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03/09/2009

Amos Kenan, "Amoureux du pays", par Uri Avnery

Une fois n'est pas coutume, je mets en ligne un article d'Uri Avnery, repris d'un site propalestinien. Si cet article mérite d'etre lu, c'est parce qu'il apporte un regard original sur Amos Kenan, récemment disparu [sur lequel je publierai prochainement un article dans le magazine VISION D'ISRAEL], et contient des choses intéressantes (par exemple sur le Lehi, ou sur Deir Yassin, Kenan rejetant la version arabe des faits relatée par Avnery), et meme quelques 'révélations', comme l'intervention d'Ariel Sharon, qui 'flirtait' avec le groupuscule d'Avnery - ce qui laisse présager sa trahison de l'été 2005... Je précise que je ne partage évidemment pas les opinions extrémistes d'Uri Avnery, mais son témoignage est néanmoins intéressant. P.I.L.

[photo : Amos Kenan]

Amos Kenan.jpgLE LENDEMAIN de la guerre des six jours, Amos Kenan était venu au bureau de ma rédaction. Il était en état de choc. Comme soldat de réserve, il avait assisté à l’expulsion des habitants de trois villages de la région de Latroun. Hommes et femmes, personnes âgées et enfants, avaient été tirés dehors dans le soleil brûlant de juin pour une marche à pied vers Ramallah, distante de plusieurs dizaines de kilomètres. [...]

Je lui dis de s’asseoir et d’écrire sur le champ un rapport de témoin oculaire. Je me précipitai à la Knesset (dont j’étais alors membre) et remis le rapport au Premier ministre, Lévy Eshkol, ainsi qu’à plusieurs ministres, y compris Menachem Begin et Victor Shem-Tov. Mais c’était trop tard, les villages avaient déjà été complètement rasés. À leur place, on créa plus tard le Canada Park avec l’aide de ce pays, pour sa honte durable.

(Par ailleurs, un autre rapport de témoin oculaire sur la destruction de Qalqiliya fut utile. Après que j’eus remis le rapport aux ministres, la destruction fut interrompue et les quartiers détruits furent même reconstruits.)

Le rapport de Kenan est un document humain et littéraire. Il dit beaucoup de son auteur mort cette semaine. Amos Kenan était une personne de haute moralité.

LE PAYS était le centre de son univers mental. C’était le cœur de sa vision du monde, de l’œuvre de toute sa vie et de ses actions. Je n’hésite pas à le dire : il était amoureux de ce pays.

Dans sa jeunesse, il appartint un temps au groupe “Canaanite” et adopta certaines de ses idées. Mais il en tira des conclusions opposées à celles de son fondateur, le poète Yonatan Ratosh qui niait l’idée même de nationalité arabe ainsi que l’existence d’un peuple arabe palestinien. Kenan, comme moi, était convaincu que l’avenir d’Israël était lié à l’avenir de la Palestine, parce qu’une terre commune exige un partenariat. des deux peuples.

[photo : Avnery en 1948] Avnery1948.jpgJe l’ai rencontré pour la première fois pendant la guerre de 1948, lors l’une de mes courtes permissions. Chez un ami, je tombai sur le jeune soldat (il était plus jeune que moi de quatre bonnes années) qui était aussi en permission.

Il était né dans le pays et avait été membre du mouvement de gauche Hashomer Hatzair (“La Jeune Garde”) dont l’idéologie idéaliste et morale a certainement contribué à former son caractère. Comme beaucoup de jeunes gens de gauche à l’époque, il rejoignit le Lehi (Groupe Stern) clandestin qui avait alors une orientation pro-soviétique. Avec la fondation de l’État, tous les membres du Lehi furent incorporés dans la nouvelle armée israélienne.

Avant cela il avait participé à l’action atroce de l’Irgoun et du Lehi à Deir Yassin. Il avait un problème à ce sujet – et il affirmait toujours que le massacre n’avait pas été prémédité, ou qu’il n’avait tout simplement pas eu lieu. Il soutenait que le commandant avait été tué et qu’on avait perdu le contrôle des combattants. Lui-même avait été blessé au début de l’engagement, affirmait-il, et n’avait pas vu ce qui s’était produit. Je n’en étais pas totalement convaincu.

