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05/11/2010

La gauche occidentale, de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif. Le cas Tony Judt. Pierre Itshak Lurçat

[Article paru dans le dernier numero de Controverses, l'excellente revue dirigée par Shmuel Trigano, dont la réputation n'est plus a faire]. Titre original :

Tony Judt (1948-2010)

Un alterjuif au parcours emblématique

 

tony_judt1.jpgL'historien Tony Judt, décédé le mois dernier à New-York, n'était pas seulement un représentant de l'intelligentsia de gauche américaine. Son parcours intellectuel et politique permet de comprendre comment une certaine frange de la gauche en Occident a évolué au cours du demi-siècle écoulé, du soutien et de la sympathie pour Israël vers le rejet et la détestation de l'État juif.

 

Né à Londres en 1948 – la même année que l'État d'Israël – de parents juifs assimilés, originaires de Lituanie et de Russie, il a fait sa carrière aux États-Unis, sa patrie d'adoption, et a consacré une dizaine d'ouvrages à ses deux domaines de prédilection : l'histoire de l'Europe d'une part 1 et l'histoire des idées et en particulier celle des intellectuels français d'autre part 2.

 

Dans un article paru dans la New York Review of Books 3, dont il était un collaborateur régulier, Judt décrit son engagement sioniste socialiste et sa progressive désaffection pour Israël, qui le conduira à prendre des positions radicales et à prôner un État binational à la place de l'État juif. Adolescent, il passait ses étés en Israël, au kibboutz, et fréquentait un mouvement de jeunesse sioniste, le Dror, dont il fut brièvement le secrétaire national en Angleterre. Il adhère alors à l'idéologie sioniste socialiste, qui sanctifie le travail de la terre et aspire à créer un Nouveau Juif, ou plutôt un Nouvel Hébreu, dans le droit fil des courants utopistes européens du début du siècle.

 

En 1966, âgé de 18 ans, il passe six mois au kibboutz Ma'hanayim, en Haute Galilée. La description qu'il fait dans la New York Review of Books de son séjour au kibboutz évoque les livres d'Amos Oz. Comme ce dernier, Judt reproche aux membres du village collectiviste leur étroitesse d'esprit et les décrit comme des êtres frustres, occupés essentiellement à convoiter les biens et les femmes de leurs voisins… Il y a toutefois une difference entre Tony Judt et Amos Oz : ce dernier critique le kibboutz (et Israël) de l'intérieur, adoptant la position du prophète de malheur, chère à Yeshayahou Leibowitz. Judt, lui, est amené progressivement à rejeter toute identification avec l'idéal sioniste de gauche qu'il a partagé dans sa jeunesse.

 

"Je préfère les marges et les bordures" – Cette déclaration qui fait penser à l'attitude d'un Michel Warschawski (dont l'autobiographie s'intitule Sur la frontière 4), s'accompagne d'un éloge du cosmopolitisme et des "villes cosmopolites", parmi lesquelles Judt cite, pêle-mêle, Alexandrie, Tanger, Odessa, Salonique, Beyrouth… Il manque évidemment, dans cette énumération sortie d'un guide touristique du pourtour de la Méditerranée, Tel-Aviv et Jérusalem, qui sont pourtant tout aussi cosmopolites.

 

Tony Judt, Edward Saïd et Shlomo Sand

 

edward_said_lanceur de pierres.jpgDans ce même texte, Judt fait référence à la figure tutélaire de l'intellectuel "libéral" américain, Edward Saïd [sur la photo ci-contre, en train de lancer des pierres contre Israel...], dont il préfacera le livre D'Oslo à l'Irak 5. Politiquement, Judt (qui est historien des idées) se définit comme un social-démocrate, "en porte-à-faux avec [ses] collègues radicaux". Mais sur la question d'Israël, il en vient pourtant, dans les années 2000 – à l'époque de la deuxième Intifada et de la radicalisation du débat en Occident – à adopter des positions extrêmes qui ressemblent à celles de son collègue Shlomo Sand (lui aussi historien des idées et spécialiste de l'Europe).

 

Comment en est-il arrivé là ? Tout récit autobiographique comporte nécessairement une part de mensonge, fut-ce par omission. Quand Judt décrit sa désillusion envers Israël, il prétend découvrir soudain une réalité différente de celle qu'il croyait connaître (le kibboutz, société étriquée et provinciale, ou l'armée israélienne, macho et chauvine). Mais il omet d'expliquer comment il a, lui, changé de point de vue… Comme l'amant qui cesse d'adorer sa maîtresse, il veut croire que c'est l'objet de son amour qui est devenu autre, alors que c'est lui qui a cessé d'aimer.

