 2005]

Notes

1. Cité dans O. Carré et M. Seurat, Les Frères musulmans (1928-1982), L'Harmattan 2001. L'ouvrage de référence sur Al-Banna et sur les Frères musulmans est celui de Richard Mitchell, The Society of the Muslim Brothers, Oxford University Press 1993.

2. Idée que j'emprunte à Matthias Küntzel, « Jihadisme et antisémitisme » [en allemand], Jüdische Allgemeine, Berlin, 2 janvier 2003.

3. Dinesh De Souza, « Osama's Brain, Meet Sayyid Qutb, intellectual father of the anti-Western Jihad », The Weekly Standard 7 no. 32 (2002).

4. Gilles Kepel, Jihad, p. 55, Gallimard 2003.

5. Richard Labévière, « Les finances de l'islamisme », revue « Pour ! Solidarité Algérie », publié sur le site pourinfo.ouvaton.org.

6. Voir G. Kepel, Jihad, p.56.

7. Cité sur le site anglais ummah.org.uk

8. B. Lewis, L'islam en crise, p.13 Gallimard 2003.

9. Sur le thème de la conspiration juive, voir chapitre 2, Sayyid Qutb, écrivain, idéologue et martyr. Sur les origines prétendument juives de Mustafa Kemal, voir Gilles Kepel, Le prophète et le pharaon, p.130, Seuil 1993.

10. Sur Abduh, voir chapitre 8, Le discours de Tariq Ramadan.

11. Sur la jeunesse de Hassan Al-Banna, voir Philippe Aziz, Les sectes secrètes de l'Islam, de l'ordre des Assassins aux Frères musulmans, p.248-251, Robert Laffont 1983.

12. Latifa Ben Mansour, Frères musulmans, frères féroces, note 2 p.68, Ramsay 2002.

13. Sur Tourabi, Khomeyni et Ben Laden, voir notamment G. Kepel, Jihad.

14. P. Aziz, op. cit. p. 252.

15. P. Aziz, op. cit. p. 252-253.

16. Al-Banna, Mémoires du message et du prêcheur (en arabe), Le Caire, s.d., cité par O. Carré et M. Seurat, op. cit. pp.11-12.

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