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14/01/2010

Israël, de l'histoire sainte à l'histoire profane

Les paradoxes de l'historiographie juive moderne

 

Itshak Lurçat

 

 

Yeroushalmi.jpgDans un merveilleux petit livre paru en 1982, Zakhor, histoire juive et mémoire juive, l'historien Yosef Hayim Yéroushalmi, récemment disparu, s'interrogeait sur ce paradoxe : alors que les Juifs sont souvent qualifiés de "peuple de la mémoire" et que le récit biblique lui-même se présente comme la relation de faits historiques, l'historiographie juive – en tant que discipline scientifique – est une création récente, qui remonte tout au plus au dix-neuvième siècle, et qui est liée au mouvement dit de la "Science du judaïsme" (Wissenschaft des Judentums). Pour que l'histoire juive puisse devenir objet d'étude scientifique, il fallait en effet porter sur elle un regard critique. Seul un historien juif détaché de la Tradition pouvait entreprendre de relater l'histoire juive comme celle d'une collectivité nationale "normale", échappant à tout déterminisme théologique.

 

Ce fut l'œuvre des pionniers de l'histoire juive au XIXe siècle, parmi lesquels Heinrich Graetz et Leopold Zunz, et de leurs successeurs à la fin du XIXe et au début du XXe siècle : Simon Doubnov et Salo W. Baron. Ces deux derniers occupent une place particulière, puisqu'ils furent quasiment les derniers historiens à avoir entrepris d'écrire une histoire universelle des Juifs. Depuis lors, le savoir historique, tout comme le savoir scientifique en général, est devenu fragmentaire et spécialisé et il n'y a plus aujourd'hui d'historien capable d'embrasser à la fois l'histoire juive de l'Antiquité, du Moyen-Age et de l'époque moderne.

 

Israël, entre histoire sainte et histoire profane

 

Il serait toutefois abusivement simplificateur de considérer que l'histoire juive s'est totalement coupée de ses racines religieuses avec l'apparition de l'historiographie juive moderne. En réalité, de même que l'hébreu moderne conserve des liens étroits et ambivalents avec l'hébreu biblique ou talmudique – c'est-à-dire avec la langue sacrée – l'histoire profane des juifs demeure étroitement liée à l'histoire sainte d'Israël véhiculée par la tradition juive. Le meilleur exemple de cette ambivalence de l'historiographie juive moderne est celui du grand historien juif russe Simon Doubnov, né en 1860 et mort en 1940 à Vilna, assassiné par les nazis.

SimonDubnow.jpg

 

 

Dans des pages émouvantes de son autobiographie, Doubnov relate comment il s'est détaché de la tradition juive orthodoxe dans laquelle il avait été élevé, pour entamer des études profanes. Mais il a toujours conservé la croyance indéracinable en la perpétuation et en l'immortalité du peuple juif – croyance qui ne relevait pas tant de l'analyse scientifique que d'une véritable foi religieuse – rejoignant l'affirmation par le prophète Samuel de l'éternité d'Israël, devenue un pilier de la foi juive. "L'histoire juive continue" : c'est par ces mots que Doubnov acheva sa monumentale Histoire moderne du peuple juif publiée à Berlin entre 1923 et 1929 (en russe) et parue en France en 1933.

 

 

Le mensonge des nouveaux historiens

 

La lecture de Doubnov, tout comme celle de Salo W. Baron ou de Yéroushalmi, permet aussi de comprendre qu'aucune entreprise historiographique n'est idéologiquement neutre ou parfaitement objective. Le récent débat suscité en Israël et ailleurs par la parution d'un méchant pamphlet pseudo-historique, visant à déconstruire l'histoire juive pour nier l'existence même du peuple Juif – par une démarche proprement négationniste – en est une illustration extrême. Les ennemis d'Israël en Occident l'ont bien compris, traduisant et diffusant la moindre production du plus médiocre "nouvel historien" israélien de Tel-Aviv ou de Haïfa, dont les écrits atteignent immédiatement une réputation quasi-universelle, alors que les grandes œuvres d'historiens de stature internationale (Bentsion Nétanyaou, par exemple) ne sont même pas traduites en Europe.

