Avertir le modérateur

Amir Gutfreund, un nouveau regard israélien sur la Shoah, P.I.Lurcat

A l'occasion de la parution en poche du beau livre d'Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, je republie la critique parue lors de la publication de ce livre en France.

Gutfreund.jpg

Le livre d’Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, a rencontré un succès inattendu lors de sa parution en Israël (sous le titre « Shoah shelanou »), en l’an 2000. Sa parution en France, sept ans plus tard, est un événement littéraire, même si la critique française ne paraît pas lui accorder une grande importance. Amir Gutfreund, né en 1963 à Haïfa, est sans doute un écrivain israélien atypique : il est lieutenant-colonel de l’armée de l’air, et Les gens indispensables ne meurent jamais est son premier livre. Il n’a pas vraiment le profil des écrivains favoris des médias internationaux, intellectuels « engagés » d’extrême gauche, comme Amos Oz ou A.B. Yehoshua.

4cd88e83808319d25e82acdd02e16a12.jpg

 L’originalité du livre de Gutfreund, selon son éditeur français, est qu’il « marque un tournant dans la manière d’appréhender la Shoah ». L’auteur est le fils de rescapés de la Shoah, et son livre comporte évidemment une large part autobiographique, au point qu’on a pu dire qu’il ne s’agissait pas d’un roman, mais du récit de la découverte de la Shoah par l’auteur, à travers les récits et à travers le mutisme de ses proches. C’est faux, bien entendu : il s’agit d’un véritable roman, et il serait absurde de prétendre exclure du genre romanesque tous les livres dans lesquels l’auteur parle de lui-même !

 Amir Gutfreund n’est certes pas le premier écrivain israélien à parler de la Shoah. Citons, parmi ses prédécesseurs, les noms d’Isaïe Spiegel, d’Aharon Appelfeld ou de David Grossman. Spiegel, rescapé d’Auschwitz, installé en Israël après la guerre, a publié plusieurs livres en yiddish (dont certains rédigés pendant la Shoah), et notamment Les flammes de la terre, récit des derniers mois du ghetto de Lodz. Appelfeld, lui aussi survivant de la Shoah, aborde ce thème dans presque tous ses livres, même s’il refuse avec obstination d’être catalogué comme « écrivain de la Shoah ». Grossman, né en 1954, traite de la Shoah dans son livre Voir ci-dessous : amour, dont le héros est un fils de rescapés.

 Ces trois exemples, parmi tant d’autres, montrent que la Shoah a toujours été présente dans la littérature israélienne, depuis la « génération de l’Etat » - et même avant – et jusqu’à aujourd’hui. L’originalité de Gutfreund est d’avoir écrit un livre qui ne parle pas de la Shoah comme d’un événement historique, mais de sa présence dans la vie quotidienne de personnages qui sont marqués par elle jusqu’au plus profond de leur âme. Le livre d’Amir Gutfreund raconte en effet l’histoire d’un enfant de douze ans, à Haïfa, dans les années soixante-dix, et de son quartier, habité par de nombreux survivants. Ses personnages, grand-père Lolek, grand-père Yosef, Adalé Gronner, maître Perl, sont à la fois des Israéliens ordinaires, avec leurs défauts et leurs qualités, mais aussi des hommes et des femmes qui portent le poids d’un événement incroyable qui les écrase.

Comme l’explique Amir, le narrateur, « la Shoah revêtait deux aspects : l’un, celui des commémorations scolaires avec ses six millions, ses flambeaux et placards noirs, et l’autre, sa sœur jumelle, qui avait engendré non pas six millions cette fois mais une foule de personnages concrets, pas seulement réduite à grand-père Yosef, papa et maman, mais qui comprenait aussi des figures plus banales, en marge de l’existence ». Ces figures banales sont les véritables héros du livre d’Amir Gutfreund, et c’est dans leur banalité même et dans les côtés les plus anodins, et parfois ridicules, de leurs existences que se dévoilent tout l’intérêt du livre et le talent romanesque de son auteur.

