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23/11/2010

Les secrets de l'expédition de Suez - Entretien avec Denis Lefebvre

Denis Lefebvre, secrétaire général de l'Office universitaire de recherche socialiste, est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages historiques, parmi lesquels Guy Mollet, le mal-aimé (Plon, 1992) et, avec Alain Bergounioux, Le Socialisme pour les nuls (First, 2008). A l'occasion de la parution de son livre, Les secrets de l'expédition de Suez (éditions Perrin), il nous a accordé un entretien.

Pierre Itshak Lurçat - Votre livre, Les secrets de l'expédition de Suez, qui repose sur des documents d'archives inédits, apporte un regard neuf sur cet épisode essentiel de l'histoire du Moyen-Orient. Pouvez-vous expliquer en quoi votre analyse de l'expédition de Suez innove-t-elle ? Quelles découvertes avez-vous faites, notamment dans les archives de Guy Mollet ?

 

Denis Lefebvre.jpgDenis Lefebvre [photo ci-contre] - Les archives de Guy Mollet (le président du Conseil de l’époque) sont particulièrement riches sur Suez. Elles permettent de porter un autre regard sur les développements de l’affaire en elle-même (l’expédition militaire), et de comprendre pourquoi la France de 1956 a réagi comme elle l’a fait à la nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956.

Elles contiennent de nombreux documents de première importance : rapports militaires, télégrammes secrets et, surtout, lettres échangées entre les différents protagonistes… Français, Anglais, Israéliens, Américains.

L’année 1956 est bien sûr très présente dans ces dossiers, on y mesure le rôle déterminant de Guy Mollet pour conforter ses alliés, les inciter à la fermeté. Pour les rassurer aussi sur l’appui sans faille de la France, comme on le voit dans les messages qu’il envoie dès la fin octobre à David Ben Gourion, alors que ce dernier lui fait part de ses inquiétudes sur la protection des villes israéliennes.

Mais les dossiers conservés par Guy Mollet apportent aussi un éclairage extraordinaire sur le rôle central qu’il a joué jusqu’à son décès en 1975, pour maintenir le secret sur l’accord secret signé en octobre 1956 entre la France, la Grande-Bretagne et Israël, le fameux « protocole de Sèvres ». C’est ainsi que Guy Mollet a été associé de très près à la rédaction des mémoires d’Antony Eden, pour le chapitre sur Suez. Il a aussi veillé à ce que les acteurs français de Suez ne publient rien sur l’affaire (les livres de Christian Pineau et d’Abel Thomas ne paraîtront qu’après son décès). Il a enfin relu et corrigé certains passages d’un ouvrage de Shimon Pérès que celui-ci préparait en 1969, recevant même à Paris son envoyé, l’amiral Limon, pour voir quels termes pouvaient être employés.

 

P.I.L. Vous montrez que l'un des éléments clés de l'implication de la France dans cette aventure militaire était la sympathie du dirigeant français Guy Mollet pour le jeune Etat d'Israël et sa conviction que Nasser voulait détruire Israël. Quel poids ce facteur a joué à l'époque ? Guy Mollet était-il une exception à cet égard ?

D.L. A la différence de ce qui a été écrit à l’envi sur l’affaire de Suez (présentée comme une manifestation de caractère impérialiste de « vieilles » puissances qui se sentaient bafouées ou, dans le cas de la France, comme une opération destinée essentiellement à porter atteinte à Nasser, soutien des nationalistes algériens), l’expédition de Suez a d’autres motivations.

Il faut mentionner, bien sûr, l’aide de Nasser aux nationalistes algériens (financière, psychologique et matérielle, avec la fourniture d’armement), mais aussi son rapprochement avec l’URSS, qui lui fournit du matériel militaire dès 1955, ou encore sa volonté hégémonique dans cette région, autour de la notion de panarabisme, parfaitement explicitée dans son essai La Philosophie de la révolution. Enfin, ses menaces contre Israël qui sont une évidence, une réalité. Qui pourrait imaginer qu’une telle concentration d’armement sur le territoire égyptien n’avait pas comme objectif la disparition d’Israël, alors que Nasser multipliait les menaces depuis des années ?