Nous découvrîmes que nous nous avions des idées semblables sur l’avenir de l’État nouvellement fondé. Nous pensions l’un et l’autre que nous n’avions pas créé seulement un nouvel État, mais aussi une nouvelle nation – la nation hébraïque qui n’est pas simplement un nouvel élément de la diaspora juive, mais une entité complètement nouvelle avec une nouvelle culture et un nouveau caractère. Depuis la naissance de cette nation dans le pays, elle n’appartient ni à l’Europe ni à l’Amérique, mais à la région dont elle fait partie, et tous les peuples de cette région sont nos alliés naturels.

Sur cette base, nous nous sommes opposés à la guerre de 1956, dans laquelle Israël s’est mis au service de deux sales régimes colonialistes, le français et le britannique. Alors que la guerre se poursuivait encore, un groupe s’est constitué pour décider de définir une autre voie pour l’État. Nous nous sommes appelés “Action sémitique” et, outre Kenan et moi-même, nous comptions parmi nous l’ancien dirigeant du Lehi Nathan Yzellin-Mor, Boaz Evron et d’autres personnes de qualité. Moins d’un an plus tard, nous avons publié un document intitulé “Le manifeste hébreu”, avec plus de cent propositions, définissant une nouvelle approche révolutionnaire de presque tous les problèmes de l’État. Ses principaux éléments : nous sommes une nouvelle nation née dans ce pays. À côté de l’État d’Israël, l’État de Palestine doit se constituer. Les deux États devraient former une fédération qui pourrait aussi comprendre la Jordanie. Les citoyens arabes d’Israël devraient être des partenaires à part entière dans la constitution de l’État qui serait totalement déconnecté de la religion. Du fait qu’à l’époque tous les territoires palestiniens étaient sous occupation – jordanienne en Cisjordanie et égyptienne dans la bande de Gaza, nous souhaitions qu’Israël fournisse aux Palestiniens de l’argent, des armes et une station radiophonique, pour les aider à se soulever et à se libérer. Israël était naturellement allié au régime jordanien.

Immédiatement après la guerre des six jours de 1967, le même groupe créa une organisation appelée “Fédération Israël-Palestine” dans laquelle Kenan aussi jouait un rôle. Nous plaidions pour la création immédiate de l’État de Palestine dans l’ensemble des territoires palestiniens que nous venions de conquérir et pour l’établissement d’une fédération d’Israël et de Palestine. Beaucoup de ceux qui s’y opposaient alors reconnaissent maintenant que c’était la bonne idée au bon moment.

En 1974, lorsque je fus le premier “sioniste” israélien à nouer des contacts secrets avec la direction de l’OLP, j’essayai, en accord avec eux, de susciter en Israël un groupe officiel afin de poursuivre les contacts avec eux au grand jour. Plusieurs rencontres ont eu lieu, beaucoup de discussions se sont déroulées, et rien n’en est sorti. Nous avons donc décidé de prendre le taureau par les cornes : nous avons publié un appel à la création d’une organisation pour la paix israélo-palestinienne. L’appel portait trois signatures :Yossi Amitai, Amos Kenan et moi. (En réalité, Kenan était en France à l’époque, mais avant son départ il m’avait autorisé à mettre sa signature au bas de tout document qui me semblerait judicieux.)

Avnery_1982.jpgCet appel conduisit à la création du “Conseil Israélien pour la paix israélo-palestinienne” dont le manifeste de lancement fut signé par une centaine de personnalités, dont le général Matti Peled, Eliyahu Eliashar (le président de la communauté sépharade), Lova Eliav, David Shaham , Alex Massis, Ammon Zichroni et le colonel Meir Pa’il.

[photo : Avnery et Arafat]

 

À cette époque, Ariel Sharon aussi flirtait avec nous. C’était après la guerre du Kippour et la “Bataille des généraux”(entre eux), et après que Sharon eut quitté le Likoud qu’il avait créé. Il voulait attirer Kenan, moi et, je crois, Yossi Sarid. Il organisa chez lui une exposition privée des peintures de Kenan et me demanda d’organiser une rencontre entre lui et Yasser Arafat. Son idée était de fonder un nouveau parti qui attirerait “les meilleurs de la droite et de la gauche”. Amos donna au parti le nom de sa fille aînée, Shomtzion, mais en fin de compte, Sharon constitua un parti de droite, et, après ses maigres résultats aux élections de 1977, il rejoignit le Likoud.