 

            Doubnov.jpgDans sa préface à l'édition de 1936 du Précis d'histoire juive, André Spire citait cette phrase de Doubnov qui n'a rien perdu de son actualité : "le critère le plus important de l'existence d'un peuple est la conscience qu'il a de soi". Cette définition subjective rappelle celle de l'historien Ernest Renan – dont Doubnov a subi l'influence – dans sa fameuse conférence "Qu'est-ce qu'une nation ?" Ce n'est pas le moindre paradoxe d'une certaine historiographie contemporaine que de remettre en cause la réalité de l'histoire juive et de l'existence même du peuple Juif au nom d'arguments pseudo-scientifiques à fondement racial, alors que les plus grands historiens du XIXe siècle avaient déjà compris – bien avant la Shoah – que la notion de peuple Juif échappait à tout critère purement objectif, racial ou linguistique.

 

 

Ruse de l'histoire ou projet divin ?

 

Dernier paradoxe : l'invention de l'historiographie juive moderne est intrinsèquement liée au mouvement de laïcisation du judaïsme européen aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais elle a aussi joué un rôle important dans l'émergence du sionisme politique, qui a été précédé par l'apparition d'une conscience historique juive. Tout comme les pionniers de la langue hébraïque, qui ont utilisé les mots de la langue sacrée pour désigner les objets profanes, ou comme les 'haloutsim détachés de toute tradition, qui ont défriché les marécages et ensemencé la Terre d'Israël, ce sont les historiens juifs de la Haskala qui, en rejetant l'idée d'une histoire sainte pour inscrire le vécu juif dans l'histoire immédiate et immanente, ont permis que s'écrive un chapitre essentiel de l'histoire d'Israël et de sa résurrection sur sa terre ancestrale. Ruse de l'histoire, projet divin, ou tout simplement paradoxe de l'aventure juive contemporaine : libre à chacun d'interpréter comme il voudra cette réalité.

(ARTICLE PARU DANS VISION D'ISRAEL, magazine culturel francophone israelien)

 

Commentaires

Le destin du peuple juif est irréductible à toute catégorie connue. Ce peuple a la propriété de s’attirer successivement les haines de peuples entiers. A chaque fois, c’est source pour lui de grands malheurs mais c’est aussi l’humiliation de celui qui le haït et l’attaque. Il semble que les nations n’ont pas assez souffert pour renoncer à l’idée de le détruire.

L’expérience des défaites musulmanes devrait constituer un signe divin et amener à faire réfléchir ces croyants.

Emmanuel Levinas définissait le Judaïsme comme : "la religion du désensorcellement". Le propre du Judaïsme consiste à rejeter l’idée selon laquelle l’homme n’est jamais plus proche des dieux que lorsque il ne s’appartient plus. Désensorceler la relation des hommes à D., c’est poser l’homme comme libre et responsable face à D.. L’humanité est née d’avoir dit "non" à D. et "c’est une grande gloire pour le Créateur, nous dit Levinas, que d’avoir mis sur pied un être qui l’affirme après l’avoir contesté et nié dans les prestiges du mythe et de l’enthousiasme ; c’est une grande gloire pour D. que d’avoir créé un être capable de le chercher ou de l’entendre de loin, à partir de la séparation, à partir de l’athéisme." Le judaïsme, une religion d’athées ? Bien sûr que non mais une religion refusant absolument la mise sous tutelle de ses fidèles. Tant de personnes ne semblent chercher dans la religion que les vertiges de la possession et de l’irresponsabilité absolue. Lorsque Eichmann décrivit lors de son procès la façon dont il appréhendait l’écroulement du Troisième Reich, il exprima : "J’angoisse même de la liberté ; je pressentais qu’il me faudrait vivre une vie difficile, individuelle, sans chef ; que je ne recevrais plus d’ordre, que je n’en donnerais plus que je n’aurais plus d’ordonnances à consulter, bref que je devrais vivre une vie inconnue de moi." Le mal ne vient jamais des hommes mais de l’incapacité de certains à assumer leur condition d’homme séparé de D., de la nature, de la société, de leur chef, de leur classe, etc. Peut-être Albert Cohen, qui se croyait radicalement athée, n’a-t-il jamais été plus proche de D. que lorsque il fait dire à son héros Mangeclous que les hommes ne sont vraiment bons que sans D : "L’affirmation rigoureuse de l’indépendance humaine, de sa présence intelligente à une réalité intelligible comportent le risque de l’athéisme. Il doit être couru. A travers lui seulement l’homme s’élève à la notion spirituelle du transcendant." (Levinas).