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Guy Mollet en Israel (photo Archives Guy Mollet / OURS / droits réservés)

Alors dans l’opposition, Guy Mollet a assuré dès la fin 1955 Shimon Pérès que les socialistes français, s’ils revenaient au pouvoir, aideraient Israël à se défendre. Devenu président du Conseil, il a tenu parole dès les premiers mois de 1956, en fournissant du matériel militaire (chars et avions, principalement). Ces fournitures se sont bien sûr accélérées après la nationalisation de juillet.

Guy Mollet se comporte ainsi parce qu’il ne peut tolérer qu’un Etat démocratique soit menacé dans son existence par ses voisins. Un Etat démocratique en général… mais Israël en particulier. Pour plusieurs raisons : ce qu’Israël représente dans la mémoire collective de l’humanité ; sa survie à assurer dans un environnement régional qui lui est hostile. Mais aussi parce qu’Israël est un Etat dirigé par des socialistes. Il faut enfin intégrer une dimension personnelle pour Guy Mollet, que nombre de dirigeants politiques français partagent… un retour vers le passé récent : la Guerre d’Espagne, puis les accords de Munich – ne plus céder à un dictateur, et donc prendre le risque de la guerre pour sauver la paix. Au-delà du chef de gouvernement, le militant socialiste et antiraciste Guy Mollet était enfin convaincu du bien-fondé de l’intervention.

Cette position de Guy Mollet est partagée par la quasi-totalité de la classe politique française (extrémistes de gauche et de droite exceptés), et par la quasi-totalité du pays. Il faut d’ailleurs remarquer que si son image a pu être amoindrie par sa politique algérienne en 1956-1957, elle ne l’a pas du tout été par l’affaire de Suez.

 

SuezBook269.jpg

 

 

P.I.L. Le bilan que vous faites de l'expédition de Suez est moins négatif que celui que l'on en fait généralement en Occident. Vous montrez que, parmi les objectifs que s'étaient fixés la France et l'Angleterre, le seul qui a été atteint a été celui de défendre Israël contre le bellicisme de Nasser, que Guy Mollet comparait à Hitler, assimilant la Philosophie de la révolution du premier au Mein Kampf du second. En quoi cet épisode est-il instructif pour notre époque, alors que de nouveaux émules d'Hitler dans notre région prétendent à nouveau "détruire Israël" ?

D.L. Certes, le regard que je porte sur l’expédition de Suez n’est pas le même que ce qu’on lit et colporte d’habitude. Il y a bien sûr, des aspects négatifs (perte d’influence des puissances européennes dans cette région, etc.) mais l’essentiel est qu’Israël a été sauvé. Sur ce point, je n’ai rien d’autre à ajouter. Un point, quand même, qu’on a mal perçu à l’époque : au-delà de ses rodomontades, Nasser a été stoppé dans ses volontés expansionnistes, celles qu’il avait exprimées dans sa Philosophie de la Révolution.

On sourit parfois aujourd’hui de la comparaison entre Nasser et Hitler, et on aurait raison de le faire s’il s’agissait de comparer l’Allemagne de 1939 à l’Egypte de 1956. Mais il s’agissait en 1956 d’objectifs affirmés, le nouveau Mein Kampf présenté par un dictateur. Avec deux objectifs très simples, car les dictateurs le sont toujours pour mieux emporter les foules : unification des Arabes et destruction des Israéliens. Hitler, lui, parlait des Allemands et des Juifs…

Le Moyen-Orient, en 2010 encore, ne vibre-t-il pas à l’énoncé de thèses aussi simplistes que celles de Nasser en 1956 ?

 

P.I.L. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette période ? Pensez-vous que l'épisode de Suez comporte des leçons pour la France aujourd'hui ? Vous écrivez dans votre conclusion que "L'affaire de Suez constitue l'un des derniers sursauts de l'Occident pour refuser de céder au chantage..". Pouvez-vous expliquer ?

D.L. Je m’intéresse à cette période, à cette affaire, en tant qu’historien, auteur d’une dizaine de livres, dont plusieurs sur Guy Mollet. J’ai eu accès à des archives inédites : celles de Guy Mollet, bien sûr, mais aussi celles de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, qui avait conservé une copie du protocole de Sèvres, que sa veuve m’a confié il y a quelques années, un document que tout le monde croyait disparu.

