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23/11/2010

Les secrets de l'expédition de Suez - Entretien avec Denis Lefebvre

Denis Lefebvre, secrétaire général de l'Office universitaire de recherche socialiste, est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages historiques, parmi lesquels Guy Mollet, le mal-aimé (Plon, 1992) et, avec Alain Bergounioux, Le Socialisme pour les nuls (First, 2008). A l'occasion de la parution de son livre, Les secrets de l'expédition de Suez (éditions Perrin), il nous a accordé un entretien.

Pierre Itshak Lurçat - Votre livre, Les secrets de l'expédition de Suez, qui repose sur des documents d'archives inédits, apporte un regard neuf sur cet épisode essentiel de l'histoire du Moyen-Orient. Pouvez-vous expliquer en quoi votre analyse de l'expédition de Suez innove-t-elle ? Quelles découvertes avez-vous faites, notamment dans les archives de Guy Mollet ?

 

Denis Lefebvre.jpgDenis Lefebvre [photo ci-contre] - Les archives de Guy Mollet (le président du Conseil de l’époque) sont particulièrement riches sur Suez. Elles permettent de porter un autre regard sur les développements de l’affaire en elle-même (l’expédition militaire), et de comprendre pourquoi la France de 1956 a réagi comme elle l’a fait à la nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956.

Elles contiennent de nombreux documents de première importance : rapports militaires, télégrammes secrets et, surtout, lettres échangées entre les différents protagonistes… Français, Anglais, Israéliens, Américains.

L’année 1956 est bien sûr très présente dans ces dossiers, on y mesure le rôle déterminant de Guy Mollet pour conforter ses alliés, les inciter à la fermeté. Pour les rassurer aussi sur l’appui sans faille de la France, comme on le voit dans les messages qu’il envoie dès la fin octobre à David Ben Gourion, alors que ce dernier lui fait part de ses inquiétudes sur la protection des villes israéliennes.

Mais les dossiers conservés par Guy Mollet apportent aussi un éclairage extraordinaire sur le rôle central qu’il a joué jusqu’à son décès en 1975, pour maintenir le secret sur l’accord secret signé en octobre 1956 entre la France, la Grande-Bretagne et Israël, le fameux « protocole de Sèvres ». C’est ainsi que Guy Mollet a été associé de très près à la rédaction des mémoires d’Antony Eden, pour le chapitre sur Suez. Il a aussi veillé à ce que les acteurs français de Suez ne publient rien sur l’affaire (les livres de Christian Pineau et d’Abel Thomas ne paraîtront qu’après son décès). Il a enfin relu et corrigé certains passages d’un ouvrage de Shimon Pérès que celui-ci préparait en 1969, recevant même à Paris son envoyé, l’amiral Limon, pour voir quels termes pouvaient être employés.

 

P.I.L. Vous montrez que l'un des éléments clés de l'implication de la France dans cette aventure militaire était la sympathie du dirigeant français Guy Mollet pour le jeune Etat d'Israël et sa conviction que Nasser voulait détruire Israël. Quel poids ce facteur a joué à l'époque ? Guy Mollet était-il une exception à cet égard ?

D.L. A la différence de ce qui a été écrit à l’envi sur l’affaire de Suez (présentée comme une manifestation de caractère impérialiste de « vieilles » puissances qui se sentaient bafouées ou, dans le cas de la France, comme une opération destinée essentiellement à porter atteinte à Nasser, soutien des nationalistes algériens), l’expédition de Suez a d’autres motivations.

Il faut mentionner, bien sûr, l’aide de Nasser aux nationalistes algériens (financière, psychologique et matérielle, avec la fourniture d’armement), mais aussi son rapprochement avec l’URSS, qui lui fournit du matériel militaire dès 1955, ou encore sa volonté hégémonique dans cette région, autour de la notion de panarabisme, parfaitement explicitée dans son essai La Philosophie de la révolution. Enfin, ses menaces contre Israël qui sont une évidence, une réalité. Qui pourrait imaginer qu’une telle concentration d’armement sur le territoire égyptien n’avait pas comme objectif la disparition d’Israël, alors que Nasser multipliait les menaces depuis des années ?


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Guy Mollet en Israel (photo Archives Guy Mollet / OURS / droits réservés)

Alors dans l’opposition, Guy Mollet a assuré dès la fin 1955 Shimon Pérès que les socialistes français, s’ils revenaient au pouvoir, aideraient Israël à se défendre. Devenu président du Conseil, il a tenu parole dès les premiers mois de 1956, en fournissant du matériel militaire (chars et avions, principalement). Ces fournitures se sont bien sûr accélérées après la nationalisation de juillet.