LA DIMENSION POLITIQUE, pour importante qu’elle fut, n’était qu’une partie des nombreuses activités de Kenan. C’était un caricaturiste, un écrivain, un poète, un peintre, un sculpteur, un jardinier, un cuisinier et Dieu sait quoi encore, un véritable personnage de la renaissance. Mais toutes ces dimensions avaient un dénominateur commun : le pays.

Sur le toit de sa maison, il cultivait des dizaines d’herbes et d’épices locales qu’il utilisait pour sa cuisine dont il était extraordinairement fier. Comme écrivain et poète, il a contribué de façon importante à la naissance de la nouvelle langue hébraïque : une langue locale de sabra, simple, précise, éloignée de la langue de la Mishna et de celle du célèbre écrivain S.I. Agnon que singeaient même de jeunes écrivains comme Moshe Samir. Kenan écrivait ses essais, ses livres et ses pièces dans un hébreu populaire mais irréprochable.

Son étoile commença à briller avec sa rubrique humoristique dans Haaretz, “Uzi and Co”. Il était capable d’exprimer les vérités les plus profondes dans une satire mordante de quelques lignes. Quelques unes d’entre elles sont des classiques hébraïques.

En juillet 1952, le ministre religieux des transports, David-Zvi Pinkas, publia un règlement qui interdisait pratiquement l’utilisation des voitures le jour du Shabbat. Beaucoup d’entre nous se sont réunis pour combattre cette coercition religieuse et avons manifesté au centre de Tel Aviv. Mais Amos alla plus loin : il déposa une bombe à la porte de l’appartement de Pinkas. Il fut pris la main dans le sac, inculpé mais refusa obstinément de parler et fut finalement acquitté “faute de preuves”.

Lorsque le chef de la police de Tel Aviv en personne alla l’interroger en prison et lui proposa de parler “d’homme à homme”, Kenan répliqua calmement “le temps est beau aujourd’hui”.

Le résultat de cette affaire fut que Kenan fut obligé de quitter Haaretz et je l’accueillis à bras ouverts à Haolam Hazeh. Il apporta à notre magazine quelques uns des meilleurs écrits que nous ayons publiés, dont certains étaient presque prophétiques.

À sa demande, nous l’envoyâmes à Paris. Il trouva là sa place au sein de l’élite intellectuelle et emménagea avec la jeune écrivaine française, Christiane Rochefort, qui écrivit son premier livre sur lui (“Le repos du guerrier”) qui fut porté au cinéma avec Brigitte Bardot. C’est là aussi qu’il tomba amoureux d’une visiteuse d’Israël, une jeune femme qui accepta sa proposition de séjourner dans sa cave à charbon, et ils se marièrent. Nurit Gertz était tout à fait son contraire et, je crois, le seul être humain au monde capable de vivre longtemps avec lui.

Lorsque je suis venu en France pour la première fois, Kenan organisa une rencontre avec Jean-Paul Sartre qui aimait nos idées sur la paix israélo-palestinienne. Je me souviens des mots qu’il m’a adressés (en français) : “Monsieur, vous avez ôté une pierre de mon cœur. Je ne peux pas approuver la politique du gouvernement israélien, mais je ne peux pas non plus la condamner, parce que je ne souhaite pas me retrouver dans le même camp que les antisémites que je déteste. Comme vous venez d’Israël et que vous proposez pour lui une voie nouvelle, cela me réjouit.”

Après cela Amos et moi sommes allés à une grande manifestation contre la guerre d’Algérie et les flics nous ont matraqués l’un et l’autre indistinctement.

kenan.jpgKENAN ÉTAIT un homme querelleur et de conflit, prompt à se mettre en colère et à devenir agressif. “Il n’y a qu’une façon de ne pas se quereller avec vous” lui ai-je dit un jour, “c’est de couper toute relation et de plus parler avec vous.”

La dernière fois où nous nous sommes disputés fut lorsque Gush Shalom appela à un boycott des produits issus des colonies. Kenan refusa de s’y associer, ouvertement parce que nous y incluions les colonies du Golan. “Je n’ai pas envie de renoncer au vin du Golan” déclara-t-il en plaisantant à moitié. Mais il haïssait les colonies, non seulement parce qu’elles étaient construites pour faire obstacle à la paix avec les Palestiniens, mais aussi parce qu’elles symbolisaient à ses yeux l’enlaidissement général du pays. Il me dit une fois qu’en regardant par le hublot d’un avion il avait soudain réalisé que “l’État d’Israël avait détruit la terre d’Israël.”