Mais l’historien est aussi un homme engagé dans la vie de la cité, qui s’intéresse au monde contemporain. Je ne peux m’empêcher de penser, au vu de la situation actuelle dans cette partie du monde qu’il faut savoir dire « non » à une dictature et à ce qu’elle porte en elle. Je l’ai dit un peu plus haut…. Prendre le risque d’une guerre pour sauver la paix. Si les démocraties avaient dit « non » à Hitler dès 1938 (mais sans doute aussi avant) il n’y aurait peut-être pas eu de Seconde Guerre mondiale. On ne connaît pas l’histoire des guerres qui n’ont pas eu lieu, de celles qui ont été empêchées, bien sûr, mais Guy Mollet et ses alliés de 1956 ont peut-être empêché une troisième guerre mondiale. A cet égard, l’action de Guy Mollet en 1956 a été un exemple de grandeur.

 

guy mollet.gif
Guy MOLLET

P.I.L. Vous montrez que le projet de Marché Commun et de l'Euratom sont la conséquence directe de l'affaire de Suez et du sentiment d'impuissance de la France et de ses alliés face aux grandes puissances d'une part, et aux pays arabes de l'autre. "Les Européens ont compris le poids de l'arme du pétrole entre les mains des pays arabes, un péril mortel pour leurs économies", écrivez-vous. "Les premières réalisations de ce projet ambitieux n'ont pas survécu au retour au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958"… Cela veut-il dire que le projet européen n'était à l'origine pas du tout orienté dans le sens qu'il a pris par la suite – celui de la coopération euro-arabe – sens qui est le plus souvent hostile à Israël ?

D. L. Il me semble y avoir, dans votre question, deux problèmes qui ne sont pas liés.

Le Marché commun et l’Euratom (mise en commun par l’Europe de l’énergie atomique à des fins pacifiques) tout d’abord. Il est vrai que ces deux projets ont été accélérés après Suez.

Pour plusieurs raisons : la compréhension que seule une Europe unie donnerait aux pays qui la composent une force lui permettant de traiter d’égal à égal avec les autres puissances du monde. Cela ne concernait pas a priori le Moyen Orient, mais la volonté de créer une structure qui permette à l’Europe d’exister face aux deux grands : URSS et Etats-Unis. Concernant ce dernier pays, l’Europe a compris après Suez qu’il ne les protègerait pas systématiquement. Et, pour se limiter à la question de l’énergie, la volonté de se doter d’un outil (autour de l’énergie atomique) qui lui permettra de ne plus dépendre en totalité du Moyen-Orient. Dès 1956, les démocraties ont compris que le pétrole pouvait devenir une arme !

C’est le sens de ce que j’ai développé dans mon livre.

Mais, en 1956-1957, ce n’était pas lié à ce que vous évoquez dans votre question, concernant la « coopération euro-arabe ». Le problème ne se posait pas alors en ces termes. Il a émergé dans la décennie suivante et, pour se limiter à la France, a entraîné un renversement des alliances.


 

P.I.L. Quel regard portez-vous sur l'évolution des relations franco-israéliennes depuis 1956 et jusqu'à nos jours ? Comment expliquer l'unanimité du soutien de la classe politique à Israël (communistes et poujadistes exceptés) à l'époque de Suez ? Existe-t-il encore des amis d'Israël comparables à Guy Mollet dans la politique française aujourd'hui ?

D.L. Sans porter de jugement sur la situation actuelle, voire sur ce qu’on remarque depuis de nombreuses années déjà, force est de constater que la période 1956-1957 constitue un moment exceptionnel d’amitié et de fraternité entre les deux pays. Au risque de me répéter, ce moment n’était pas partagé que par le monde politique, mais aussi par les Français dans leur quasi-totalité.

Par la suite, la France, on le sait, a pour des raisons économiques plutôt penché du côté des adversaires d’Israël, tout en défendant le droit à l’existence de l’Etat juif… ce qui est la moindre des choses.

 

michel-rocard_272.jpgP.I.L. S'agissant plus particulièrement du Parti socialiste, peut-il encore être considéré comme favorable à Israël ? Que pensez-vous du soutien au boycott d'Israël d'un Michel Rocard, par exemple ?

D.L. Il est évident que la période des années cinquante est terminée, et ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui. Je pourrais m’en sortir facilement en vous disant que le monde a changé, et que le Parti socialiste de 2010 n’est plus le même que celui de Léon Blum, puis celui de Guy Mollet, qui soutenaient avec enthousiasme l’Etat d’Israël. Et j’en aurais terminé, un peu facilement il est vrai.