Guy Mollet se comporte ainsi parce qu’il ne peut tolérer qu’un Etat démocratique soit menacé dans son existence par ses voisins. Un Etat démocratique en général… mais Israël en particulier. Pour plusieurs raisons : ce qu’Israël représente dans la mémoire collective de l’humanité ; sa survie à assurer dans un environnement régional qui lui est hostile. Mais aussi parce qu’Israël est un Etat dirigé par des socialistes. Il faut enfin intégrer une dimension personnelle pour Guy Mollet, que nombre de dirigeants politiques français partagent… un retour vers le passé récent : la Guerre d’Espagne, puis les accords de Munich – ne plus céder à un dictateur, et donc prendre le risque de la guerre pour sauver la paix. Au-delà du chef de gouvernement, le militant socialiste et antiraciste Guy Mollet était enfin convaincu du bien-fondé de l’intervention.

Cette position de Guy Mollet est partagée par la quasi-totalité de la classe politique française (extrémistes de gauche et de droite exceptés), et par la quasi-totalité du pays. Il faut d’ailleurs remarquer que si son image a pu être amoindrie par sa politique algérienne en 1956-1957, elle ne l’a pas du tout été par l’affaire de Suez.

 

SuezBook269.jpg

 

 

P.I.L. Le bilan que vous faites de l'expédition de Suez est moins négatif que celui que l'on en fait généralement en Occident. Vous montrez que, parmi les objectifs que s'étaient fixés la France et l'Angleterre, le seul qui a été atteint a été celui de défendre Israël contre le bellicisme de Nasser, que Guy Mollet comparait à Hitler, assimilant la Philosophie de la révolution du premier au Mein Kampf du second. En quoi cet épisode est-il instructif pour notre époque, alors que de nouveaux émules d'Hitler dans notre région prétendent à nouveau "détruire Israël" ?

D.L. Certes, le regard que je porte sur l’expédition de Suez n’est pas le même que ce qu’on lit et colporte d’habitude. Il y a bien sûr, des aspects négatifs (perte d’influence des puissances européennes dans cette région, etc.) mais l’essentiel est qu’Israël a été sauvé. Sur ce point, je n’ai rien d’autre à ajouter. Un point, quand même, qu’on a mal perçu à l’époque : au-delà de ses rodomontades, Nasser a été stoppé dans ses volontés expansionnistes, celles qu’il avait exprimées dans sa Philosophie de la Révolution.

On sourit parfois aujourd’hui de la comparaison entre Nasser et Hitler, et on aurait raison de le faire s’il s’agissait de comparer l’Allemagne de 1939 à l’Egypte de 1956. Mais il s’agissait en 1956 d’objectifs affirmés, le nouveau Mein Kampf présenté par un dictateur. Avec deux objectifs très simples, car les dictateurs le sont toujours pour mieux emporter les foules : unification des Arabes et destruction des Israéliens. Hitler, lui, parlait des Allemands et des Juifs…

Le Moyen-Orient, en 2010 encore, ne vibre-t-il pas à l’énoncé de thèses aussi simplistes que celles de Nasser en 1956 ?

 

P.I.L. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette période ? Pensez-vous que l'épisode de Suez comporte des leçons pour la France aujourd'hui ? Vous écrivez dans votre conclusion que "L'affaire de Suez constitue l'un des derniers sursauts de l'Occident pour refuser de céder au chantage..". Pouvez-vous expliquer ?

D.L. Je m’intéresse à cette période, à cette affaire, en tant qu’historien, auteur d’une dizaine de livres, dont plusieurs sur Guy Mollet. J’ai eu accès à des archives inédites : celles de Guy Mollet, bien sûr, mais aussi celles de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, qui avait conservé une copie du protocole de Sèvres, que sa veuve m’a confié il y a quelques années, un document que tout le monde croyait disparu.

Mais l’historien est aussi un homme engagé dans la vie de la cité, qui s’intéresse au monde contemporain. Je ne peux m’empêcher de penser, au vu de la situation actuelle dans cette partie du monde qu’il faut savoir dire « non » à une dictature et à ce qu’elle porte en elle. Je l’ai dit un peu plus haut…. Prendre le risque d’une guerre pour sauver la paix. Si les démocraties avaient dit « non » à Hitler dès 1938 (mais sans doute aussi avant) il n’y aurait peut-être pas eu de Seconde Guerre mondiale. On ne connaît pas l’histoire des guerres qui n’ont pas eu lieu, de celles qui ont été empêchées, bien sûr, mais Guy Mollet et ses alliés de 1956 ont peut-être empêché une troisième guerre mondiale. A cet égard, l’action de Guy Mollet en 1956 a été un exemple de grandeur.

 

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Guy MOLLET

P.I.L. Vous montrez que le projet de Marché Commun et de l'Euratom sont la conséquence directe de l'affaire de Suez et du sentiment d'impuissance de la France et de ses alliés face aux grandes puissances d'une part, et aux pays arabes de l'autre. "Les Européens ont compris le poids de l'arme du pétrole entre les mains des pays arabes, un péril mortel pour leurs économies", écrivez-vous. "Les premières réalisations de ce projet ambitieux n'ont pas survécu au retour au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958"… Cela veut-il dire que le projet européen n'était à l'origine pas du tout orienté dans le sens qu'il a pris par la suite – celui de la coopération euro-arabe – sens qui est le plus souvent hostile à Israël ?

