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30/01/2009

La haine de soi juive, du pathologique au politique - Itshak Lurçat

Le 4 octobre 1903, le jeune et brillant écrivain juif Otto Weininger fut retrouvé inconscient, allongé sur le sol, dans la chambre qu’il avait louée la veille dans la maison du 15 Schwarzspanierstrasse, à Vienne, maison où Beethoven avait vécu ses derniers jours. Weininger s’était tiré une balle en plein cœur. Emmené à l’hôpital, il décéda quelques heures plus tard. Son suicide, à l’âge de 23 ans, ajouta encore à sa célébrité précoce et suscita aussi une vague de suicides par imitation. Weininger était le cas le plus connu de Juif atteint d’une maladie très particulière, qui fut désignée plus tard comme la « haine de soi juive ».

 

 

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O. Weininger

C’est le philosophe juif allemand Theodor Lessing qui créa l’expression « Jüdische Selbsthass » - haine de soi juive – pour décrire ce phénomène bien particulier, affectant une partie de l’intelligentsia juive européenne au début du siècle dernier. Dans un livre paru en 1930, Lessing décrivait six cas de Juifs atteints de haine de soi caractérisée, sous sa forme la plus aiguë, qui les conduisit presque tous au suicide. Le plus célèbre parmi eux est Otto Weininger, qui se suicida un an après s’être converti au protestantisme.

 

Le cas de Weininger est particulièrement frappant, et mérite qu’on s’y arrête. Le jeune philosophe, auteur du livre à succès Sexe et caractère, eut une influence marquante sur plusieurs intellectuels célèbres, parmi lesquels Ludwig Wittgenstein, Franz Kafka ou Franz Musil. On prête à Adolf Hitler cette boutade sinistre, au sujet de Weininger : « Il n’y avait qu’un seul Juif honnête, et il s’est suicidé ». Selon une des explications, Weininger aurait voulu échapper définitivement à sa condition juive, ayant expliqué dans son livre que le christianisme était « la plus haute expression de la foi », tandis que le judaïsme était à ses yeux la « forme extrême de la couardise… ». Il attribuait à l’influence juive la décadence de son époque, ce qui explique que les nazis eurent utilisé certains extraits de son œuvre dans leur propagande.

 

Du pathologique au politique

 

Si Otto Weininger est le spécimen le plus achevé de la haine de soi juive sous sa forme extrême et suicidaire, il est loin d’être le seul. Paul Giniewski, qui a consacré un livre à la philosophe Simone Weil, elle aussi touchée par cette maladie, passe en revue plusieurs Juifs célèbres atteints de haine de soi. Rachel Levine-Varnhagen (1771-1832), femme de lettres juive allemande, avait pour « aspiration centrale de se dépêtrer de son judaïsme », selon sa biographe Hannah Arendt (qui avait elle-même un rapport ambigu au judaïsme et à Israël). Varnhagen ira jusqu’à écrire, à propos de sa judéité : « Jamais, à aucune seconde, je n’oublie cette infamie. Je la bois dans l’eau, je la bois dans le vin, je la bois avec l’air, à chaque respiration ». Elle dira encore que « le Juif doit être exterminé en nous, même au prix de nos vies ». Giniewski compare Varnhagen à Simone Weil, elle aussi atteinte de haine de soi, de manière explicite : « Mon attitude envers moi-même est un mélange de mépris, de haine et de répulsion ».

 

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Simone Weil

 

Plus près de nous, les cas de Juifs atteints de haine de soi sont nombreux, même s’ils poussent rarement leur maladie jusqu’au suicide. On les voit plutôt sur les plateaux de télévision ou les chaires des universités, appeler au boycott d’Israël (comme le rédacteur en chef du supplément littéraire du journal Haaretz), signer des pétitions pour la Palestine ou contre l’armée de défense d’Israël… Si la haine de soi juive a pris aujourd’hui des formes différentes de celles analysées il y a 80 ans par Theodor Lessing, c’est qu’elle est devenue un phénomène politique collectif plus qu’une pathologie individuelle.

 

Les alterjuifs, en Israël et en France

 

Shmuel Trigano a consacré un numéro de la revue Controverses au phénomène des « alterjuifs » - néologisme créé par la psychiatre Muriel Darmon – ces intellectuels juifs, en France et ailleurs, qui épousent systématiquement la cause des ennemis d’Israël. En Israël même, la haine de soi juive est florissante dans tous les secteurs de la vie intellectuelle, artistique et politique… Yoram Hazony, dans un ouvrage capital dont nous avons rendu compte récemment dans ces colonnes, a montré comment certaines élites israéliennes actuelles avaient abandonné l’idéal sioniste pour devenir les défenseurs d’un « Etat de tous ses citoyens », c’est-à-dire un Etat binational. La haine de soi est sans doute un facteur d’explication de l'attitude de groupes tels que "Chalom Archav", qui imputent toujours à Israël la responsabilité du conflit et des guerres imposées par nos ennemis arabes.

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Braitberg, un Juif antijuif

 

Et c'est aussi cette haine de soi pathologique qui explique le comportement délirant de certains "alterjuifs" en France (et ailleurs), dont nous avons eu plusieurs illustrations récentes, à l'occasion de la guerre contre le Hamas à Gaza. Quand un auteur de guides touristiques (membre de l'association de Juifs antisémites UJFP) écrit dans les colonnes du Monde qu'il faut "effacer le nom de son grand-père à Yad Vashem", il fait preuve d'une haine de soi qui apparaît bien dans ces lignes : "En conservant au Mémorial de Yad Vashem, au coeur de l'Etat juif, le nom de mes proches, votre Etat retient prisonnière ma mémoire familiale derrière les barbelés du sionisme...". (Voir la reponse brillante que lui a faite Menahem Macina). En fait de "barbelés", ce ne sont pas ceux du sionisme qui emprisonnent la mémoire de M. Braitberg, mais plutôt ceux de son refus d'assumer la condition juive, et son choix de rejoindre, pour échapper au destin collectif de son peuple, le camp des bourreaux de son grand-père.

 

(Article paru initialement dans VISION D'ISRAEL, magazine culturel francophone)

 

 

Pour en savoir plus :

Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.

P. Giniewski, Israël et l’Occident, Cheminements 2008.

Y. Hazony, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, éd. de l’Eclat 2007.

Theodor Lessing, La haine de soi ou le refus d’être juif, Berg International.

Revue Controverses, février 2007, « Les alterjuifs », éditions de l’Eclat.

 

26/01/2009

La France conduit l'offensive diplomatique pro-Hamas en Europe

Article instructif du Monde, qui montre comment le Quai d'Orsay est en tete de l'offensive diplomatique pro-Hamas en Europe... A lire et faire lire a tous ceux qui avaient encore des illusions sur la diplomatie francaise!
Proche-Orient : Paris pousse l'Europe à avoir une attitude plus souple avec le Hamas
LE MONDE | 26.01.09 | 10h35  •  Mis à jour le 26.01.09 | 10h35


stimant que la guerre de Gaza a imposé de nouvelles priorités et que l'administration du nouveau président américain, Barack Obama, pourrait rompre avec la ligne de soutien inconditionnel à Israël, la diplomatie française tente d'imprimer, au niveau européen, un changement de ton à l'égard du Hamas.
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Alors que les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne (UE) devaient se réunir, lundi 26 janvier à Bruxelles, pour discuter d'un plan d'action européen pour le Proche-Orient, Paris s'est mis à plaider discrètement pour une forme d'ouverture en direction du mouvement islamiste. "Mais en prenant soin de ne pas affaiblir Mahmoud Abbas", le président de l'Autorité palestinienne, souligne-t-on côté français.

L'idée est de rompre avec l'ostracisme dans lequel le Hamas est tenu officiellement, et de l'inciter à adopter une attitude constructive qui permettrait un processus de réconciliation interpalestinienne, souhaité par les Européens.

Les Vingt-Sept devaient lancer, lundi, un appel à la formation d'un gouvernement palestinien "de consensus", qui aurait le soutien à la fois du Fatah et du Hamas, et pourrait servir d'interlocuteur à l'UE, à l'Egypte et à Israël.

Officiellement, l'ouverture d'un dialogue avec le Hamas, qui est placé sur la liste européenne des organisations terroristes, reste une question taboue au sein de l'UE. Celle-ci avait suspendu en 2006 ses versements financiers directs à l'Autorité palestinienne, après la victoire électorale du Hamas.

 

Aujourd'hui "beaucoup de capitales ne veulent pas répéter la politique d'isolement du Hamas menée après sa victoire électorale car elle a été jugée contre-productive", analyse un diplomate européen. Paris apparaît en pointe sur le sujet.

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Un glissement a eu lieu dans le vocabulaire officiel français. Le Hamas est désormais qualifié d'"interlocuteur", terme employé par le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner. Le Quai d'Orsay met en outre l'accent, depuis plusieurs jours, sur l'une des trois conditions fixées au Hamas pour qu'un dialogue puisse s'enclencher : la renonciation à la violence. Celle-ci est décrite comme "l'élément fondamental".

SUJET POTENTIELLEMENT EXPLOSIF

Cependant un éventuel rapprochement avec le Hamas est un sujet potentiellement explosif entre les pays de l'UE. Les pays nordiques et d'Europe centrale s'y opposent, tandis que ceux de la bordure méditerranéenne, à l'exception notable de l'Italie, y seraient prêts.

Les Pays-Bas refusent toute inflexion. L'Allemagne, traditionnellement proche des positions d'Israël, est partagée. "Ce n'est sans doute pas le bon moment pour obtenir un consensus sur le sujet", remarque un diplomate scandinave. "Si le Hamas change, ce sera une opportunité. Mais si le Hamas vise la destruction d'Israël, il est difficile de le considérer comme un partenaire", commente le ministre tchèque des affaires étrangères, Karel Schwarzenberg, dont le pays assure la présidence du conseil européen.

Dimanche 25 janvier, lors d'un dîner organisé par les Européens à Bruxelles avec des représentants de l'Autorité palestinienne, de l'Egypte, de la Turquie et de la Jordanie, les Pays-Bas ont souligné que le Hamas devait remplir les conditions posées par l'UE et le Quartet (Etats-Unis, UE, ONU et Russie), avant toute initiative d'ouverture : outre la renonciation à la violence, l'acceptation des accords de paix passés, et la reconnaissance de l'Etat d'Israël.

Côté français, on estime cependant que si le Hamas acceptait "le processus de paix" cela équivaudrait à une forme de reconnaissance d'Israël. Du moins faudrait-il "faire preuve de créativité", en jouant sur les flous, dit un diplomate.

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"Les Américains vont évoluer d'une position de soutien inconditionnel à Israël à une position de soutien fort, mais plus nuancé", commente-t-on dans l'entourage de Nicolas Sarkozy. L'UE veut jouer sa carte dans ce contexte.

Dans un document commun, cinq pays (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Espagne) ont suggéré un "plan d'action" en vue de la mise en place d'un cessez-le-feu durable dans la bande de Gaza. Ce "non-papier", qui devait être mis sur la table des discussions lundi, évoque, sans plus de précisions, "d'éventuelles mesures d'accompagnement" des Européens en vue de la mise en place d'un gouvernement palestinien "de consensus".

L'Europe est prête à déployer des observateurs aux points d'entrée de Gaza. Non seulement en reprenant la mission EUBAM (Mission européenne d'assistance à la frontière) de 2005 qui existait à Rafah, à la frontière égyptienne, mais en élargissant ce dispositif aux points de passage entre Gaza et Israël. Les Israéliens sont très réservés sur un tel élargissement.

Les Européens réfléchissent, en outre, à la manière dont ils pourraient contribuer concrètement à la lutte contre la contrebande et le trafic d'armes vers Gaza, un point sur lequel Israël insiste fortement. Cela se ferait, selon le "plan d'action", en coordination avec les Etats-Unis. Des discussions ont lieu sur un apport de technologie pour un dispositif sécuritaire à la frontière égypto-gazouie, et aussi sur un éventuel projet de surveillance maritime.

Celui-ci pourrait mobiliser des bateaux actuellement déployés au large du Liban, dans le cadre de participation européenne à la force FINUL. La France a pris les devants en annonçant vendredi l'envoi d'une frégate au large de Gaza.

Les Européens estiment que la réouverture des points de passage entre Gaza et Israël, pour acheminer toutes formes marchandises et pas seulement des vivres et des médicaments, serait également un argument contre la contrebande. Les responsables français rappellent enfin que l'UE est le principal bailleur de fonds de l'Autorité palestinienne, et que le Hamas a tout intérêt, s'il veut des aides à la reconstruction, à trouver un accord avec cette Autorité.

Intensifiant la diplomatie sur le dossier du Proche-Orient, l'UE et les Etats-Unis ont décidé de dépêcher lundi dans la région leurs émissaires respectifs, Javier Solana et George Mitchell.

 

Natalie Nougayrède et Philippe Ricard (à Bruxelles)

12:15 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : hamas, france

20/01/2009

Shlomo Sand : déconstruire le peuple Juif

Le négationnisme « soft » d'un nouvel historien israélien

 

Pierre I. Lurçat

  

Au printemps 2001, en pleine Intifada des banlieues, un hebdomadaire français affichait sur les murs de Paris son titre provocateur : « Les Juifs ont-ils un avenir ? » Il ne s'agissait toutefois pas d'un énième dossier consacré aux « Juifs en France » – véritable marronnier d'une certaine presse – mais du lancement tapageur d'un ouvrage écrit par deux historiens de l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales) : Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias. Sept ans plus tard, l'EHESS frappe une nouvelle fois, et encore plus fort : un de ses professeurs, israélien de surcroît, publie chez Fayard un livre intitulé Comment le peuple juif fut inventé.

 

L'auteur, Shlomo Sand, est  spécialiste d'histoire contemporaine et n'a jamais rien publié sur l'histoire des Juifs, ce qui pourrait inciter à traiter par le silence et le mépris son livre provocateur. Mais ce serait une erreur, notamment pour la raison que les ennemis d'Israël de tous bords ont réservé à ce livre un accueil triomphal. Avant même sa parution en France (en septembre 2008), il était ainsi annoncé sur de nombreux sites Internet propalestiniens, altermondialistes ou trotskistes. A la rentrée 2008, il fit l'objet d'un grand article dans Le Monde Diplomatique, et d'une émission élogieuse sur France Inter (celle de Daniel Mermet, ce qui n'étonnera guère les lecteurs de notre revue). Des traductions sont annoncées dans une douzaine de langues, y compris l'arabe...

 

 

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Shlomo SAND

 

I. Shlomo Sand, un historien anonyme en quête de gloire médiatique

 

L'examen attentif du curriculum publié par Sand sur le site de l'université de Tel-Aviv (où il enseigne) ne laisse apparaître aucun indice permettant de deviner son intérêt pour l'histoire juive. Il indique que ses principaux thèmes d'enseignement sont les relations entre cinéma et histoire (objet de son livre Cinéma et mémoire paru en 2002 en hébreu), l'histoire intellectuelle française (objet de la plupart de ses publications) et la nation et le nationalisme (thème de son livre Les mots et la terre). Mais dans une longue interview au quotidien Ha'aretz ¹, à l'occasion de la parution en Israël de son livre Comment le peuple juif fut inventé, Sand explique ses motivations.

 

Lorsque le journaliste de Ha'aretz lui demande quelle est sa compétence pour écrire sur des périodes aussi longues, sur lesquelles il ne dispose d'aucune aptitude particulière (son livre retrace l'histoire du « non peuple » juif depuis la destruction du Temple jusqu'à nos jours...), Sand a cette réponse étonnante : « Il est vrai que je suis un historien [spécialisé dans l'étude] de la France et de l'Europe, et pas de la période ancienne... Je savais qu'en commençant à traiter de ces périodes, je m'exposais aux critiques virulentes des historiens spécialisés... Mais je me suis dit que je ne pouvais pas me contenter d'étudier l'historiographie moderne, sans examiner les faits qu'elle décrit... Si j'avais continué à m'occuper de la France, j'aurais peut-être obtenu une chaire à l'université et une gloire provinciale. Mais j'ai décidé de renoncer à la gloire ».

 

La fausse modestie affichée par Sand peut prêter à sourire. Car il n'est pas naïf au point d'ignorer que son livre – au titre provocateur – allait attirer sur lui les feux des projecteurs médiatiques. Mais il y a bien quelque chose de vrai dans cette déclaration hypocrite. En abandonnant ses thèmes de recherche traditionnels (Sorel, le fascisme en France, l'histoire intellectuelle européenne) pour publier un livre sur « l'invention » du peuple Juif, Sand quitte son rôle d'universitaire, pour assumer celui du polémiste et de l'intellectuel médiatique. Ce faisant, il troque une hypothétique reconnaissance universitaire, acquise au prix d'un labeur patient étalé sur de longues années, contre une gloire médiatique plus facile à acquérir, mais aussi plus éphémère. (Son parcours ressemble à cet égard à celui de l'historienne Esther Benbassa, elle aussi universitaire anonyme, qui a acquis la notoriété dans les médias français lorsqu'elle a quitté le terrain de l'histoire pour s'aventurer sur celui de l'actualité brûlante, devenant une contemptrice virulente de l'État d'Israël et de la communauté juive ²).

 

 

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Esther Benbassa

Mais cette fausse modestie dissimule mal l'incroyable prétention et l'hybris intellectuelle de l'historien de Tel-Aviv, qui n'a pas échappé au journaliste de Ha'aretz : « A la différence des autres 'nouveaux historiens', qui ont tenté de s'attaquer aux hypothèses de l'historiographie sioniste, Sand ne se contente pas de remonter à 1948 ou aux débuts du sionisme, mais il remonte en fait plusieurs milliers d'années en arrière ». C'est sur cette « houtzpa » intellectuelle caractéristique des nouveaux historiens que je voudrais m'arrêter à présent.

 

 

II. Les nouveaux historiens : hybris intellectuelle et falsifications historiques

 

Les nouveaux historiens se présentent comme les premiers à avoir étudié de manière objective et véritablement scientifique l'histoire du conflit israélo-arabe, le sionisme, voire l'histoire juive tout entière (dans le cas de Sand). Cette prétention incroyable révèle une bonne dose de « houtzpa », d'orgueil intellectuel, et aussi une présentation falsifiée de l'historiographie juive. La « houtzpa » caractéristique des nouveaux historiens apparaît par exemple dans cette citation de Tom Segev, qui conteste l'appellation de « nouveaux historiens » en lui préférant celle de « premiers historiens » ³ :

 

A mon avis, il serait encore plus judicieux de considérer la plupart de ces gens comme des 'premiers historiens' : ils travaillent en effet dans un pays où il n'existait pas de véritable historiographie. Ce dont le pays disposait, c'était d'un dogme mythologique... C'est pourquoi il faut parler d'une première génération d'historiens, des historiens qui explorent des terres vierges...

 

On retrouve la même hybris chez Sand, lorsqu'il répond au journaliste de Ha'aretz, qui lui demande comment il est parvenu à la conclusion que les Juifs d'Afrique du Nord étaient à l'origine des berbères qui se sont convertis :

 

Je me suis demandé comment des communautés juives aussi importantes étaient apparues en Espagne. Et ensuite j'ai réalisé que Tariq Ibn Ziyad, commandant des armées musulmanes qui conquirent l'Espagne, était un Berbère, et que la plupart de ses soldats étaient des Berbères... Il existe plusieurs sources chrétiennes affirmant que les conquérants de l'Espagne étaient des convertis juifs.

 

Cette réponse déroutante laisse apparaître l'absence de rigueur intellectuelle du raisonnement de Sand. A partir d'une question ingénue et presque naïve (d'où viennent les Juifs d'Afrique du Nord), il parvient à une conclusion radicale (ce sont tous des convertis), en se fondant sur des sources chrétiennes. On retrouve ces procédés intellectuels peu rigoureux dans tout le livre et aussi chez d'autres nouveaux historiens, comme l'a démontré Ephraim Karsh, un des premiers à avoir démonté les raisonnements trompeurs des nouveaux historiens 4. Comme l'explique Karsh, « un examen attentif montre que [Benny] Morris et les autres nouveaux historiens ont entrepris une falsification systématique des preuves ». Il donne pour exemple le cas d'une lettre de Ben Gourion à son fils, dans laquelle le dirigeant sioniste écrit (en 1937) : « Nous ne souhaitons pas expulser les Arabes pour prendre leur place ».

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Benny MORRIS

 

Dans le livre La naissance du problème des réfugiés palestiniens, toutefois, la citation de Ben Gourion devient, sous la plume de Morris : « Nous devons expulser les Arabes pour prendre leur place... » Cet exemple est le plus flagrant, mais il est loin d'être le seul ! Curieusement, fait observer Ephraim Karsh, la traduction tendancieuse (ou plus exactement la trahison) du texte de Ben Gourion figure uniquement dans la version anglaise originale du livre (publiée en 1989), alors que dans sa version ultérieure en hébreu, Morris a rétabli les propos authentiques de Ben Gourion, se doutant que les lecteurs israéliens seraient plus attentifs à ce petit « détail »...

 

 

III. Déconstruire le peuple Juif : le négationnisme soft de Shlomo Sand

 

            L'argumentation de Shlomo Sand, dans son livre Comment fut inventé le peuple juif, peut être résumée ainsi : le « peuple juif » est une invention de l'historiographie sioniste (et proto-sioniste) ; la diaspora juive est une invention fondée sur un mythe chrétien ; le judaïsme s'est propagé par la conversion ; les Juifs d'Afrique du Nord sont des Berbères convertis ; les Ashkénazes sont des descendants des Khazars. On se doute bien, en lisant cette énumération d'affirmations pseudo-historiques, qu'il s'agit d'un raisonnement idéologique et non pas de découvertes fondées sur le réexamen des sources. Car en fait de découverte, le nouvel historien S. Sand n'a, lui,  rien inventé... Il l'avoue d'ailleurs, dans l'émission de Daniel Mermet : « Je me suis contenté de réorganiser le savoir ».

 

Sa thèse centrale – l'invention du peuple juif – est en effet celle énoncée par l'OLP à l'article 20 de sa Charte, qui proclame que le judaïsme étant une religion uniquement, les Juifs ne sauraient avoir de droits légitimes en terre d'Israël. Les autres arguments qui viennent étayer et « démontrer » cette thèse sont tous empruntés à différents auteurs. Ainsi, l'idée que les Juifs ashkénazes seraient les descendants des khazars était largement répandue au XIXe et au XXe siècles, et elle a été employée par certains diplomates anglais pour s'opposer aux revendications sionistes 5.

 

La réfutation de chacun des arguments de Sand pourrait faire l'objet d'un livre entier. Contentons-nous, dans le cadre restreint du présent article, de faire une observation générale sur la méthode « historique » de S. Sand et des autres nouveaux historiens. La thèse défendue dans Comment le peuple juif fut inventé est énoncée dès le début du livre (et dans son titre même). C'est dire qu'il ne s'agit pas de la conclusion de ses recherches, mais bien du point de départ de toute sa construction. Sand, en effet, comme d'autres nouveaux historiens, part de la conclusion pour bâtir ensuite tout son édifice idéologique, afin d'en apporter la « preuve ». Ce renversement logique et méthodologique est caractéristique de l'écriture des nouveaux historiens.

 

Contrairement à l'image avantageuse que les nouveaux historiens veulent donner d'eux-mêmes – celle d'explorateurs abordant les contrées encore vierges de l'histoire juive et israélienne – ils ne « découvrent » en effet que les faits historiques (avérés, supposés ou totalement imaginés comme dans l'exemple de la lettre de Ben Gourion précitée) qui viennent appuyer leur thèse, c'est-à-dire la négation du sionisme, et du peuple juif (dans le cas de Sand). Ils ne sont donc pas des historiens, au sens propre, mais plutot des idéologues, voire des propagandistes. Les historiens véritables, eux, sont souvent beaucoup moins affirmatifs dans leur présentation des faits historiques. On en donnera un seul exemple, qui concerne l'histoire des Juifs ashkénazes (que Sand décrit comme les descendants des Khazars). Théodor Reinach, auteur d'une Histoire des Israélites parue en 1884, ne craignait pas d'écrire que « nous ne savons pas comment les Juifs sont arrivés [en Europe] ni d'où ils venaient ». On chercherait en vain, dans toute la construction idéologique de Shlomo Sand, la trace d'une telle modestie intellectuelle.

 

 

IV. Saper les fondements de l'État d'Israël et de l'Occident

 

Le thème de Comment le peuple juif fut inventé se trouve déjà, en filigrane, dans un autre livre de Shlomo Sand, Les mots et la terre, où il est abordé de manière moins systématique et moins péremptoire. A partir d'une réflexion sur le concept d'exil (« galout ») et sur son rôle dans la littérature et la pensée sioniste, Sand en arrive à contester l'existence du peuple juif. « L'ancien mythe tribal de la 'semence d'Abraham' – écrit-il notamment – est devenu une "vérité scientifique juive"... A partir de là, le concept "d'exil" a commencé à induire l'idée selon laquelle les juifs de l'ère moderne sont les descendants biologiques directs des "enfants d'Israël"... L'invention du "peuple juif" deux fois millénaire était lancée ». On comprend, en lisant les différents articles qui constituent ce livre, que Sand n'a rien d'un historien, et que sa construction idéologique ne vise pas tant à réécrire l'histoire (projet partagé par tous les « nouveaux historiens ») qu'à déconstruire l'histoire juive, et au-delà même, les fondements de l'Occident judéo-chrétien.

 

Le style universitaire et les nombreuses références ne doivent en effet pas faire illusion : Shlomo Sand est avant tout un militant, au service d'une cause radicale. Il cherche explicitement, dans sa déconstruction de l'histoire juive, du concept même de « peuple juif » (auquel il substitue le « peuple yiddish », curieux néologisme désignant les communautés juives ashkénazes avant la Shoah, dans une vision esthétisante empreinte d'idéologie bundiste) et des fondements de l'existence nationale juive, à détruire toute justification à l'existence de l'État d'Israël. Car si le peuple juif n'existe pas, l'État juif n'a pas lieu d'exister (sans parler des conséquences d'une telle conclusion pour les chrétiens). L'entreprise post-sioniste de Sand et des autres nouveaux historiens rejoint ainsi l'assaut post-moderne contre le judaïsme et contre les fondements de la civilisation occidentale.

 

Conclusion : sociologie néo-marxiste et propagande palestinienne

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Warschawski

 

Il n'est pas anodin que l'inspirateur de certains des thèmes principaux du livre de Sand soit un sociologue, Uri Ram 7 , et non un historien. Chronologiquement, et méthodologiquement, les nouveaux historiens israéliens ont en effet été devancés par les « nouveaux sociologues ». C'est à Ram que Sand emprunte l'idée que les historiens sionistes seraient des « agents du pouvoir ». Mais cette idée-phare qui revient comme une obsession chez les sociologues – souvent marxistes ou néo-marxistes – cités par Shlomo Sand, peut aussi bien s'appliquer à son propre parcours. L'historien du fascisme européen, qui dit avoir « renoncé à la gloire » pour s'attaquer au thème de l'histoire juive, est en effet devenu un vecteur de la propagande propalestinienne en Europe. Promu au rang d'ambassadeur officieux de la cause palestinienne, il donne régulièrement des conférences en France, aux côtés de Michel Warschawski 6, autre renégat israélien qui a été condamné à plusieurs mois de prison pour soutien au terrorisme du FPLP... Récemment encore, Sand participait à une conférence intitulée « Palestine : exister c'est résister », organisée par la municipalité de Sainte-Tulle, en hommage au « grand poète palestinien » Mahmoud Darwish. L'historien de Tel-Aviv, négateur de l'existence du peuple juif, est devenu un agent de la propagande au service du « peuple palestinien ».

Pierre I. Lurçat

 

Article paru dans France-Israel Information

 

Notes

1. Cette interview a été traduite en français sur le site www.protection-palestine.org.

2. Je renvoie à ce sujet à mon article, « Esther Benbassa, hasard et nécessité médiatique », publié dans la revue Controverses, no. 4, février 2007.

3. Segev cité par D. Vidal, in Le péché originel d'Israël, Editions de l'Atelier.

4. Voir Ephraim Karsh, « The 60-Year War For Israel's History », www.jewishpolicycenter.org/pf.php?id=109

5. Voir à ce sujet Robert Wistrich, « Antisemitism Embedded in British Culture », Jerusalem Center for Public Affairs, No. 70, juillet 2008.

6. Sur Warschawski, je renvoie  à mon article, « Michel Warschawski : s'identifier à l'ennemi d'Israël », publié dans la revue Controverses, no. 4, février 2007.

7. Sociologue de l'université Ben Gourion du Néguev.

 

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