Dans le livre semi-biographique consacré à son mari, qui est sorti il n’y a pas si longtemps en hébreu, Nurit Gertz parle de son enfance difficile, lorsque son père était dans un établissement psychiatrique. Je soupçonne que tout au long de sa vie il a souffert d’une peur non avouée qu’il puisse hériter de la même maladie. Cela peut expliquer ses accès d’alcoolisme. Heureusement pour lui, il avait une mère extraordinaire, Mrs Levin, une femme petite, vigoureuse et déterminée qui éleva pratiquement seule Amos et ses deux frères plus jeunes.

Les seules fois où j’ai vu son visage s’adoucir c’était quand il regardait Nurit ou leurs deux filles, Shlomtzion et Rona. Je pouvais lui pardonner toutes ses attaques agressives et injurieuses parce que son talent créatif était tellement plus important.

IL AVAIT DÉJÀ disparu du paysage depuis quelques années, lorsqu’il fut atteint de la maladie d’Alzheimer. En réalité, il s’évanouit avec la culture qu’il avait aidé à créer.

La culture hébraïque qui avait pris naissance au début des années 40 disparut dans les années 60. Les lourdes pertes de notre génération au cours de la guerre de1948 et l’immigration massive qui déferla sur l’État dans ses premières années signifiait la mort de cette culture unique et son remplacement par la culture israélienne banale telle qu’elle se présente aujourd’hui.

La mort d’Amos Kenan marque le départ de l’un des derniers représentants de cette culture hébaïque.

Aux obsèques d’Amos Kenan, pas un seul représentant de l’Israël officiel n’était présent.

 Uri Avnery, 8 août 2009

Article publié le 9 aout sur le site de Gush Shalom, en hébreu et en anglais - Traduit de l’anglais

Commentaires

Le " sionisme paradoxal " de Gershom Scholem prend sa source dans ses recherches sur la mystique juive, et, en retour, cette recherche se fonde sur ses prises de positions sionistes. Dans cerains textes déjà anciens, Scholem aborde la plupart des problèmes qui se posent aujourd’hui à la fois à la société israélienne, et à la fois aux communautés juives de la diaspora. Son analyse, extraordinairement lucide, permet de mieux comprendre la réalité d’une situation que la seule lecture événementielle ne fait qu’embrouiller. En 1967, au lendemain de la Guerre des Six jours, Scholem écrivait : " En Israël, nous ne doutons pas que les vertus de la paix seront plus fortes et, finalement, plus décisives que celles dont nous avons dû faire preuve dans ce combat qui nous a été imposé. Sans doute s’agit-il au fond des mêmes vertus, mais obéissant simplement à des configurations et des concentrations différentes. Israël a montré qu’il était prêt à se mobiliser pour sa cause ; espérons qu’il nous sera accordé de nous mobiliser pour elle dans la paix plutôt que dans la guerre."

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A propos du Mouvement de jeunesse juif (1916), extrait de l'ouvrage "Le prix d'Israël", il écrit ceci :

[ Pas plus au cours de ces dernières années qu’à l’heure actuelle nous n’avons ici de mouvement de jeunesse juif: aucun mouvement qui ne soit ressenti et représenté par des jeunes gens en tant que Juifs. Nous avons telles ou telles organisations, nous entendons souvent et abondamment parler d’elles et de leurs programmes comme étant les troupes et les étendards du mouvement de jeunesse juif; pourtant, ce qu’on y cherche en vain, c’est souvent, non seulement le judaïsme et la jeunesse, mais toujours et sans cesse le mouvement. À toutes, sans exception, qu’elles soient grandes ou petites, manque ce qui caractérise un mouvement: totalité, esprit et grandeur. Il se peut que, sous bien des aspects, ces organisations soient nécessaires, et c’est là que leur existence vient puiser sa légitimité, mais elles ne le sont pas quant à la seule chose qui soit ici décisive, à savoir qu’elles renaissent continûment dans le flux du mouvement.

