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Amos Kenan et le paradoxe israélien - Itshak LURCAT

Amos Kenan, décédé le 4 août dernier, était un artiste aux talents divers (journaliste, dramaturge, sculpteur), représentant de la "génération de 1948" – dont les rangs s'amenuisent – et membre du Lehi (groupe Stern) devenu un militant pacifiste, adhérent du mouvement cananéen de Yonathan Ratosh et postsioniste avant l'heure... Il était surtout l'incarnation du paradoxe israélien, à la fois politique et culturel, dans ses relations ambivalentes avec la tradition juive, avec la terre d'Israël et avec le peuple juif. Portrait d'un artiste pétri de contradictions.

 

Kenaz1.jpgComme tous les représentants de la génération de 48, Kenan a été marqué avant tout par la guerre d'Indépendance, la plus difficile et la plus meurtrière des guerres d'Israël. Né à Tel-Aviv en 1927, dans une famille laïque socialiste, il a fréquenté le mouvement de jeunesse Hachomer Hatzair. Mais dans les années de combat contre la puissance mandataire, il rejoint les rangs du Lehi, organisation clandestine dissidente de l'Irgoun. Premier paradoxe : on range souvent le Lehi parmi les mouvements de "droite", voire d'extrême-droite, alors que beaucoup de ses membres rejoindront après l'Indépendance la gauche, voire l'extrême-gauche de l'échiquier politique (comme Nathan Yellin-Mor, qui fut un des trois dirigeants du Lehi, après la mort de son fondateur, Yair Stern, aux côtés d'Itshak Shamir et d'Israël Eldad).

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Avraham STERN

 Amos Kenan est lui aussi un exemple d'ancien du Lehi qui a évolué vers la gauche pacifiste : dès 1956, après la campagne de Suez, il se joint au "groupe d'action sémite", un des premiers mouvements politiques à proposer la création d'un Etat arabe entre la mer et le Jourdain, avant même le tournant de 1967. Après la guerre des Six Jours, Kenan sera parmi les fondateurs du Conseil pour la paix israélo-palestinien. Mais son engagement politique va bien au-delà de la question territoriale ou du combat pour la "paix", dont on fait aujourd'hui l'alpha et l'oméga (ou l'aleph et le tav) de la politique israélienne, en oubliant tout le reste... Kenan milite ainsi au sein du mouvement cananéen, fondé par le poète Yonathan Ratosh, qui prône la création d'une culture hébraïque coupée des racines juives et l'insertion d'Israël dans le Moyen-Orient [voir encadré].

 

Kenan, sculpteur.jpgIl est cependant un artiste tout autant qu'un militant, et c'est en France, où il séjourne entre 1954 et 1962, qu'il s'adonne à ses deux principales passions, la sculpture et le théâtre. Une de ses pièces sera adaptée par Maurice Béjart. Kenan inspire aussi à l'écrivain Christine Rochefort son livre Le repos du guerrier, qui sera adapté à l'écran par Roger Vadim en 1962. De ses années françaises, Kenan gardera un amour prononcé pour la cuisine, la bonne chère, et aussi pour la "dive bouteille"... Il publiera en 1970 Le livre des plaisirs, inspiré par l'esprit hédoniste de son séjour parisien. De retour en Israël, il se fait connaître en tant que chroniqueur de presse, et surtout comme satiriste, notamment dans les colonnes de Ha'aretz. Amnon Dankner le considère comme un des journalistes les plus talentueux de sa génération.