869daeeb22210e19ec952e1163392a90.jpg

 La réappropriation de la Shoah par la littérature israélienne

 Evénement central du vingtième siècle, la Shoah a fait l’objet de si nombreux livres, articles et discours que l’on finit par la considérer comme un fragment du passé. Toute la force du livre d’Amir Gutfreund est de montrer en quoi elle demeure vivante au coeur de l’Israël actuel, et de la vie quotidienne de ses personnages : les survivants, pour qui l’histoire s’est arrêtée quelque part entre 1939 et 1945 et qui ont continué depuis à vivre avec ces images terribles que nous ne connaissons que par le biais des reproductions dans des livres, des films ou des musées, images restées gravées dans leur cerveau et dans leur chair et qui les accompagneront jusqu’à leur dernier souffle.

 Ce livre marque aussi un jalon important dans la réappropriation par la littérature israélienne de la Shoah, trop souvent accaparée par des personnes et organismes privés ou par des gouvernements étrangers, qui en ont même fait une arme contre Israël et contre le peuple Juif… (On pourrait mentionner à ce propos le succès récent d’un livre en français sur la Shoah dont le héros est un officier SS !) Il n’est pas anodin à cet égard que son titre original en hébreu, Shoah shelanou, signifie « Notre Shoah ». Dans une interview à un quotidien israélien, Gutfreund a raconté avoir écrit ce livre pour ses parents, rescapés de la Shoah, auxquels il est dédié. Témoignage littéraire de la génération des enfants des survivants, ce livre est aussi une façon de rendre à la Shoah sa place dans l’histoire juive et israélienne.

Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, Gallimard 2007, 502 pages, 24 euros.

(Article paru dans Vision d'Israël, premier magazine culturel israelien francophone)

Commentaires

  • * Pour se souvenir : le rouleau de la Shoah

    En Israël le 5 mai, on se souvient des six millions de Juifs morts pendant la seconde guerre mondiale. Journée de tristesse et de souvenirs pénibles, chacun le vit différement.

    Pour la première fois, un texte religieux pour commémorer le jour de la Shoah a été écrit par le professeur Avigdor Shinan, de l’Université hébraïque de Jérusalem, et un groupe de Juifs religieux de l’institut d’Etudes Juives Schechter à Jérusalem. Ce texte liturgique appelé ‘le rouleau de la Shoah’ est destiné à être lu le jour de la commémoration de la Shoah. Une édition bilingue hébreu-français du rouleau de la Shoah est sortie.

    Les tragédies ont affecté le peuple juif tout au long de son histoire et elles sont commémorées de trois façons différentes :

    Soit par un jeûne public comme le jour de la Destruction du Temple (le neuf du mois de Av) qui est le jeûne le plus connu. Au cours de l’histoire juive, on a institué des jeûnes pour commémorer par exemple le tremblement de terre qui secoua la terre d’Israël le 18 janvier 749 où des milliers de personnes périrent ou encore le 20 sivan pour se souvenir des trente-deux Juifs qui furent envoyés au bûcher le 26 mai 1171 à Blois.

    Soit en consacrant des périodes de deuil dans le calendrier hébraïque comme c’est le cas entre le 17 Tammouz (la première brèche dans la muraille de Jérusalem) et le 9 du mois de Av (destruction du 1er et du second Temple) ou encore la période de l’Omer entre Pessah et le 33ème jour de l’Omer en souvenir des massacres perpétrés par les Romains lors de la révolte de Bar Kochba (135 ap. J.C.).

    Soit en composant des élégies et des complaintes. Le livre des Lamentations qui commémore la destruction du premier Temple est l’exemple le plus célèbre. Mais il y a beaucoup d’élégies (Kinot) qui furent composées au cours de l’histoire du peuple juif. Par exemple, l’accusation de crime rituel de 1171 fut commémorée par des poèmes liturgiques et des chroniques historiques. Rabbi Chabbtaï HaCohen (1621-1662) composa un rouleau du nom de Meguilat Afa (Za 5, 1-2) ainsi que des élégies sur les massacres de 1648-1649. Ces pièces liturgiques furent récitées le 20 sivan jusqu’à la Shoah.

    En 1992, Alex Eisen, un rescapé de la Shoah, demanda au Grand Rabbin d’Israël, et plus tard à l’Université de Bar Illan, d’écrire un rouleau de la Shoah. C’est le professeur Avigdor Shinan, de l’Université Hébraïque de Jérusalem qui a écrit dans un très bel hébreu le rouleau. Cette année une nouvelle édition hébreu-français a été publiée, avec une traduction française de Ariane Bendavid et grâce au soutien du Rabbin David Meyer et de la synagogue de Copernic à Paris.