Certes, il y a eu un mouvement de jeunesse juif dans les premières années du mouvement sioniste, tant que l’idée de Herzl était vivante et structurée; mais son contenu ne pouvait que disparaître lorsque la situation intellectuelle s’est modifiée, et, jusqu’à présent, aucun contenu nouveau, reconnu de tous, n’a vu le jour. Pourtant, ce premier mouvement avait semé son germe parmi les nouvelles générations et celui-ci n’a que trop magnifiquement proliféré: c’est la confusion dont il nous faudra parler ici, ainsi que de son dépassement. Ni la jeunesse d’hier ni celle d’aujourd’hui n’a été en mesure d’introduire un changement dans ce domaine; au contraire, elle n’a cessé de s’appauvrir en forces et en contenus: tout ce qu’elle dit, pense et fait est schématique, tout n’y est que simple ébauche, objet de conférences et de discussions, programme et mot d’ordre, mais rien qui soit efficace et vivant en vérité. Le mouvement de jeunesse était si peu présent, il avait acquis si peu de pouvoir sur la volonté des esprits, qu’au moment décisif, notre jeunesse s’est soumise à la guerre. Ce fut l’ultime et suprême triomphe de la confusion, et le plus profond péché que nous ayons connu. La guerre est probatoire.

* C’est la guerre qui a précipité l’avenir de la nouvelle jeunesse. Une nouvelle génération se retrouve face à cette tâche: devenir un mouvement.

Quelque chose a toujours été présent – ne l’oublions pas – et l’est aujourd’hui de nouveau: le désir. Mais on ne saurait trop y insister: on ne bâtit aucun édifice sur du désir; un mouvement ne peut se justifier du fait qu’on parle toujours et sans arrêt du désir, ni de ce qu’il en serait le contenu, la forme et la manifestation. Si le désir n’engendre pas la vie, s’il ne porte aucun fruit – de sorte que d’un vrai désir juif surgisse un véritable dévouement, qui soit pénétration et approfondissement du judaïsme –, il sera voué à la mort éternelle. Il peut fort bien arriver qu’un beau jour, un grand jour, notre désir se rassemble et engendre de l’enthousiasme, que nous nous mettions en marche et que nous croyions que le mouvement soit parmi nous; mais si nous ne nous sommes pas appropriés l’élan vers la construction, ce n’aura véritablement été qu’un feu pâle qui se dissipera rapidement. Or, que le désir contribue à produire des contenus, voilà qui, jusqu’à présent, ne s’est pas encore réalisé. Chez les quelques-uns d’entre nous qui ont su vraiment susciter la vie à partir de leur désir, ...

* ... pour qui le judaïsme ne fut pas seulement un étendard, mais un ordre d’avancer, la voie est ouverte au mouvement, car le mouvement est en eux; il est donc possible que quelque mouvement se constitue parmi eux.

Il ne s’agit pas d’exiger que chacun de ceux qui intégreront plus tard le mouvement y entre déjà fin prêt, non, car c’est le mouvement qui, par la suite, lui fournira des contenus, parce qu’il grandira en même temps que le mouvement et s’y identifiera, de sorte qu’il sera tout à fait absurde de parler du mouvement et de ses représentants comme de deux choses différentes. Mais ce n’est pas de cela dont il est question maintenant. Nous ne parlons pas de ceux qui sont à l’extérieur, ni de ceux qui un jour le rejoindront, mais de ceux qui en font partie: nous parlons de ceux et à ceux qui, aujourd’hui, fiers et arrogants, sont installés dans leur " mouvement ", et pensent qu’il suffirait de travailler et de le structurer un peu plus (ou beaucoup plus) – à ceux qui suscitent la confusion et à ceux qui en sont victimes. Et nous parlons de nous, qui savons que nous ne disposons encore d’aucun mouvement et qui nous demandons: comment en créerons-nous un? Ou bien, si les choses ne dépendent pas de nous: comment y participerons-nous? Il est possible, en effet, que cette dernière étincelle, qui passe de l’un à l’autre des individus en mouvement et donne à ce mouvement sa marque divine et son parachèvement, ne soit pas entre nos mains. Or, de même que les sciences exactes distinguent entre condition nécessaire et condition suffisante d’un phénomène, la réalisation de notre exigence est la condition nécessaire, et cette condition est de notre ressort; ce qui ne l’est pas néanmoins, c’est ce qui en fait une condition suffisante : ...