Quelques éléments, cependant. Les années 70 ont sans conteste constitué un temps fort, avec l’émergence du phénomène palestinien. Jeune militant socialiste alors, j’ai pu le mesurer quand, dans une réunion en 1973, on m’a un jour tenu un langage déjà pour moi étrange… les Palestiniens sont opprimés, un opprimé a toujours raison, il est devenu un résistant, en référence à la Résistance au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Au même moment, le Parti socialiste était gagné par le tiers-mondisme. D’autres éléments entrent bientôt en ligne de compte pour en rajouter au revirement de l’opinion moyenne socialiste française : l’accession de la droite au pouvoir en 1977 [en Israël], l’opération israélienne au Liban, l’échec du processus d’Oslo, sans oublier le poids numérique de la communauté musulmane en France…

Au total, pour schématiser, l’incompréhension est de mise pour les socialistes français, pour le moins du fait d’une méconnaissance totale de la réalité israélienne.

L’organisation socialiste en tant que telle (le Parti socialiste) a adopté en octobre 2010 une résolution qui stipule : « Conformément aux résolutions des Nations unies et à la position que défend l’Union européenne, notamment pour la levée du blocus de Gaza, Israël devra pouvoir bénéficier du droit à exister en paix et en sécurité et les Palestiniens à un Etat viable. Ces droits devront être garantis. Israël doit mettre fin dès maintenant à la colonisation dans les territoires palestiniens. » Telle est la position officielle du Parti socialiste.

J’en termine avec votre dernière question, celle d’un appel au boycott… J’y suis hostile. Un boycott punirait collectivement un peu, et enfermerait chacun dans ses propres certitudes, alors que l’objectif est d’amener les uns et les autres à se rencontrer, à se parler…

17/11/2010

Interview de Bat Ye'or au sujet de son livre "L'Europe et le spectre du Califat"

www.upjf.org/

"J'ai pu vérifier dans les événements actuels et le développement de la dhimmitude en Europe, la permanence des comportements et des politiques des Etats confrontés au jihad, c’est-à-dire le choix entre la guerre ou la soumission. L’Europe a choisi la soumission dès 1973, elle a instauré une culture du mensonge et de la négation dans les instances de l’UE régissant sa politique de sécurité commune. Aujourd’hui nous voyons partout le retour du jihad et de la dhimmitude. Mes thèses qui avaient été ridiculisées et boycottées sont confirmées, ce qui est rare pour un analyste travaillant sur la longue durée mais s’explique par la permanence inaltérée de l’idéologie jihadiste. Je n’en éprouve cependant nulle fierté compte tenu des terribles drames humains vécues par des victimes innocentes du jihad. Une lourde responsabilité pèse sur l’Europe et l’Occident qui ont fait la politique de l’autruche, quand ils n’ont pas joué les apprentis sorciers" [UPJF.ORG]


PHOTO DE PAUL LANDAU (C)

Historienne née en Egypte, auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Le dhimmi, ou le très remarqué Eurabia, Bat Ye'or a récemment publié en France L'Europe et le spectre du Califat (éditions Les Provinciales), qu'elle présentera le jeudi 18 novembre en exclusivité à Paris, lors d'un dîner-débat organisé par l'UPJF. A cette occasion, elle a répondu à quelques questions pour notre site.

UPJF : Bat Ye'or, vous présenterez votre dernier livre jeudi à Paris. Quel en est le thème principal ?

B. Y. Mon livre est construit sur trois axes:

1) La politique de mondialisation de l’Union européenne qui s’appuie sur la désintégration des Etats nations européens, sur la fusion avec les pays méditerranéens, l’immigration et le multiculturalisme.

2) La politique de réislamisation de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), qui regroupe 56 Etats musulmans ou à majorité musulmane, plus l’Autorité palestinienne; sa stratégie dans les instances internationales et sa guerre de délégitimation à l’égard d’Israël ainsi que sa politique d’islamisation de l’Europe par le biais du multiculturalisme et la réislamisation des immigrés.