    Le rouleau a déjà été lu l’an dernier dans de nombreuses synagogues à travers le monde. Les six chapitres - un pour chacun des six millions de Juifs - comprennent une introduction historique, une description du Ghetto de Varsovie, d’un camp de travail, d’un camp de la mort, une élégie pour les martyrs et un chapitre sur les rescapés et la naissance de l’Etat d’Israël.

    L’Institut Schechter donne trois raisons à la composition de ce rouleau liturgique :

    Les rescapés sont en train de disparaître et il faut faire la transition entre la mémoire individuelle et la mémoire collective tant que le lien à la Shoah passe par les vivants.

    Dans le judaïsme, c’est uniquement en ancrant les événements historiques dans un rituel religieux qu’on en perpétue le souvenir.

    Enfin, le négationnisme de plus en plus grandissant doit être contrecarré. C’est pourquoi il faut éduquer les enfants et les jeunes du monde entier et leur faire comprendre que cet événement est unique dans l’histoire de l’humanité.

    Pour l’instant, le rouleau de la Shoah n’a été adopté, à quelques exceptions près, que par les synagogues des mouvements conservateurs et réformés. Un groupe d’enseignants et d’étudiants de l’Institut Schechter pratique également un jour de jeûne public chaque année à l’occasion du jour de la Shoah. Le monde juif orthodoxe refuse de conférer à la Shoah une dimension théologique et par conséquent de l’inscrire dans un rituel religieux. La composition de ce rouleau est à ce titre une première qui mérite d’être soulignée mais qui provoquera sans aucun doute des débats dans les milieux juifs, religieux ou laïcs. Faut-il oui ou non, inscrire la Shoah dans la continuité des persécutions subies par le peuple d’Israël durant son histoire au risque de la « réduire » à un crime de plus ? Comment appréhender la question sous un angle théologique et si oui pourquoi ? Ces questions devront être débattues pour que ce rituel puisse être accepté par l’ensemble des communautés juives.

    Mais pour l’heure, avec ceux qui liront ce rouleau et ceux qui ne le liront pas, souvenons-nous des six millions de victimes de cette folie meurtrière que l’intelligence humaine ne pourra jamais vraiment saisir.

    ***********************************************

    A LIRE :

    L'historiographie israélienne de la Shoah 1942-2007.

    Centre de Documentation juive (ed)
    Revue d'Histoire De la Shoah,
    numéro 188, 2008

    Comment l'histoire de la Shoah a-t-elle été appréhendée dans le Foyer national juif puis dans l'État d'Israël à partir de 1948 ? Quelles furent les conceptions historiques dominantes au cours des années cinquante ? Pourquoi le Mémorial de Yad Vashem ne fut-il pas d'emblée le centre de la recherche historique sur le sujet, laquelle s'est prioritairement épanouie à l'Université hébraïque de Jérusalem, puis dans les quatre autres universités du pays fondées à partir de 1955 ? Quelles furent les césures principales dans la formation de la mémoire collective du génocide, objet de débats violents et jusqu'aujourd'hui de contestations venues tant du monde orthodoxe que de l'actuelle mouvance post-sioniste ? Enfin en quoi et pourquoi est-ce une conception mémorielle et juive qui l'emporta des décennies durant en Israël et qui fit en sorte de laisser l'école historique israélienne sur la Shoah en marge des grands courants de la recherche qui s'illustraient en Europe et aux Etats-Unis ? Ce sont là quelques-unes des questions abordées dans ce numéro qui réunit des auteurs quasi exclusivement israéliens.

    ***********************************************

    * AROUTS 7, le 3 janvier 2008.

    Le 9 novembre 2007, le gouvernement israélien a demandé à l'Allemagne de renégocier les accords de 1952 sur les réparations, afin de venir en aide aux rescapés de la Shoah vivant dans la pauvreté. Berlin s'y oppose, mais n'excluait pas un geste humanitaire.

    Certes, les Allemands ont payé quelque 60 milliards d'euros de réparations depuis 1952 [accord du Luxembourg]. Une somme considérable. Mais nombre des 250 000 rescapés qui résident en Israël n'ont rien ou presque rien touché. Environ 90 000 d'entre eux sont dans une situation catastrophique ; 10 000 ne perçoivent pas la pension complémentaire versée généralement par l'Allemagne (une modique somme de 270 euros). Il serait possible d'aider au moins ce groupe, même si rien ne nous y oblige sur le plan légal.