* ... mais nous ne doutons pas que, lorsque nous aurons accompli notre part, D- n’hésitera pas à faire la sienne.

* C’est certain: si D- ne bâtit pas la maison, les maçons s’agitent en vain; mais lorsqu’ils ne font aucun effort ni n’accomplissent ce qui leur incombe et leur est possible, lorsque, tout au contraire, ils se tiennent à l’écart en se pavanant et s’imaginent en avoir terminé, il est sûr qu’alors D- ne bâtit rien.

On peut exprimer l’essentiel de cette tâche en un mot, et l’exposer à partir de lui: totalité. La jeunesse ne forme pas un tout achevé, elle est dans la confusion. En tout premier lieu, nous exigeons ceci: que ceux qui nous rejoindront devront en fait réapprendre autrement, car, pour sortir de la confusion actuelle, il n’y a pas d’autre moyen; et celui qui veut importer la confusion dans notre cercle prouve qu’il est resté à l’extérieur.

* Si notre attitude n’est pas totalement différente de celle des victimes de la confusion, nous n’avons aucun droit à proclamer le " départ ". À la jeunesse, à qui incombe la tâche de devenir un mouvement, incombe également celle, à titre de condition, de devenir autre, au sens le plus profond, en un sens radical: cesser d’être confuse.

Il n’est pas impossible aujourd’hui de deviner ce qui va se passer dans ces affaires, comme semblait le penser Hugo Bergmann. C’est, au contraire, bien plus possible que jamais auparavant :

* en effet, depuis que certaines personnes, issues des cercles que l’on qualifie souvent de radicaux, ont poussé la confusion jusqu’au plus vertigineux des paradoxes, en faisant preuve d’un sionisme " conséquent " et en greffant les aspects les plus étonnants empruntés à l’extérieur, pour tout un chacun qui veut bien constater les choses, le "départ" est une séparation clairement acquise et requise. Les paradoxes infinis suscités par notre colère et notre indignation nous ont enseigné à nous concentrer sur notre voie propre. Notre voie, c’est-à-dire, en tant que totalité et totalement nous mettre en mouvement vers Sion.

Actuellement et jusqu’au plus profond d’elle-même, la jeunesse s’est empêtrée dans la tactique: les exigences qui s’y formulent ne sont que partielles et timides, aucune n’a le courage ni la force de la totalité; les points de vue que nous adoptons sont des tentatives de porter furtivement nos regards dans toutes les directions, et le courage de n’en adopter qu’un seul est étouffé sous des justifications internes et externes. Justifications internes, du fait que l’on est confortablement installé et les idéologies du confort sont nombreuses.

* Il est inconfortable de s’imposer des exigences entières lorsqu’on est prêt dès le départ à n’en remplir que la moitié; on ne peut exiger Sion lorsqu’on pense Berlin.

Justifications externes, car ce n’est pas tactique. Les sacrifices que nous réclamons sont parcellaires et superficiels, car exiger des sacrifices entiers effraie notre jeunesse, elle qui a la propagande chevillée au cœur. De toutes parts, on nous a objecté qu’il ne fallait pas effaroucher ceux qui étaient à l’extérieur. Argument diabolique! Mais c’est bien ainsi qu’il en va chez nous: tout tourne autour de ceux qui sont à l’extérieur, c’est en fonction d’eux que tout est adapté, que respire le "mouvement" plein d’égards, que s’effectue le moindre travail.

* Que le sionisme ne cesse pas avec le programme de Bâle, mais qu’il commence à partir de lui, voilà qui a été parfois combattu sur le plan théorique, mais c’est ce dont la jeunesse ne s’est pas encore trouvée prête, jusqu’à présent, à tirer effectivement les conséquences.

La profession de foi en faveur de l’hébreu n’a pas été liée, pour autant qu’elle ait trouvé en Allemagne le moindre écho, à la conscience du fait qu’un mouvement de jeunesse qui n’a pas été fondamentalement hébraïsé, n’est plus aujourd’hui pensable; or cette hébraïsation passe pour une activité secondaire d’importance relative. Ce serait, pour le statisticien, une triste tâche que d’établir combien de temps il faut chez nous entre le moment où l’on adhère à un mouvement de jeunesse et celui où l’on pratique effectivement l’hébreu, même à titre de violon d’Ingres.