3) L’impact de l’OCI sur l’Union Européenne par l’étude comparative des stratégies de l’OCI et de celles de l’UE, la similitude de leurs politiques concernant Israël, les Palestiniens, le terrorisme, le jihad, le multiculturalisme et l’immigration. Les mécanismes qu’utilise l’OCI sont le dialogue, les associations internationales, leurs réseaux et sous-réseaux telles l’Alliance des Civilisations, la Fondation Anna Lindh etc. qui servent de passerelles pour l’implantation des stratégies de l’OCI en Europe et minent la démocratie.

UPJF : Vos travaux sur l'histoire des minorités juives et chrétiennes en terre d'islam (résumés notamment dans votre ouvrage Juifs et chrétiens sous l'islam) vous ont amenée à créer deux néologismes, qui sont entrés dans le vocabulaire politique contemporain : celui de dhimmitude et celui d'Eurabia. En quoi le Califat s'inscrit-il dans le prolongement de vos précédents travaux ?

B. Y. Le Califat en semble l’aboutissement. L’institution politico-religieuse du califat dura de la mort du Prophète en 632 à 1924 ,quand Ataturk l’abolit. Une majorité dans le monde musulman souhaite à présent le rétablir. Selon l’érudit musulman bien connu du Moyen Age, Ibn Khaldoun, le califat fut établi pour unir les pouvoirs politiques et religieux – qui incluent le pouvoir juridique – afin de mener la guerre contre les infidèles. Aujourd’hui beaucoup voient dans l’OCI la restauration possible du califat. La Turquie semble la mieux désignée pour en prendre la direction et ceci explique le retournement de sa politique envers Israël.

En ce qui concerne mon travail, j’ai pu vérifier dans les événements actuels et le développement de la dhimmitude en Europe, la permanence des comportements et des politiques des Etats confrontés au jihad, c’est-à-dire le choix entre la guerre ou la soumission. L’Europe a choisi la soumission dès 1973, elle a instauré une culture du mensonge et de la négation dans les instances de l’UE régissant sa politique de sécurité commune. Aujourd’hui nous voyons partout le retour du jihad et de la dhimmitude. Mes thèses qui avaient été ridiculisées et boycottées sont confirmées, ce qui est rare pour un analyste travaillant sur la longue durée mais s’explique par la permanence inaltérée de l’idéologie jihadiste. Je n’en éprouve cependant nulle fierté compte tenu des terribles drames humains vécues par des victimes innocentes du jihad. Une lourde responsabilité pèse sur l’Europe et l’Occident qui ont fait la politique de l’autruche, quand ils n’ont pas joué les apprentis sorciers.

UPJF : Dans Eurabia, vous décriviez l'émergence d'un nouveau continent, que vous avez décrit comme "un continent de culture hybride arabo-européenne" *. Pensez-vous que ce processus est irréversible ?

B. Y. Il pourrait le devenir si le système des réseaux transnationaux qui l’a implanté en Europe n’est pas démantelé et si l’Europe, par haine de ses racines juives continue de nier son identité, ses valeurs, son histoire. Deux dangers guettent l’Europe, le multiculturalisme et la gouvernance internationale, c’est-à-dire le transfert des pouvoirs des Etats à des organisations internationales qui sont dominées par l’OCI qui y fait régner la vision coranique du monde et de l’histoire. On le voit bien à l’UNESCO avec la déjudaïsation du patrimoine biblique d’Israël et son islamisation. Notons que cette politique lèse le christianisme autant que le judaïsme puisque le premier se situe dans la filiation de la Bible hébraïque.

UPJF : La récente décision norvégienne de refuser la construction d'une mosquée financée par l'Arabie saoudite, en invoquant l'absence de liberté religieuse dans ce pays, signifie-t-elle un début de prise de conscience ?

B. Y. Oui, un tout début bien tardif et insuffisant. Le commandement oeil pour oeil, dent pour dent, est le fondement d’une justice équitable, car elle établit l’égalité entre les deux parties. La loi islamique ne reconnaît pas de talion entre musulman et non musulman car les deux parties ne sont pas égales, elle ne reconnaît que le talion pour les musulmans entre eux – et entre juifs et chrétiens qui sont des infidèles égaux entre eux. Le principe de réciprocité, longtemps refusé en Europe est une affirmation de l’égalité des droits.

 

* Voir "De la dhimmitude à l'Eurabie", interview de Bat Ye'or par Paul Landau, Jerusalem Post, 2 janvier 2007.