    Le 5 août 2007, 3 000 rescapés de la Shoah avaient manifesté à Jérusalem pour obtenir une augmentation de leurs pensions.

    La position du ministre des Finances allemand, Peer Steinbrück, qui considère comme définitif, sur le plan du droit international, le règlement adopté en 1952 dans le cadre de l'accord du Luxembourg, est tout aussi compréhensible.

    Nous avons le droit de ne pas être très à l’aise en Allemagne. Nous pouvons ressentir de la rancœur ou de la gêne face à la réussite économique d’un peuple qui a assassiné 6 millions de Juifs grâce à la plus vaste machine de mort et de dévastation de l’Histoire. Nous pouvons être indignés par l’attitude de la presse allemande et par la propension des Allemands à l’oubli, mais les Juifs d’Israël devraient faire preuve d’un peu plus de fierté.

    On a d’un côté des dizaines de milliers d’Israéliens qui se font délivrer des passeports allemands et des milliers qui partent vivre en Allemagne, un pays dans lequel ils avaient juré jadis de ne jamais mettre les pieds. Et, de l’autre côté, des Israéliens pleins de cynisme et qui roulent en Mercedes demandent une compensation à des jeunes gens dont les grands-parents étaient des assassins.

    En visite en Israël le 22 novembre 2007, Peer Steinbrück, le ministre des Finances allemand, a exclu de renégocier l’accord de 1952 sur les réparations comme le prônait le gouvernement israélien le 9 novembre dernier. En revanche, il a émis l’idée de soutenir les survivants de la Shoah les plus nécessiteux.

    ***********************************************

    A LIRE:

    Zygmund Bauman, Modernité et holocauste. Paris, éd. Fabrique, 2002

    Le sociologue allemand Zygmunt Bauman, dans Modernité et holocauste, montre que l’"holocauste", le génocide des Juifs d’Europe par les nazis, est un "essai d’ingénierie sociale" dont la possibilité s’accorde pleinement avec la modernité. Loin de s’opposer aux valeurs et aux pratiques de la modernité, ce sont précisément les normes et les institutions de la modernité, politiques, scientifiques, technologiques et bureaucratiques, qui ont rendu possible l’holocauste.

    Walter Benjamin l’avait prophétisé: "Il n’est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie"[1]. Theodor Adorno l’a affirmé: "La Raison est totalitaire"[2]. Bauman le montre en analysant, en sociologue, les conditions culturelles qui ont rendu possible la Shoah. Adorno le disait en philosophe; Bauman le démontre en s’appuyant sur les travaux aussi solides que nombreux de la recherche historique spécialisée.

    Dans Qu’est-ce que le nazisme?, Ian Kerschaw soulignait, pour le déplorer, une disproportion entre l’accumulation massive de données factuelles sur le IIIe Reich et l’intégration de ces résultats dans une synthèse générale[3]. Remarquant que rien ne permet de supposer qu’un événement semblable à Auschwitz ne pourra jamais se reproduire, il formulait ainsi la question fondamentale du nazisme dans l’histoire moderne: "comment un effondrement de la civilisation, aussi brutal et sans aucun précédent, a-t-il pu se produire dans un pays industrialisé, moderne et hautement développé?"[4].

    Le travail remarquable de Zygmunt Bauman, d’abord publié en anglais chez Polity Press, en 1989, et dont les éditions La fabrique ont donné en 2002 une traduction partielle, ne prétend pas apporter du nouveau concernant les faits mais propose une interprétation d’ensemble du nazisme qui s’appuie sur la mise en cause de cette hypothèse de l’effondrement de la civilisation. Bauman rappelle que la civilisation occidentale a présenté sa lutte pour la suprématie comme la guerre sainte de l’humanité contre la barbarie, de la culture contre la sauvagerie. Il rappelle que la non-violence de la civilisation moderne est une illusion qui fait partie intégrante de sa propre justification, qui est un élément du mythe de sa légitimité. D’autre part, l’observation sans préjugés de l’holocauste manifeste une grande rationalité: une efficacité technique et bureaucratique, l’absence de déchaînement pulsionnel (l’unique pogrom de toute la période en Allemagne, la Nuit de Cristal, le 9 novembre 1938, n’a fait qu’une centaine de mort), la conscience du travail bien fait (montrée par C. Browning[5]) le caractère logique du passage de la purification par l’éloignement à l’extermination, l’idée de la conformation volontaire de la société à un plan idéal (un monde racialement pur), etc.