 

L'attitude de Judt pourrait bien illustrer celle de toute une partie de la gauche européenne, qui aimait autrefois Israël et qui l'abhorre aujourd'hui. Dans un article publié en octobre 2003, Judt expliquait en quoi Israël était devenu "anachronique 6":

 

Dans un monde où les nations et les peuples se mêlent de plus en plus et où des mariages interraciaux sont monnaie courante ; où les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont pratiquement tous effondrés ; où nous sommes de plus en plus nombreux à avoir de multiples identités électives, et où nous nous sentirions injustement entravés si nous devions n’en avoir qu’une, dans un tel monde, Israël est vraiment un anachronisme

 

A l'heure du "village global" et du multiculturalisme, nous dit Judt, Israël en tant qu'État juif est anachronique. Il convient donc de le remplacer par un État de tous ses citoyens, c'est-à-dire par un État binational… "Je suis suspicieux – écrit-il dans sa description du kibboutz – à l'égard de la politique de l'identité (identity politics) sous toutes ses formes, et juive par-dessus tout". Cet aveu en dit plus long qu'il n'y paraît : son rejet de l'État nation, motivé par son analyse dépassionnée d'historien de l'Europe, est avant tout, comme il le dit lui-même, un rejet de l'État juif et de la nation juive… Comme si sa prise de position de l'automne 2003 était motivée par le rejet de sa propre identité ! (il se décrit ailleurs comme un "Juif mal à l'aise avec la judéité").

 

Ainsi, son rejet sans appel du projet sioniste, auquel il a autrefois adheré, n'est pas tant le fruit d'un raisonnement intellectuel (en quoi Israël serait-il moins légitime en 2003 qu'il ne l'était quarante ans plus tôt ?) que d'un règlement de comptes avec son propre parcours, une manière de couper les liens avec sa famille et son peuple, au moment où il devient de plus en plus difficile d'être Juif sur les campus américains, sinon en adoptant la posture de l'alterjuif, c'est-à-dire du Juif contre Israël…

 

Conclusion : un alterjuif emblématique

 

Le rejet de l'Etat-nation est une idée à la mode qui s'est imposée dans de larges secteurs de la gauche européenne et américaine, et au-delà. Mais c'est dans le cas d'Israël seulement que cette conception a des conséquences radicales – éliminer l'Etat juif pour édifier sur ses ruines un Etat binational – projet politicide qui a trouvé des supporters de plus en plus nombreux depuis une vingtaine d'années. L'attitude de Tony Judt, ancien sioniste de gauche devenu un militant antisioniste, partisan d'un Etat binational est emblématique de celle d'une partie non négligeable du monde intellectuel occidental et de la gauche en particulier. C'est en raison du travail de sape d'intellectuels comme Tony Judt qu'Israël est ainsi devenu, dans la vulgate occidentale contemporaine, le "Juif des Etats", pour reprendre l'expression parlante de Paul Giniewski.

Pierre Itshak Lurçat

Notes

1. Voir notamment Après guerre, une histoire de l'Europe depuis 1945, Hachette 2009.

2. Un passé imparfait, Les intellectuels en France 1944-1956, Fayard 1992.

3. "Kibbutz", 11/2/2010, www.nybooks.com

4. Sur Warshawski, je renvoie à mon article "Michel Warshawski : s'identifier à l'ennemi d'Israël" paru dans le numéro 4 de Controverses, février 2007.

5. Paru chez Fayard en 2005.

6. "Israel : The Alternative", 23/10/2003, traduction française de Menahem Macina, parue sur le site www.upjf.org.

Commentaires

Cet article est fort intéressant dans la mesure où il illustre à nouveau la frontière poreuse entre alterjudaïsme et déni de soi. Pour autant, je n'ai pas l'impression que ce mal être liée à la judéité de ces "auteurs" apparaisse sui generis : l'alterjuif est le produit de la judéophobie dans la mesure où il exige l'allégeance sous la forme du déni du collectif : on accepte l'individu (juif) s'il participe de la dénonciation du collectif (les Juifs). On retrouve cela à différents niveaux et avec la complaisance (notamment) médiatique des sociétés européennes pour l'antisémitisme, ce n'est pas de sitôt que des Juifs cesseront de dire "pas en notre nom" dans un symptôme révélateur!

Écrit par : sacha | 12/11/2010

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