 

 

La culture israélienne et le rejet de la tradition juive

 

Amos Kenan illustre aussi et surtout le paradoxe de la culture et de l'intelligentsia laïque israélienne, partagée entre ses racines juives (qu'elle ignore ou rejette souvent), son admiration pour l'Occident et son attirance ou sa nostalgie d'un Orient, réel ou imaginaire. Il n'est pas anodin qu'il ait appartenu au courant cananéen – dont l'importance a été bien plus grande qu'on ne le soupçonne généralement. A travers le rêve d'une culture hébraïque "libérée" du passé juif, c'est en effet toute l'ambivalence du projet sioniste laïque qui se fait jour. La question posée par les "cananéens" est celle de l'identité culturelle du jeune Etat, tiraillé entre des aspirations contradictoires et entre des conceptions radicalement opposées du peuple Juif et de son patrimoine. Israël est-il un peuple, une langue, une religion, un Etat, une culture ? Les questions apparues dès le début du mouvement sioniste – et bien avant, avec l'émancipation et la Haskala – continuent de se poser avec une acuité renouvelée après 1948, et en fait jusqu'à nos jours.

 

David Shahar, photo de Yehoshua Glotman.JPGIl est intéressant de comparer Kenan à un autre écrivain israélien de sa génération, qui a plusieurs traits communs avec lui : David Shahar. Tous deux sont des sabras, le premier né à Tel-Aviv, le second à Jérusalem. Tous deux rejettent la religion juive. Et tous deux ont séjourné plusieurs années en France, pays dont ils ont aimé la langue, la nourriture et les femmes. La ressemblance s'arrête toutefois là. Shahar n'a jamais milité dans aucun parti ou mouvement politique, même s'il a pris position, à la fin de sa vie, contre le processus d'Oslo. A la différence de Kenan. Shahar trouvait aussi une source d'inspiration dans la thématique de la kabbale, même s'il ne lui attribuait aucune signification religieuse. Cela ne l'empêcha pas de dépeindre sous des traits féroces les Juifs orthodoxes de Méa-Chéarim, quartier où il avait passé son enfance.

 

 

 Un écrivain pacifiste poseur de bombes...

 

Amos Kenan, lui, ira bien plus loin encore : non content de militer pour un Israël laïque, il commettra un attentat à la bombe contre le ministre des Transports, David Zvi Pinkas. Arrêté et jugé, il sera finalement relaxé par "manque de preuves" ! Certains commentateurs ont vu dans cet épisode – souvent oublié par les articles retraçant la vie de Kenan – la preuve du parti-pris des médias israéliens, qui auraient trop facilement pardonné à l'écrivain pacifiste son attentat politique... Cet épisode obscur montre en tout cas que la violence politique n'a jamais été l'apanage d'un seul camp en Israël (on pourrait même démontrer qu'elle a plus souvent été utilisée par l'establishment de gauche que par ses opposants, mais cela fera l'objet d'un autre article).

 

Amos Kenan (photo yael Bardachi).jpgPar-delà la polémique politique, Kenan illustre en tout cas l'ambivalence du projet politique et culturel israélien, tant par ses côtés lumineux que par ses côtés obscurs, sous ses multiples facettes. L'écrivain engagé, combattant de l'Indépendance devenu pacifiste, amoureux d'Eretz-Israël militant pour une paix illusoire, soldat du Lehi au visage rabelaisien, journaliste satiriste et provocateur détestant la religion et aimant par-dessus tout la bonne chère : par tous ses aspects, des plus élevés aux plus bas, des plus admirables aux plus antipathiques, mesquins, voire aux plus dérisoires, il était profondément israélien.

 

 

Itshak LURCAT

 

Livres d'Amos Kenan parus en français : La route d'Ein Harod (Albin Michel), Holocauste II (Flammarion).

 

(ARTICLE PARU DANS VISION D'ISRAEL) 

 

 

Le mouvement cananéen

 

Le mouvement cananéen – dont Kenan fut membre – a été actif sur une période qui va des années 1930 aux années 1970. Son influence politique et culturelle a été considérable, et continue de s'exercer aujourd'hui, dans une certaine mesure. Le projet cananéen est à la fois politique et culturel, et peut se définir comme visant à faire renaître la nation hébraïque antique, en rompant tout lien avec le judaïsme de la diaspora. Son fondateur, le poète Yonatan Ratosh (Ouriel Halperin de son vrai nom), était un ami d'Avraham (Yair) Stern, dirigeant mythique du Lehi. Ratosh fut le rédacteur en chef du journal de l'Irgoun, "Ba-'Herev" ("Par l'épée"), avant que Jabotinsky ne l'écarte en raison de ses opinions extrémistes, en 1937. Ratosh se rendit alors à Paris, où il fonda en 1939 le mouvement cananéen, aux côtés d'Adia Gourevitch, qui enseignait les langues sémitiques à la Sorbonne.