Dîner-débat le 18 novembre autour de Bat Ye’or

 

A l’occasion de la sortie de son nouveau livre :

 

« L’Europe et le spectre du califat »

 

L’UPJF recevra Bat Ye’or le 18 novembre 2010 à 20h30 précises pour un dîner-débat.

 

Vous pouvez vous inscrire dès maintenant

au 01.47.63.07.10 ou  par mail au contact@upjf.org

 

PAF adhérents : 50 euro

PAF non Adhérents : 60 euro

10:54 Publié dans Islam | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bat yeor, eurabia, califat

05/11/2010

La gauche occidentale, de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif. Le cas Tony Judt. Pierre Itshak Lurçat

[Article paru dans le dernier numero de Controverses, l'excellente revue dirigée par Shmuel Trigano, dont la réputation n'est plus a faire]. Titre original :

Tony Judt (1948-2010)

Un alterjuif au parcours emblématique

 

tony_judt1.jpgL'historien Tony Judt, décédé le mois dernier à New-York, n'était pas seulement un représentant de l'intelligentsia de gauche américaine. Son parcours intellectuel et politique permet de comprendre comment une certaine frange de la gauche en Occident a évolué au cours du demi-siècle écoulé, du soutien et de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif.

 

Né à Londres en 1948 – la même année que l'État d'Israël – de parents juifs assimilés, originaires de Lituanie et de Russie, il a fait sa carrière aux États-Unis, sa patrie d'adoption, et a consacré une dizaine d'ouvrages à ses deux domaines de prédilection : l'histoire de l'Europe d'une part 1 et l'histoire des idées et en particulier celle des intellectuels français d'autre part 2.

 

Dans un article paru dans la New York Review of Books 3, dont il était un collaborateur régulier, Judt décrit son engagement sioniste socialiste et sa progressive désaffection pour Israël, qui le conduira à prendre des positions radicales et à prôner un État binational à la place de l'État juif. Adolescent, il passait ses étés en Israël, au kibboutz, et fréquentait un mouvement de jeunesse sioniste, le Dror, dont il fut brièvement le secrétaire national en Angleterre. Il adhère alors à l'idéologie sioniste socialiste, qui sanctifie le travail de la terre et aspire à créer un Nouveau Juif, ou plutôt un Nouvel Hébreu, dans le droit fil des courants utopistes européens du début du siècle.

 

En 1966, âgé de 18 ans, il passe six mois au kibboutz Ma'hanayim, en Haute Galilée. La description qu'il fait dans la New York Review of Books de son séjour au kibboutz évoque les livres d'Amos Oz. Comme ce dernier, Judt reproche aux membres du village collectiviste leur étroitesse d'esprit et les décrit comme des êtres frustres, occupés essentiellement à convoiter les biens et les femmes de leurs voisins… Il y a toutefois une difference entre Tony Judt et Amos Oz : ce dernier critique le kibboutz (et Israël) de l'intérieur, adoptant la position du prophète de malheur, chère à Yeshayahou Leibowitz. Judt, lui, est amené progressivement à rejeter toute identification avec l'idéal sioniste de gauche qu'il a partagé dans sa jeunesse.

 

"Je préfère les marges et les bordures" – Cette déclaration qui fait penser à l'attitude d'un Michel Warschawski (dont l'autobiographie s'intitule Sur la frontière 4), s'accompagne d'un éloge du cosmopolitisme et des "villes cosmopolites", parmi lesquelles Judt cite, pêle-mêle, Alexandrie, Tanger, Odessa, Salonique, Beyrouth… Il manque évidemment, dans cette énumération sortie d'un guide touristique du pourtour de la Méditerranée, Tel-Aviv et Jérusalem, qui sont pourtant tout aussi cosmopolites.

 

Tony Judt, Edward Saïd et Shlomo Sand

 

edward_said_lanceur de pierres.jpgDans ce même texte, Judt fait référence à la figure tutélaire de l'intellectuel "libéral" américain, Edward Saïd [sur la photo ci-contre, en train de lancer des pierres contre Israel...], dont il préfacera le livre D'Oslo à l'Irak 5. Politiquement, Judt (qui est historien des idées) se définit comme un social-démocrate, "en porte-à-faux avec [ses] collègues radicaux". Mais sur la question d'Israël, il en vient pourtant, dans les années 2000 – à l'époque de la deuxième Intifada et de la radicalisation du débat en Occident – à adopter des positions extrêmes qui ressemblent à celles de son collègue Shlomo Sand (lui aussi historien des idées et spécialiste de l'Europe).