Les mots de Levinas sont encore justes, quand il dit : "La crise de l’idéal humain s’annonce dans l’anti-sémitisme qui est en son essence la haine de l’homme autre, c’est-à-dire la haine de l’autre homme." Car cet autre homme n’est pas seulement mon prochain dont les totalitarismes de toutes sortes essaient d’occulter le fait indépassable de l’altérité par l’assimilation raciale, l’étiquetage social, ou les solidarités traditionnelles mais aussi moi-même tel que je serai demain si la force et la volonté de ma parole se révèlent suffisamment authentiques et libres pour me créer dans l’instant à venir à son image.

Inspiré par les travaux de Maurice Halb Wachs sur la mémoire collective, Zakhor examine l'itinéraire de l'écriture juive depuis la Bible à nos jours. Pour les Juifs plus que nulle part ailleurs, l'injonction de se souvenir 'Zakhor' est ressentie comme un impératif religieux pour tout le peuple. Souviens-toi des jours d'antan, repassez les années de génération en génération. (Deutéronome 327) Souviens- toi de ce que t'a fait Amalek. (Deutéronome 25 17) Et toujours martelé, Souvenez-vous que vous étiez esclaves en Egypte.

Cependant après avoir établi le canon biblique si profondément chargé d'histoire, paradoxalement les Juifs cessèrent pratiquement d'écrire de l'histoire. La littérature rabbinique s'intéresse très peu aux événements
des temps post-bibliques. Ce n'est que dans la littérature juive apocalyptique du Moyen Age qu'on retrouve des indications historiques. Mais il ne s'agit pas là d'historiographie à proprement parler, mais d'une quête désespérée d'indices et de signes annonciateurs de la fin dernière de l'histoire, de l'avènement du Messie.

On observe, dans la tradition juive, une fusion du temps historique et du temps liturgique, du temps linéaire et du temps cyclique, qui se manifeste dans les fêtes, les jeûnes, les jours anniversaires. Le Shabbath lui-même devient un jour vécu au-delà de l'histoire, et même, finalement, une anticipation hebdomadaire de la fin des temps, de la quiétude messianique. Dans le rituel religieux juif, la mémoire n'est pas simplement le souvenir:

- ce qui maintiendrait un sentiment de la distance - mais réactualisé. Nulle part cette réactualisation n'est plus affirmée que dans la formule talmudique essentielle de la Haggada de Pâques : "Qu'à chaque génération chacun se sente comme étant lui-même sorti d'Egypte".

Au XVIe siècle se produira cependant la rencontre entre la tradition juive et la culture de la Renaissance italienne, dans l'œuvre d'un savant juif de Mantoue, Azariah de Rossi ; son livre, le Me'or 'Einayim, est le premier où l'on trouve les véritables débuts de la critique historique.

Considéré comme hérétique,

- parce qu'il osait mettre en question certaines légendes talmudiques (la mort de Titus par un moustique qui s'était introduit dans son nez !)

- par les rabbanim, Azariah restera un isolé et n'aura pas d'émules.

Ce n'est qu'avec la Haskala, le mouvement des Lumières et la sécularisation qui se répand — notamment parmi les Juifs allemands (vers la seconde moitié du XVIIIe siècle) que commence effectivement une historiographie juive.

Sujet très passionnant, mais vaste, cher Pierre.
Ce commentaire est sûrement un peu "en vrac", mais il y a tant à penser !

Merci une fois de plus, de nous pousser au questionnement.

Écrit par : Gilles-Michel DEHARBE | 14/01/2010

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