    La difficulté formulée par Kerschaw résulte donc non pas tant du génocide lui-même que de la contradiction entre l’adhésion à la thèse de la modernité comprise comme l’effort de combattre la barbarie et le fait réel que c’est une culture développée, civilisée et moderne, qui a commis ce crime monstrueux. C’est à une sorte de révolution copernicienne qu’invite Bauman. Laisser les faits tels qu’ils sont et réviser notre conception de la modernité. L’embarras majeur de la compréhension de l’"holocauste" résulte ainsi de notre croyance dans la modernité comme excluant radicalement la possibilité de l’"holocauste".

    Tout le livre s’efforce de briser cette foi aveugle dans la modernité bienveillante et bénéfique et de montrer que seule notre civilisation moderne, avec toutes ses puissances et qualités, pouvait produire un tel événement.

    De manière pédagogique, l’auteur se livre d’abord à une critique efficace et précise des travaux sociologiques sur le nazisme.

    Prenant des essais, dont la plupart ne sont pas traduits en langue française, il montre que les sociologues concluent à une erreur ou à une anomalie parce qu’ils présupposent tous que la modernité implique nécessairement un progrès matériel et moral (d’autre part, il rejette aussi la thèse inverse selon laquelle l’holocauste serait la vérité de la modernité).

    Il consacre deux chapitres à la compréhension de la conception moderne du racisme qui ne relève ni de l’hétérophobie ni de l’inimitié ouverte. La modernité tend à effacer les différences naturelles entre groupes sociaux si bien que les frontières qui contiennent l’identité deviennent incertaines. L’extension du principe social d’égalité déplace l’identité sur l’action et sur le travail. Le racisme peut alors être compris comme une réaction à la modernité: puisqu’il affirme que rien de ce que l’individu fait ne changera ce qu’il est. Il se distingue par une pratique dont il fait partie et qu’il rationalise: une pratique qui combine les stratégies d’architecture et de jardinage avec celles de la médecine pour servir à l’élaboration d’un ordre social artificiel, une société idéale parfaite, cela en éliminant les êtres humains qui résistent aux progrès de la manipulation scientifique, technologique et culturelle, ceux dont les tares ne peuvent être ni supprimées ni rectifiées.

    Bauman montre de manière fort convaincante que l’idée d’extermination est impossible sans une imagerie raciale, sans la vision d’un défaut endémique, fatal et incurable, sans le recours à la pratique de la médecine, avec son modèle de santé et de normalité, sa stratégie d’isolement et ses techniques chirurgicales. Il n’est pas possible "en dehors d’une approche manipulatrice de la société, de la croyance dans l’artificialité de l’ordre social et de l’institution du principe de compétence et de gestion scientifique des structures et des interactions humaines. Pour ces raisons, la version exterminatrice de l’antisémitisme doit être vue comme un phénomène purement moderne qui ne pouvait se produire qu’à un stade avancé de la modernité".

    Le sociologue parvient alors au cœur de la thèse de son livre: l’holocauste est un événement à la fois unique et normal. Doublement unique. Unique d’abord parce que moderne. Unique encore car il se détache de façon unique sur la quotidienneté de la société moderne: il rassemble certains facteurs ordinaires de la modernité qui ne se mélangent ordinairement pas. Bauman énumère ces facteurs: un antisémitisme radical, sa transformation en stratégie pratique par un État centralisé et puissant, la disponibilité d’un appareil bureaucratique aussi déshumanisant qu’efficace, l’état d’urgence, l’acquiescement du peuple; certes, concède-t-il, l’accession des nazis au pouvoir n’est pas un facteur normal de la modernité, mais les autres facteurs sont normaux. "Les porteurs du grand dessein présidant aux destinées de la bureaucratie étatique moderne, totalement affranchis des contraintes des puissances non-politiques (économiques, sociales et culturelles): voilà la recette du génocide. Il survient comme partie intégrante du processus par lequel est mis en œuvre le grand projet. Le projet donne au génocide sa légitimité, la bureaucratie étatique son instrument et la paralysie de la société le feu vert".