D. L. Il me semble y avoir, dans votre question, deux problèmes qui ne sont pas liés.

Le Marché commun et l’Euratom (mise en commun par l’Europe de l’énergie atomique à des fins pacifiques) tout d’abord. Il est vrai que ces deux projets ont été accélérés après Suez.

Pour plusieurs raisons : la compréhension que seule une Europe unie donnerait aux pays qui la composent une force lui permettant de traiter d’égal à égal avec les autres puissances du monde. Cela ne concernait pas a priori le Moyen Orient, mais la volonté de créer une structure qui permette à l’Europe d’exister face aux deux grands : URSS et Etats-Unis. Concernant ce dernier pays, l’Europe a compris après Suez qu’il ne les protègerait pas systématiquement. Et, pour se limiter à la question de l’énergie, la volonté de se doter d’un outil (autour de l’énergie atomique) qui lui permettra de ne plus dépendre en totalité du Moyen-Orient. Dès 1956, les démocraties ont compris que le pétrole pouvait devenir une arme !

C’est le sens de ce que j’ai développé dans mon livre.

Mais, en 1956-1957, ce n’était pas lié à ce que vous évoquez dans votre question, concernant la « coopération euro-arabe ». Le problème ne se posait pas alors en ces termes. Il a émergé dans la décennie suivante et, pour se limiter à la France, a entraîné un renversement des alliances.


 

P.I.L. Quel regard portez-vous sur l'évolution des relations franco-israéliennes depuis 1956 et jusqu'à nos jours ? Comment expliquer l'unanimité du soutien de la classe politique à Israël (communistes et poujadistes exceptés) à l'époque de Suez ? Existe-t-il encore des amis d'Israël comparables à Guy Mollet dans la politique française aujourd'hui ?

D.L. Sans porter de jugement sur la situation actuelle, voire sur ce qu’on remarque depuis de nombreuses années déjà, force est de constater que la période 1956-1957 constitue un moment exceptionnel d’amitié et de fraternité entre les deux pays. Au risque de me répéter, ce moment n’était pas partagé que par le monde politique, mais aussi par les Français dans leur quasi-totalité.

Par la suite, la France, on le sait, a pour des raisons économiques plutôt penché du côté des adversaires d’Israël, tout en défendant le droit à l’existence de l’Etat juif… ce qui est la moindre des choses.

 

michel-rocard_272.jpgP.I.L. S'agissant plus particulièrement du Parti socialiste, peut-il encore être considéré comme favorable à Israël ? Que pensez-vous du soutien au boycott d'Israël d'un Michel Rocard, par exemple ?

D.L. Il est évident que la période des années cinquante est terminée, et ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui. Je pourrais m’en sortir facilement en vous disant que le monde a changé, et que le Parti socialiste de 2010 n’est plus le même que celui de Léon Blum, puis celui de Guy Mollet, qui soutenaient avec enthousiasme l’Etat d’Israël. Et j’en aurais terminé, un peu facilement il est vrai.

Quelques éléments, cependant. Les années 70 ont sans conteste constitué un temps fort, avec l’émergence du phénomène palestinien. Jeune militant socialiste alors, j’ai pu le mesurer quand, dans une réunion en 1973, on m’a un jour tenu un langage déjà pour moi étrange… les Palestiniens sont opprimés, un opprimé a toujours raison, il est devenu un résistant, en référence à la Résistance au nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Au même moment, le Parti socialiste était gagné par le tiers-mondisme. D’autres éléments entrent bientôt en ligne de compte pour en rajouter au revirement de l’opinion moyenne socialiste française : l’accession de la droite au pouvoir en 1977 [en Israël], l’opération israélienne au Liban, l’échec du processus d’Oslo, sans oublier le poids numérique de la communauté musulmane en France…

Au total, pour schématiser, l’incompréhension est de mise pour les socialistes français, pour le moins du fait d’une méconnaissance totale de la réalité israélienne.

L’organisation socialiste en tant que telle (le Parti socialiste) a adopté en octobre 2010 une résolution qui stipule : « Conformément aux résolutions des Nations unies et à la position que défend l’Union européenne, notamment pour la levée du blocus de Gaza, Israël devra pouvoir bénéficier du droit à exister en paix et en sécurité et les Palestiniens à un Etat viable. Ces droits devront être garantis. Israël doit mettre fin dès maintenant à la colonisation dans les territoires palestiniens. » Telle est la position officielle du Parti socialiste.

J’en termine avec votre dernière question, celle d’un appel au boycott… J’y suis hostile. Un boycott punirait collectivement un peu, et enfermerait chacun dans ses propres certitudes, alors que l’objectif est d’amener les uns et les autres à se rencontrer, à se parler…

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