Il est certain qu’aucune totalité du judaïsme, aucune plénitude de contenu ne peut naître au sein de pareille jeunesse si elle n’abandonne pas les moyens qui ont conduit à un tel résultat: la tactique et l’astuce.

Il n’y a pas de totalité dans le dévouement, car les gens qui sont avec nous sont partagés. On n’est pas dans le mouvement, mais dans des associations, et celui qui en est membre laisse apparaître davantage sa totalité au "mouvement" plutôt au sein de l’association; ...

* ... il n’a pas seulement Sion pour but, mais Sion plus quelque chose d’autre – de la réforme agraire à la théorie des nombres – qui n’est pas un objectif subordonné, mais qui a la même légitimité et tout en étant ajouté, n’en est pas moins présent. Or cela n’est pas acceptable: nous devons nous fixer un unique but auquel tout, mais vraiment tout, quand bien même ce serait la théorie des nombres, est subordonné. La totalité à laquelle nous pensons ne saurait être constituée d’une pluralité de composantes, elle doit être d’un seul tenant. Ce qui implique qu’il faut trouver le courage de se restreindre, d’être partial. Si la jeunesse n’avait pas tenu si absolument à préserver sa pluralité – on se contentera d’évoquer le problème corollaire du "judaïsme allemand" –, nous n’en serions pas là: ...

* ... si l’on ne cherchait pas toujours à réaliser des synthèses, mais à établir des dogmes, si l’on ne passait pas son temps à réconcilier, mais à combattre, si, à l’heure du danger, on ne nouait pas constamment des alliances avec l’autre – l’autre en nous et autour de nous –, une grande force pourrait véritablement se rassembler et, à cette concentration, pourrait succéder une forte percée du mouvement. Nos ruisseaux s’écoulent et se perdent dans toutes les directions, ne formant ainsi jamais une chute grondante.

Si l’on ne trouve pas de volonté de clarté et de grandeur, jusqu’à l’ultime conséquence, débarrasser le regard des lunettes bleu-blanc (blau-weisse Brille), on ne parviendra pas à surmonter la confusion. Et la jeunesse n’aura aucun droit à faire de la vraie propagande tant qu’elle ne sera pas elle-même devenue ce pour quoi elle en fait. Les rues résonnent de nos cris dont nous rebattons toutes les oreilles, et ce sont les cris de gens en proie à la confusion et à la dispersion, des cris de surface qui sombrent entièrement dans les diverses strates du mille-feuille sans être entendus; la jeunesse que nous espérons, au contraire, devra se manifester et crier autrement – et nous sommes bien loin de considérer cela comme superflu –, car son cri viendra des profondeurs et exprimera de la clarté. On n’est pas fondé à élever la voix si l’on veut être à la fois ici et là-bas, à Berlin et à Sion.

Nous, en revanche, nous saurons où nous devrons nous trouver pour que notre cri soit entendu. ]

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Le texte original allemand, "Jüdische Jugendbewegung", a été publié dans la revue de M. Buber, Der Jude, vol. I, n° 12, mars 1917, p. 822-825.

- Le mouvement de jeunesse juif, hormis le groupe "Jeune Judée" auquel appartenait Scholem, était en effet favorable à une participation des Juifs dans le premier conflit mondial aux côtés de l’Allemagne. Près de 12000 Juifs allemands sont morts dans ce conflit.

- En 1915-1916, Scholem édita avec son ami Erich Brauer, du mouvement "Jeune Judée", une revue lithographiée intitulée "Les lunettes bleu-blanc" [Die Blauweisse Brille] dans lequel il critiquait violemment la confusion ambiante du mouvement de jeunesse juif Blau-Weiss [Bleu-Blanc], et défendait ses positions pacifistes. Trois numéros furent imprimés sur les presses de son père (à son insu).

A lire également : " De Berlin à Jérusalem" chez Albin Michel (janvier 2000)

Sur le mouvement Blau-Weiss, lire "Entretien avec Gershom Scholem", dans Fidélité et Utopie, p. 28, chez Calmann-Levy (1994) et "Cabale et contre-histoire", de David Biale aux éditions de L'Eclat.