    Bauman donne une analyse précise de la rationalité bureaucratique qui repose sur deux principes: la méticuleuse division fonctionnelle du travail; la substitution de la responsabilité technique à la responsabilité morale. L’absence de conscience des effets réels des ordres, l’ignorance de la série entière des tâches, le seul intérêt pour l’avancement de la tâche, la déshumanisation des objets de l’activité bureaucratique (qu’il rapproche de la technique sociale d’effacement du visage), tous ces outils facilitent l’abstraction du travail et la disparition du problème de la moralité des objectifs bureaucratiques. Si l’agent accomplit sa mission, il a répondu entièrement à la morale de sa profession et, en général, à l’exigence morale. Bauman peut alors conclure: "Le mode d’action bureaucratique moderne renferme tous les éléments techniques nécessaires à l’exécution des génocides (...). La bureaucratie est programmée pour rechercher la solution optimale, pour mesurer l’optimal en des termes qui ne font aucune distinction entre un objet humain et un autre, ou entre un objet humain et non humain".

    Dans un chapitre consacré aux Conseils juifs, il montre comment les nazis ont exploité l’usage de la rationalité chez leurs victimes, afin de diminuer leur résistance à l’holocauste, en faisant croire, à chaque fois, qu’une partie des juifs sacrifiés pouvait en sauver une autre ou qu’il y avait peut-être une issue. Ils ont su mettre la rationalité individuelle au service de l’anéantissement collectif, à toutes les étapes de l’holocauste.

    Plus généralement, le monde inhumain créé par les nazis déshumanisa ses victimes et ceux qui observèrent passivement cette persécution en les poussant à recourir à la logique de l’instinct de conservation afin de les dédouaner de leur insensibilité morale et de leur inaction.

    Le livre s’achève sur des réflexions morales. Zygmunt Bauman tire deux grandes leçons de l’holocauste. D’abord, la facilité de la raison à servir des buts immoraux: c’est avec une aisance certaine que la plupart des gens, placés dans une situation qui n’offre aucun bon choix ou qui le rende très coûteux, parviennent à se convaincre d’esquiver le devoir moral, adoptant à sa place les préceptes de l’intérêt rationnel et de l’instinct de conservation. Ensuite, la résistance à la corruption et à l’abandon de la moralité: placer l’instinct de survie au-dessus du devoir moral n’est en aucune façon un acte prédéterminé, inévitable, incontournable. Leçon optimiste celle-ci: il y a eu des personnes, même en petit nombre, pour ne pas renoncer à leur devoir moral.

    Bauman dénonce une corruption toujours à l’œuvre: agir et penser de manière rationnelle sans aucun égard à la conscience morale, adhérer à "la suprématie du calcul de rentabilité" au détriment des règles éthiques, n’accepter de responsabilité que technique et ignorer toute responsabilité morale. Cependant, la méfiance légitime que l’on peut éprouver à l’égard de la modernité ne résout pas le problème. Bauman ouvre ici une difficulté vertigineuse.

    Si être moderne implique de se libérer du passé et de créer un monde nouveau conforme à des buts rationnels et raisonnables, cette libération, également requise par la moralité puisque le commandement moral commande sans condition, est homogène à la rationalité technique, politique et scientifique dont le but originaire est le bien général de tous les hommes. En principe, l’illimitation propre à l’exigence morale s’accorde avec l’affranchissement et le rejet de toute loi extérieure caractéristique du sujet moderne. Que s’est-il passé, dans le cours de la modernité, pour que la rationalité libérée pour une puissance bienfaisante devienne illimitée, se croit sans limite, au point qu’elle se soit affranchie de toute moralité? Quelle est la nature de la raison si, d’un côté, elle peut définir le devoir moral et sa nécessité, tandis que, de l’autre, elle peut démontrer la nécessité rationnelle de son abandon ?

    Bauman affirme que l’holocauste est "un sous-produit du penchant moderne pour un monde totalement planifié et totalement maîtrisé, quand ce penchant échappe à tout contrôle et devient fou". Admettons. Mais cette perte de contrôle est-elle une possibilité marginale de la modernité ou bien est-elle inscrite dans son essence? La folie invoquée ici, même si c’est une formule, laisse un doute car elle ressemble à l’effondrement (mythique, a montré Bauman) non plus certes de la civilisation mais du contrôle et de la limitation du rêve moderne de refonte totale du monde humain. Croyant avoir abandonné ce genre d’explication mythologique, la voici qui fait retour subrepticement, sous une forme que je ne crois pas seulement rhétorique. Le problème sociologique de la modernité devient celui, philosophique, de la toute-puissance et de la nature de la raison.