 

Comment en est-il arrivé là ? Tout récit autobiographique comporte nécessairement une part de mensonge, fut-ce par omission. Quand Judt décrit sa désillusion envers Israël, il prétend découvrir soudain une réalité différente de celle qu'il croyait connaître (le kibboutz, société étriquée et provinciale, ou l'armée israélienne, macho et chauvine). Mais il omet d'expliquer comment il a, lui, changé de point de vue… Comme l'amant qui cesse d'adorer sa maîtresse, il veut croire que c'est l'objet de son amour qui est devenu autre, alors que c'est lui qui a cessé d'aimer.

 

L'attitude de Judt pourrait bien illustrer celle de toute une partie de la gauche européenne, qui aimait autrefois Israël et qui l'abhorre aujourd'hui. Dans un article publié en octobre 2003, Judt expliquait en quoi Israël était devenu "anachronique 6":

 

Dans un monde où les nations et les peuples se mêlent de plus en plus et où des mariages interraciaux sont monnaie courante ; où les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont pratiquement tous effondrés ; où nous sommes de plus en plus nombreux à avoir de multiples identités électives, et où nous nous sentirions injustement entravés si nous devions n’en avoir qu’une, dans un tel monde, Israël est vraiment un anachronisme

 

A l'heure du "village global" et du multiculturalisme, nous dit Judt, Israël en tant qu'État juif est anachronique. Il convient donc de le remplacer par un État de tous ses citoyens, c'est-à-dire par un État binational… "Je suis suspicieux – écrit-il dans sa description du kibboutz – à l'égard de la politique de l'identité (identity politics) sous toutes ses formes, et juive par-dessus tout". Cet aveu en dit plus long qu'il n'y paraît : son rejet de l'État nation, motivé par son analyse dépassionnée d'historien de l'Europe, est avant tout, comme il le dit lui-même, un rejet de l'État juif et de la nation juive… Comme si sa prise de position de l'automne 2003 était motivée par le rejet de sa propre identité ! (il se décrit ailleurs comme un "Juif mal à l'aise avec la judéité").

 

Ainsi, son rejet sans appel du projet sioniste, auquel il a autrefois adheré, n'est pas tant le fruit d'un raisonnement intellectuel (en quoi Israël serait-il moins légitime en 2003 qu'il ne l'était quarante ans plus tôt ?) que d'un règlement de comptes avec son propre parcours, une manière de couper les liens avec sa famille et son peuple, au moment où il devient de plus en plus difficile d'être Juif sur les campus américains, sinon en adoptant la posture de l'alterjuif, c'est-à-dire du Juif contre Israël…

 

Conclusion : un alterjuif emblématique

 

Le rejet de l'Etat-nation est une idée à la mode qui s'est imposée dans de larges secteurs de la gauche européenne et américaine, et au-delà. Mais c'est dans le cas d'Israël seulement que cette conception a des conséquences radicales – éliminer l'Etat juif pour édifier sur ses ruines un Etat binational – projet politicide qui a trouvé des supporters de plus en plus nombreux depuis une vingtaine d'années. L'attitude de Tony Judt, ancien sioniste de gauche devenu un militant antisioniste, partisan d'un Etat binational est emblématique de celle d'une partie non négligeable du monde intellectuel occidental et de la gauche en particulier. C'est en raison du travail de sape d'intellectuels comme Tony Judt qu'Israël est ainsi devenu, dans la vulgate occidentale contemporaine, le "Juif des Etats", pour reprendre l'expression parlante de Paul Giniewski.

Pierre Itshak Lurçat

Notes

1. Voir notamment Après guerre, une histoire de l'Europe depuis 1945, Hachette 2009.

2. Un passé imparfait, Les intellectuels en France 1944-1956, Fayard 1992.

3. "Kibbutz", 11/2/2010, www.nybooks.com

4. Sur Warshawski, je renvoie à mon article "Michel Warshawski : s'identifier à l'ennemi d'Israël" paru dans le numéro 4 de Controverses, février 2007.

5. Paru chez Fayard en 2005.

6. "Israel : The Alternative", 23/10/2003, traduction française de Menahem Macina, parue sur le site www.upjf.org.

 
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