 

RATOCHE.jpg
Y. Ratosh

Les Cananéens, qui se dénommaient aussi les "Jeunes Hébreux", prétendaient faire revivre la culture et la religion du pays de Canaan, et rejetaient en bloc le judaïsme diasporique et la religion juive. Parmi les membres les plus influents du mouvement figuraient notamment, outre Ratosh, les écrivains Aharon Amir, Amos Kenan, Yéhochoua Kenaz et d'autres. Certaines de leurs idées se perpétuent jusqu'à nos jours, notamment à travers le journal Ha'aretz, flambeau de l'intelligentsia israélienne laïque, hostile à la religion juive.

 I. LURCAT

Commentaires

  • TOUS CES GAUCHISTES ,HOSTILES A LA RELIGION JUIVE,

    HOSTILES A L'ETAT D'ISRAEL , PLUS PROCHES DES ASSASSINS

    ISLAMISTES ME FONT VOMIR ET NE SONT PAS DIGNES DE

    FOULER NOTRE TERRE SACREE !!!!

  • La notion d’identité est un terme d’usage relativement récent. Elle recouvre plusieurs dimensions, – l’identité administrative, les qualifications sociales d’un individu, l’idée de ce qui est permanent dans sa personnalité au delà des variations liées à son évolution dans l’âge et dans les rencontres au cours de son existence, toutes choses que l’on peut ranger dans la série des déterminations objectives d’une personne.

    Mais il existe aussi un sens subjectif à ce terme d’identité, qui est le récit sur soi que chaque homme établit et réécrit en permanence, et qui est la signification humaine qu’il donne à son existence, c’est à dire la façon dont cette existence s’inscrit dans une collectivité humaine, se relie à elle (y compris éventuellement dans le refus), faute de quoi elle est privée de toute signification.

    Cette collectivité peut être concrète ou abstraite, étendue à l’humanité entière ou rétrécie à la bande de l’immeuble HLM, mais aucun homme ne peut se passer de situer ses actes, ses pensées et ses choix en relation avec son être humain, c’est à dire avec le fait qu’il partage son existence avec d’autres êtres humains et qu’il doit constamment penser la façon dont son existence s’articule avec celle des autres hommes.

    On peut considérer que il y a, parmi d’autres, deux propriétés dans le "récit sur soi" qui est le mode constitutif de la représentation de soi:

    * la première est qu'une part de cette identité est vécue comme constituée par des dons reçus des groupes sociaux qui entourent les sujets, qui ont contribué à les façonner tels qu’ils sont, et qui font qu’ils s’estiment en continuité avec ces groupes. Toute attaque contre ces groupes est vécue comme une attaque contre eux-mêmes, toute valeur reconnue au groupe est une valeur qui rejaillit sur eux. Une partie de l’identité personnelle est donc partagée avec le groupe, elle en est une inclusion dans la personne, une mise en commun de l’identité collective. En même temps, cette mise en commun constitue une inscription dans le groupe, il y a réciprocité de devoirs et d’avantages dans ce système qui fonctionne comme une héraldique, ou chacun arbore le blason ou le drapeau qui symbolise cette appartenance ( ou la renie) et se sent lié dans un rapport de dette au groupe qui lui fournit valeurs, références culturelles et capital social.