    Espérons toutefois que cet ouvrage contribuera à diminuer l’aveuglement concernant la portée de la Shoah pour notre culture et notre temps. On ne cesse guère de la tenir pour une sorte d’anomalie absolue, de cancer, de maladie ou de folie, sorte d’éruption de barbarie que les circonstances historiques, alliant crise économique, incertitudes, chefs politiques psychopathes, traditions de haines et de violence, auraient condensée dans la Shoah. Une telle monstruosité ne peut qu’être une exception et, finalement, son caractère incompréhensible en fait un hapax improbable qu’on est fondé à oublier du fait de sa rareté absolue. Zygmunt Bauman contribue sérieusement à briser cette hypothèse paresseuse, rassurante et dangereuse puisqu’elle endort notre vigilance pourtant toujours requise.

    [1] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, § 7, dans Œuvres III, Gallimard, Paris, 2000, p. 433.
    [2] T. Adorno, M. Horkheimer, La dialectique de la raison, Gallimard, 1974, p. 24.
    [3] Ian Kerschaw, Qu’est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d’interprétation, Gallimard, Paris, 1997, p. 416.
    [4] Idem, p. 424. – Dans le même livre, Kerschaw juge convaincant le livre de Bauman et dit qu’il est "en grande partie d’accord" avec cette thèse provocante qui recoupe sur certains points les travaux des historiens Suzanne Heim et Götz Aly, notamment Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Pläne für eine neue europäische Ordnung, Hambourg, 1991, Les précurseurs de l’anéantissement. Auschwitz et les plans allemands pour un nouvel ordre européen (le livre n’est pas encore traduit mais on en trouvera une présentation précise dans le chapitre 2 du livre récent de Dominique Vidal, Les historiens allemands relisent la Shoah, Édition Complexe, Paris, 2002, pp. 63-99). Les conclusions de Bauman s’accordent aussi avec celles de C. Browning et U. Herbert qui situent la cause du génocide dans la conjonction entre une conception cohérente de la société moderne biologiquement déterminée par la race et de nouvelles capacités, techniques et bureaucratiques, de mise à mort.
    [5] Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Les Belles Lettres, 1994. Réédité en 2002 avec une postface inédite en réponse à Daniel Goldhagen.

  • A LIRE :

    * Danny Trom : "La promesse et l'obstacle". Editions du Cerf.

    Berlin est une ville de mémoire. Les générations se succèdent, mais la Shoah reste dans tous les esprits. Un demi-siècle après le traumatisme nazi, les Allemands se souviennent. Comment apppréhender un tel héritage ?

    « Hitler n’est pas seul à blâmer. Nous le sommes tous. » Tel est le message de Hermann von Harten dans sa pièce Ich bin’s nicht, Adolf Hitler ist es gewesen [Ce n’est pas moi, c’est Hitler]. Le spectacle, un quasi-monologue philosophique de trois heures, est aride. Il se maintient pourtant à l’affiche depuis vingt ans. C’est bien le signe de la curiosité des Berlinois, toutes générations confondues, pour l’histoire de la Shoah.

    Les Allemands doivent-ils encore battre leur coulpe pour des crimes commis par leurs aînés, il y a plus de soixante ans ? Avec environ dix millions de soldats dans la Wehrmacht, chaque famille allemande est touchée de près ou de loin.

    Culpabilité, responsabilité : la question ne date pas d’aujourd’hui. « Après 1945, on a jugé plus prudent de ne pas en parler car on se serait égorgé et il fallait reconstruire », explique Etienne François, historien. Mais la génération de 1968 a levé le voile : qu’ont fait leurs parents pendant la guerre ? De ce débat public a surgi une mauvaise conscience collective. Même ceux qui n’ont pas participé au génocide se disent responsables.


    Rappeler les faits pour éviter qu’un tel drame se reproduise : le discours est devenu consensuel. Mais le temps passe et la morsure du passé se fait moins vive. La mémoire de la Shoah semble entrer dans le patrimoine culturel. « Plus les générations avancent, plus il est facile d’en parler avec un certain détachement, c’est même nécessaire », analyse Dany Trom, sociologue au CNRS.