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Eh bien ! cher P.I.L., que l'on partage ou non les idées des uns ou des autres, une chose est certaine, les uns ont droit aux honneurs, et d'autres sombrent dans l'oubli.

Un autre atavisme du peuple juif ne serait-il pas la disper'Sion (?) Les deux facettes d'Abraham, le Patriarche , archétype du croyant , et celle du chef guerrier seraient-elles incompatibles pour faire l'unanimité de tous, au point de faire l'impasse d'Abraham comme modèle d’hospitalité, mais également de négociateur ?

Écrit par : Gilles-Michel DEHARBE | 04/09/2009

Comme le judaïsme se présente avant tout comme une religion révélée, comme une entité de nature essentiellement religieuse, comment parler de sionisme politique ou laïque ?

Les chapitres de la Genèse ( de 12 à 25, chapitre couvrant la décès du patriarche) reprennent l’antienne d’un héritage supposant l’enracinement dans cette terre et un retour en cas d’expulsion ou d’exil. On peut y voir les racines mêmes de ce sionisme religieux dont Abraham serait l’archétype.

En raison des drames et des vicissitudes de l’histoire juive, notamment aux destructions des deux Temples, les habitants de cette terre durent prendre le chemin de l’exil. Dans ce sillage naquit une littérature essentiellement religieuse et en langue hébraïque, réclamant à cor et à cri le retour en Terre sainte, la Terre d’Israël, telle que nous pouvons en prendre connaissance dans les écrits prophétiques.

C'est au XIXe siècle que pend corps une autre formulation, plus politique et donc laïque, de la volonté de s’en retourner sur la terre ancestrale. Forcément les adeptes de cette nouvelle forme de sionisme durent laïciser des thèmes et transformer des idéaux dont l’origine était absolument religieuse. Ils le firent en usant parfois de subterfuges dont le plus célèbre est celui vantant la terre où coulent le lait et le miel ou encore en allant chercher en avion les Juifs du Yémen qui ignoraient encore tout du transport aérien. Les envoyés de l’Agence Juive se servirent du même langage religieux pour convaincre leurs auditeurs qu’ils étaient les envoyés du Ciel. Un passage biblique énonce clairement (wa-essa étkhém al kanfé nesharim waavi étkhém élay) : je vous chargerai sur les ailes des aigles et vous conduirai jusqu’à moi. Aux yeux de pauvres juifs yémenites, la ressemblance entre un avion ou un hélicoptère et un aigle est indéniable ... Et jusqu’à moi, cela signifie nécessairement Jérusalem puisque le Seigneur d’Israël y réside ...

Un autre élément, peut-être le plus déterminant dans cette affaire, a accompli son effet, c’est l’antisémitisme. Les pogromes, notamment en Russie et dans les pays voisins, portèrent l’espérance juive à son paroxysme.

David Ben Gourion était loin de tout sentiment religieux digne de ce nom. Sa propre épouse Paula n’était pas d’origine juive (ce qui est son droit le plus absolu) et il consentit à mettre les pieds dans une synagogue que lors de la Déclaration d’Indépendance. On croyait un précédent célèbre : Paris vaut bien une messe…

Enfin, il faut signaler que des juifs très religieux se sont mus en adversaires, voire en ennemis farcouhes du sionisme politique, arguant que c’est D- en personne, qui refondera l’Etat juif et fera reconstruire le Temple. Personne d’autre. Certains adeptes de cette théorie refusent de se faire enrôler dans l’armée, et parfois même (pour les plus radicaux ) aident les Palestiniens dans leur vie quotidienne.

Cette étrange cohabitation entre religion et politique entre sionisme laïque et sionisme religieux me fait penser à l’Aufhebung de Hegel qui nous enseigne (ce que reprendra Karl Marx) que l’Histoire avance par contradiction, mais surmonte. Aufheben voulant dire à la fois dépasser et supprimer.

Quiconque comprend cela se fait une représentation juste du conflit opposant les laïcs aux religieux dans ce pays. Le plus étonnant, c’est que même divorcés, ces deux parties de la culture juive veulent vivre ensemble. Tout en s’engueulant copieusement.

Écrit par : Gilles-Michel DEHARBE | 04/09/2009

Merci pour cet article, c'est très intéressant.

Écrit par : Louer mon appartement paris | 06/07/2010

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