    * une autre propriété de ce récit intérieur est le fait qu’il est en continuelle interaction avec les discours tenus par les autres sur le sujet. La reconnaissance, la valorisation ou au contraire la disqualification, le déni de la valeur ou pire encore de l’humanité entraînent l’obligation d’intégrer ces éléments et de remodeler cette représentation de soi pour tenir compte de ce retour venu des représentants de l’espèce humaine. L’absence de réintégration de ces éléments laisse le sujet dans une situation de dénuement psychique et d’impossibilité de symboliser sa place dans l’ordre humain par perte de l’interface avec le monde environnant. C’est évidemment ce qui s’est produit au cours de la 2ème guerre mondiale avec l’extermination et la déshumanisation systématiquement mise en oeuvre, avec un raffinement pervers , par le système nazi, à un degré encore jamais atteint au cours des siècles antérieurs.

    Ce qui est difficilement admissible, c’est qu'au moment où les choses ont évolué et où les Israéliens ont commencé à écouter les récits des rescapés et à donner une place et une dignité aux histoires de la Shoah, les anti-sionistes gauchistes israéliens ou européens ont commencé à développer une idée pernicieuse: celle de la "religion civile de la Shoah" qui consistait à dire que les Juifs instrumentalisaient cette catastrophe pour justifier l’existence d’Israël et la "maltraitance" des Palestiniens, oubliant que l’idée sioniste était bien antérieure à la Shoah. C’est à dire que pour ces gens, le combat pour la mémoire menacée par les forces de l’oubli et du déni devenait un alibi pour une politique d’oppression et une justification falsificatrice pour l’existence d’Israël.

    A partir de là, ils se trouvaient en position de minimiser le traumatisme en traitant les victimes de victimaires, dans un mécanisme de déni causé par la nécessité de trouver des arguments pour soutenir leur idéologie tiers-mondiste . Pour celle-ci, les seules victimes prenables en considération sont celles du capitalisme, et tout nationalisme - sauf celui des peuples du tiers-monde -, est forcément criminel. Le livre de Shlomo Sand est une sorte de sommet dans le mécanisme d’inversion: les Juifs ne sont pas un peuple, mais les Palestiniens le sont, l’identité juive est un leurre qu’il faut détruire, etc ...

    Ce qui est ainsi occulté, c’est une double dimension de l’identité juive:

    * d’une part, celle qui est liée aux dons reçus par chaque individu de sa culture, des valeurs dont il est imprégné, et qui se transmettent parfois plus subtilement que par l’apprentissage direct. La religion juive, l’acharnement à rester soi-même, la résistance à l’oppression et à l’humiliation, l’ethique juive en font partie et créent des devoirs, en particulier de continuation de ce qui a été conservé à un tel prix;

    * d’autre part, l’histoire continue d’humiliations, de violences et finalement de volonté de destruction totale constitue un traumatisme global face auquel chaque juif doit pouvoir trouver les formes de sa résilience: que ce soit dans la réussite personnelle, dans le combat pour maintenir vivante la culture juive ou dans la réalisation d’un Etat qui symbolise l’accès à l’autodéfense et à la volonté de se battre, par tous les moyens, contre ceux qui sont acharnés à sa perte.

    Le sionisme met fin à l’errance des juifs, avec une image d’état "archaïsant et raciste", qui va à l’encontre de l’idéologie actuelle du bonheur attaché au mélange des populations.

    Le sionisme s’est créé sans base territoriale contrairement à tous les autres nationalismes. Il y a bien une volonté des juifs de se regrouper entre eux avant de s’ouvrir aux autres. C’est le refus et le rejet de la part du monde arabe qui a contribué à faire de l’état juif une forteresse assiégée. Le sionisme est une réponse à l’aliénation du sujet juif (un colonisé blanc) : " les juifs sont le peuple élu de la haine universelle ". Transformer un destin subi en une responsabilité assumée : plus qu’un retour à Sion, le sionisme marque pour le juif un retour à soi. Tentative de décolonisation psychique du sujet juif. Il y a dans le sionisme une dimension profondément anti-colonialiste. Chaque juif du monde est de ce fait embarqué dans l’aventure de l’état juif.

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