    Pour autant, Berlin ne cherche pas à effacer de son paysage toute référence à la Shoah. Bien au contraire. Dans la capitale, les rappels de l’Histoire habitent, au sens propre, la vie quotidienne. Isolée jusqu’en 1989, la ville a longtemps conservé sur ses murs les stigmates de la guerre. Si elle a fait peau neuve avec la réunification, depuis 1990, musées et plaques commémoratives se multiplient.

    Faut-il y voir la banalisation d’un passé dont les liens directs avec les vivants s’amenuisent doucement ? « Je ne suis pas certain que la situation soit complètement normalisée », nuance Dany Trom. « Il y a toujours une sensibilité particulière. Si une voix non politiquement correcte se fait entendre, cela fait scandale et l’on retrouve l’affaire dans les journaux populaires. »

    ***********************************************

    Alain Suied à propos de Danny Trom et la question juive :

    Modeste dans sa présentation mais essentiel parce qu’il pointe un sujet amené à connaître d’importants développements, l’essai de Danny Trom, chercheur au CNRS et membre du MAUSS questionne la gauche radicale et son étrange obsession du « problème juif ».

    D’emblée, l’ouvrage se place dans la continuité du livre incontournable de Jean-Claude Milner, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique qui opposait « question » et
    « problème » juifs – il s’agit en effet de savoir à qui cette différence pose problème... et quelle question est posée sur les fonds sombres et ultra-violents de l’idéal occidental...
    Danny Trom évoque avec un sérieux qui n’oublie jamais l’urgence et la douleur des polémiques et des graves conséquences qu’elles entraînent, les prises de position des « Pauliniens » comme Badiou ou Agamben – soulignant au passage leurs contradictions (le Paul qu’ils vénèrent n’est pas le même, l’un est Italien, l’autre est Parisien – ce juif sans judaïsme peut « arranger » chacun...), les curieuses pseudo-analyses des gauchistes radicaux, faisant des juifs des oppresseurs et retrouvant ainsi Genet ou l’idéologie nazie ou encore l'idéologie palestino-mythique, les dérives de Bourdieu et de Deleuze (Foucault se désolidarisera de son ami à cette occasion !) ou les théories des intellectuels américains – parfois mal interprétées par les sociologues européens (Browning ou Goldhagen...)

    Milner a écrit que l’Europe ne s’intéressait plus aux juifs... Trom souligne que ce désintérêt même est et reste à analyser : quel oubli signalerait-il ou quel rêve d'illimitation – oubliant ses propres « pulsions », l’Occident libéral (et son allié gauchiste – qui ne propose que le libéralisme sous une forme narcissique et généralisée, malgré son pseudo-amour de l’international...) se veut le modèle global de la « Civilisation »... ? Ce rêve déjà pointé par Milner comme amenant cette forme de société clean à gommer la différence juive et à se donner pour défenseur attitré des victimes par elle désignés comme tels !

    Illimitation – le mot est à retenir : ne rappelle-t-il pas, dans un autre domaine, la théorie narcissique pré-natale de Grunberger, qui estimait que tout être vivant défend son matériel de pseudo-toute-Puissance paradisiaque ?

    Le Christianisme promettait le Paradis pour tous, le libéralisme et le gauchisme proposent d’instaurer une infinie promesse débarrasée de l'obstacle de la réalité.

    Une réalité que la vérité sans détours de l’Ancien Testament (sic) donnait comme une base de la maturation individuelle et sociétale...

    Pour Badiou, le mot « juif » serait redevenu imprononçable. On devine que le nom du père dérange le fils éternel et que sa différence apparaisse comme un obstacle à nos fragiles illusions im-per-dables. Le Dieu au nom imprononçable remue encore.
    La gauche radicale y trouve un problème qu’elle résoud par la négation absolue du problème.

    Hier, une solution se disait, elle aussi, finale.

    ***********************************************

    * Les malentendus entre l’historien de la Shoah, Hilberg, mort le 4 août 2007, et l’Etat hébreu, D. Michman.

    http://www.liberation.fr/tribune/0101109295-hilberg-et-israel

    ***********************************************

    * Peine d'amour perdue !, par Amir Gutfreund .

    http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/03/21/peine-d-amour-perdue-par-amir-gutfreund_1170902_3232.html

  • Bon article, j'apprécie votre style. Bonne continuation et longue vie à votre blog !

Les commentaires sont fermés.

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu