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07/12/2008

Hébron et la haine des origines, Pierre I.Lurçat

"Ce serait une erreur terrible de ne pas repeupler Hébron, voisine et sœur aînée de Jérusalem, et de ne pas y faire venir le plus grand nombre possible de Juifs". Qui a dit cela ? Le rabbin Levinger ? Ou peut-être Daniella Weiss ? Ni l'un ni l'autre : il s'agit de David Ben Gourion, comme le rappellait récemment le journaliste Nadav Shragai dans les colonnes d'Haaretz ¹. En lisant cette déclaration de l'ancien Premier Ministre, juif laïque par excellence, mais dont la Bible était le livre de chevet, on mesure combien le consensus sioniste autour d'Eretz Israël s'est effrité avec le temps et combien se sont répandues l'ignorance, l'indifférence et la détestation, parmi les élites intellectuelles, politiques et médiatiques israéliennes, à l'égard de la ville qui fut la première capitale du Royaume de David. Comment en sommes-nous arrivés là ?

 

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Au-delà de ses aspects juridiques et politiques, l'affaire du "Bayit ha-Shalom" (la "Maison de la Paix") de Hébron est révélatrice d'une dimension fondamentale, et souvent méconnue, du conflit interne qui divise le peuple juif et l'Etat d'Israël. Pour comprendre la décision du ministre de la Défense, Ehoud Barak, prise avec l'aval de la cour suprême, d'ordonner l'expulsion violente des familles juives vivant pacifiquement dans cette maison – achetée au prix fort et située en un endroit stratégique (sur la route qui relie la ville juive de Kyriat Arba et le Caveau des Patriarches) – il faut la replacer dans le cadre de ce qui constitue le cœur même du "Kulturkampf" israélien, qui ressemble de plus en plus, ces dernières années, à une guerre entre Juifs : la haine des origines.

 

Hébron au cœur du Kulturkampf israélien

 

Israël est un tout petit pays, dont la largeur ne dépasse pas 80 km. Mais les distances qui séparent certains lieux sont incommensurablement plus grandes que celles mesurées sur une carte. Et la distance entre Hébron et Tel-Aviv est encore beaucoup plus grande que celle qui sépare Tel-Aviv et Jérusalem. Dans son chef d'œuvre publié en 1945, Tmol Shilshom ("Hier et avant-hier", traduit en français sous le titre "Le chien Balak"), l'écrivain israélien S. J. Agnon décrivait l'opposition entre Jérusalem, ville trimillénaire symbole de la Tradition et du "Vieux yishouv", et Tel-Aviv, ville nouvelle édifiée sur le sable par les pionniers du sionisme laïc. Cette opposition fondamentale s'est perpétuée jusqu'à nos jours, de même que les sentiments d'étrangeté, d'indifférence et d'hostilité d'une grande partie des élites sionistes et israéliennes envers la capitale du peuple Juif, qui se sont manifestés récemment encore lors des élections municipales. Mais dans le cas de Hébron, cette hostilité est bien plus marquée et prend des formes presque pathologiques, comme en attestent les récentes déclarations de plusieurs dirigeants israéliens, ou la manière dont les médias crient au "pogrome" (anti-arabe, bien entendu) chaque fois que des Juifs de Hébron ont une altercation avec leurs voisins arabes...

 

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Cette haine de Hébron n'est pourtant pas propre aux dirigeants israéliens actuels, et elle transcende les clivages politiques traditionnels. Elle caractérise en fait l'attitude de certains Juifs qui refusent d'assumer leur vocation et qui voient dans la Cité des Patriarches une menace pour leur désir de ne pas être Juif, ou encore d'incarner un "Nouveau Juif", coupé de ses racines, de la Tradition et de l'héritage transmis par la chaîne des générations, qui remonte jusqu'aux Patriarches. Tout ce que Hébron symbolise, précisément... En effet, le conflit essentiel qui divise et déchire la société israélienne aujourd'hui n'est peut-être pas tant celui qui oppose Juifs et Arabes, ou Juifs de gauche et de droite, ou encore Juifs religieux et Juifs laïques... Il est plutôt celui qui oppose, pour reprendre la terminologie pertinente de J.C. Milner, les "Juifs d'affirmation" et les "Juifs de négation" ².

 

Le projet sioniste, on le sait, est traversé tout entier par une ambivalence fondamentale, présente dès l'origine du mouvement politique créé par Herzl (et l'attitude du "Visionnaire de l'Etat" a souvent été mal comprise, voire déformée à dessein à des fins idéologiques, comme l'a montré brillamment Georges Weisz ³), et qui se trouve jusqu'à aujourd'hui au cœur du débat politique et intellectuel. Cette ambivalence tient au fait que le sionisme politique se définit tantôt comme la continuation de l'histoire juive, et tantôt comme sa négation (négation de l'exil, du judaïsme diasporique, voire du judaïsme tout entier, comme chez le mouvement "cananéen").

 

C'est dans ce contexte que l'on doit examiner la récente affaire de Hébron, dont l'enjeu dépasse de loin, on s'en doute, celui de la propriété d'une maison. Cette affaire – je l'ai écrit avant son issue tragique, mais provisoire – est avant tout politique, malgré l'habillage "juridique" que veulent lui donner ceux qui prétendent toujours parler au nom du "Droit" (oubliant que les pires ennemis d'Israël, à toutes les époques, ont eux aussi invoqué le Droit pour justifier leurs crimes, et que la notion hébraïque du Droit, le "Tsedek", ne se confond jamais avec un instrument de l'arbitraire du pouvoir). Mais à un niveau encore plus profond, au-delà du politique, il s'agit d'une affaire d'identité, à la fois collective et individuelle. Ce n'est pas un hasard si les dirigeants du parti postsioniste Kadima – créé de toutes pièces par Ariel Sharon et Shimon Pérès sur les ruines du Likoud et du parti travailliste – avaient déjà, il y a quelques années, fait de la haine de Hébron un élément central de leur politique.

 

Guy Sorman, un alterjuif en visite à Hébron

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Sorman : L'Etat d'Israel est une erreur

 

Dans un numéro spécial de la revue Controverses consacré aux "Alterjuifs", j'ai analysé le cas d'un intellectuel juif français, dont la détestation d'Israël s'est manifestée pour la première fois, comme il l'avoua lui-même avec une franchise étonnante, à l'occasion d'un voyage à Hébron 4 . Guy Sorman, essayiste talentueux et Juif déjudaïsé, raconte dans son livre Les Enfants de Rifaat, qui relate son périple à travers le monde arabo-musulman, comment il a "découvert" que l'Etat d'Israël était "voué à disparaître"... Dans le chapitre intitulé "Fin du peuple juif", Sorman fait cette déclaration apparemment étonnante : "Avant Hébron, je ne m'étais jamais trop interrogé sur l'Etat d'Israël... Depuis Hébron j'ai une conviction bien ancrée : l'Etat d'Israël est une erreur historique, les Juifs n'avaient pas vocation à créer un Etat". Pour justifier cette conclusion extrême, l'intellectuel raconte cette anecdote :

 

"Etes-vous juif?" Au cours de ma déjà longue existence protégée d'intellectuel français né après l'Holocauste, cette question ne me fut jamais posée qu'une seule fois, sur un mode agressif. C'était en Palestine [sic], en l'an 2000, à l'entrée de la ville d'Hébron... Le soldat était un Israélien d'origine éthiopienne : un Falacha, reconnu comme Juif en un temps où Israël manquait d'immigrés nouveaux pour meubler les bas échelons de la nation... A l'entrée du tombeau dit d'Abraham, il me fallut à nouveau arbitrer entre les trois confessions issues de cet ancêtre... Je fus un instant tenté par l'islam chiite ; mon compagnon palestinien m'en dissuada. Je m'en retournai donc au judaïsme et empruntai le chemin réservé à ma race...

 

Cette description de l'arrivée au caveau des Patriarches à Hébron est pétrie de préjugés anti-israéliens, auxquels se mêle une hostilité visible au judaïsme. La clé de cette attitude paradoxale est en effet la prise de conscience par Sorman de son judaïsme, destin inéluctable auquel il ne peut échapper (à défaut d'être une vocation librement assumée). Car le judaïsme n'est pas une simple "religion", à laquelle on pourrait renoncer en se déclarant athée... En entrant dans le caveau des Patriarches, Sorman comprend soudain la nature quasi-indestructible des liens qui l'unissent – malgré lui – à la nation juive et à son père fondateur, Avraham. Mais cette compréhension, loin de susciter un quelconque "retour au bercail", se traduit chez lui par une hostilité décuplée et par la conviction que les Juifs doivent "disparaître"...  Ainsi, la visite à Hébron fait de l'intellectuel déjudaïsé un Alterjuif, c'est-à-dire un Juif qui refuse d'être juif, et qui transforme sa haine de soi en arme polémique, à l'instar de la philosophe Simone Weil 5.

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Le cas de Guy Sorman est révélateur, parce qu'il montre bien comment le rejet des origines conduit à douter de l'avenir d'Israël, et à remettre en cause le droit à l'existence de l'Etat juif. L'analyse du discours de Sorman et des autres "Alterjuifs" permet de comprendre la maladie qui atteint aujourd'hui une grande partie de l'establishment politique israélien : le refus d'assumer l'héritage national juif et la haine des origines. C'est en effet, avec parfois des différences de degré, la même attitude pathologique – qualifiée par le philosophe juif allemand Theodor Lessing de "haine de soi juive" – qui est à l'œuvre chez certains dirigeants actuels d'Israël : le refus d'être juif (qui conduisit Otto Weininger jusqu'au suicide) se traduit au niveau collectif et national par le refus d'assumer le destin collectif de l'Etat juif. La haine de Hébron – et à travers elle, la haine des origines de la nation juive – est le symptome le plus frappant de la pathologie suicidaire de ces élites israéliennes postsionistes.

 

Notes

1. Ha'aretz, 24/11/08.

2. Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l'Europe démocratique, Verdier 2003, p.

3. Voir le beau livre de Georges Weisz, Theodor Herzl, une nouvelle lecture, L'Harmattan 2006, récemment traduit en hébreu.

4. Voir mon article "Guy Sorman et le souhait d'un monde sans Juifs", publié sous le nom de plume de David Kurtz, Controverses, février 2007.

5. Je renvoie au livre très actuel de Paul Giniewski, Simone Weil ou la haine de soi, Berg International 1978.

Commentaires

Voir le billet "Hébron et le tombeau des Patriarches" sur le blog de Judéopédia.

MLL

Écrit par : Michel Louis Lévy | 08/12/2008

Merci, je ne connaissais pas Judeopedia,
c'est tres interessant!

Écrit par : Pierre | 08/12/2008

Sorman : L'Etat d'Israel est une erreur


dans le style de


"Dieu est Mort " -Nietzche

"Nietzche est bien mort "-Dieu

Écrit par : YEHOUDI | 09/12/2008

Analyse pertinente, d'autant que les médias européens sont friands de ce genre d'évènements, qu'ils reprennent en gros titres dans leurs colonnes comme Courrier International:

" HA'ARETZ • L'armée israélienne évacue de force des colons à Hébron


ISRAËL • Scène de pogrom ordinaire à Hébron

Après l'évacuation de la "maison de la discorde" occupée par les colons dans la ville de Cisjordanie, de jeunes Juifs s'en sont violemment pris à une famille palestinienne, sous le regard passif de l'armée. Reportage. ".

Concernant Sorman, la pathologie qui caractérise les Alterjuifs en général, le cas Weininger en particulier, le terme de forclusion est au centre de la théorie lacanienne des psychoses. Il marque le rejet du signifiant fondamental, pierre angulaire sur laquelle se construit l’appareil psychique du sujet non psychotique.

Le père en tant que symbole, « le Nom-du-Père », constitue ce signifiant fondamental qui permet l’accès au stade symbolique. La mère exerce un rôle privilégié dans la transmission à son enfant de ce premier symbole qu’est la fonction paternelle.

L’exclusion de cette représentation précipite le développement d’un fonctionnement psychotique, marqué par le défaut de symbolisation. Exclu du fonctionnement symbolique, le sujet psychotique se réfugie dans le réel et dans l’imaginaire, prélude aux hallucinations et au délire.

Weininger entrerait assez bien dans l'article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » où Jacques Lacan étaye sa théorie de la forclusion et affirme que « ce qui a été forclos dans le symbolique apparaît dans le réel ». La castration apparaît alors non plus comme une représentation symbolique mais comme une menace réelle.

Né à Vienne, étudiant de la faculté de philosophie de l’université de Vienne depuis 1898, il défend sa thèse en 1902. Juif de naissance, il se convertit au christianisme la même année. Son œuvre maîtresse Sexe et caractère (Paris, L’âge d’homme, 1989) a été publié pour la première fois en 1903. En prolongement de sa thèse en philosophie, elle est une vaste tentative d’intégrer les divers courants de la pensée, nourris de Schopenhauer*, Nietzsche* et Wagner, figures de proue dans lesquelles tout le début du siècle viennois se reconnaît aisément. À la fois néokantien et néoromantique, le jeune Otto, en savant rigoureux, présente une étude austère sur les rapports entre biologie et psychologie. Les contradictions s’y affrontent pour créer une pensée paradoxale. Peu après la parution de son livre, il porte, à vingt-trois ans, sa main sur lui avec une arme à feu*, dans la maison même où Beethoven connut la mort, celui qu’il exalta comme un des plus grands génies de tous les temps. Cette mort, aussi spectaculaire que tragique, ajoute à la popularité de son livre, déjà très lu et fort controversé à cause de ses positions insolites et provocatrices notamment au sujet des femmes* et des juifs. En effet, d’après l’auteur, tout être humain porte en lui un élément masculin (actif, logique, éthique, spirituel) et un élément féminin (passif, alogique, amoral et areligieux), tandis que l’archétype du juif est féminin, avec tous les attributs qui, dans son esprit, y sont associés. Ces modèles culturels de la femme et du juif, présentés dans un langage offensif et hardi, se prêtent aisément à des accusations d’antiféminisme et d’antisémitisme qui fuseront bientôt sur lui (J. Le Rider, Le cas Otto Weininger: racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme, Paris, PUF, «Perspectives critiques», 1982).

Écrit par : Gilles-Michel DEHARBE | 09/12/2008

je veut bien des explication sur le judeopédia

Écrit par : muslima | 17/01/2009

Cliquer sur mon nom ci-dessus. MLL

Écrit par : Michel Louis Lévy | 17/01/2009

pourquoi yas certains juifs qui suicide acuase de leur religion
et pourquoi fond la pocrésie et ne marche pas front

Écrit par : muslima | 18/01/2009

lsioniste au pouvoir en israel depuis 1948 ace jour prenne leurs voisins pour des pauvres idiots et voila qu'avec Bush ils sont passés a une vitesse superieur et ils prennent le monde entien pour des idiots. Le moindre petexwtepour remettre tout en question et durcir le ton en exterminant des milliers de palestiens , bien sur caux qui survivent a l'embargot reveiller vous les hommes libres ont compris depuis tres longtemp mais voila que le moment d'abattre les masques est venu adieu le reve du grand israel qui vivra verra

Écrit par : abdelaziz | 10/02/2009

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