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06/11/2007

Rencontre avec Zeruya Shalev

Née au kibboutz Kinneret en 1959, Zeruya Shalev est une des représentantes les plus talentueuses de la nouvelle génération d’écrivains d’Israël. Son dernier livre, Théra, qui vient d’être publié en France, est déjà traduit en 7 langues et les trois précédents ont été traduits en pas moins de 22 langues, parmi lesquelles le grec, le slovène, le croate ou le coréen… Son précédent livre, Mari et Femme, est un best-seller dans plusieurs pays d’Europe, et notamment en Allemagne, où il s’est vendu à plus de 800 000 exemplaires.

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Mariée (avec l'écrivain Eyal Megged) et mère de deux enfants, Shalev a fait des études bibliques, et elle vit aujourd’hui à Jérusalem, où elle travaille comme éditrice. La famille Shalev compte plusieurs écrivains et poètes. « On a ça dans les gènes », explique Zeruya. « A l’âge de 6 ans, j’écrivais déjà et mes parents me lisaient Kafka, Gogol et bien sûr, la Bible ». Née au kibboutz, elle n’y est pas restée longtemps car, précise-t-elle, « mes parents se sont vite aperçus qu’il s’agissait d’un système éducatif anormal ». Ils se sont installés à Tel Aviv, avant de déménager à Jérusalem après la guerre des Six Jours.

Pour comprendre l’engouement que suscite son oeuvre, tant en Israël qu’à l’étranger, il est nécessaire de préciser la place qu’occupe Zeruya Shalev dans le paysage littéraire isréalien. Ses quatre romans, auxquels s’ajoute un recueil de poésie et un livre pour enfants, lui ont suffi à occuper une place en vue au sein de la nouvelle génération d’écrivains d’Israël. Une génération qui, contrairement à celle des Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman, refuse de transformer la littérature en manifeste politique.

Trop souvent en effet, ces représentants de la « génération de l’Etat » ont confondu le rôle de l’écrivain et celui d’hommes politiques. On peut même se demander si les illustres aînés de Zeruya Shalev - Oz, Yehoshua et Grossman - ne doivent pas leur célébrité mondiale moins à leur talent littéraire qu’à leurs opinions politiques et à leur engagement au sein du mouvement « La Paix Maintenant », dont ils sont devenus les porte-parole attitrés.

Or c’est précisément cette confusion des genres que rejettent Zeruya Shalev et d’autres écrivains de sa génération. Dans les romans de Shalev, qui se déroulent en Israël aujourd’hui, on chercherait vainement la moindre allusion politique ou le plus petit indice permettant de deviner ses opinions sur le conflit israélo-arabe ou sur le « problème palestinien »… Zeruya Shalev fait partie de ces écrivains qui, comme Aharon Appelfeld et d’autres, refusent de se laisser enfermer dans le rôle de « l’écrivain israélien engagé qui dénonce la politique de son gouvernement »…

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 Zeruya Shalev (Photo Pierre LURCAT)

On aurait tort de voir dans cette attitude un quelconque repli sur soi ou une tentative de fuir la réalité israélienne. Car Zeruya Shalev, qui a été grièvement blessée dans l’attentat du 24 janvier 2004 à Jérusalem, a éprouvé dans sa chair la dure réalité du conflit et la haine que vouent les Arabes à notre peuple. Quelques semaines avant cet attentat, elle avait même confié, de manière quasi-prémonitoire, sa peur des terroristes kamikazes à une journaliste française…

Zeruya Shalev a raconté dans un article de journal l’attentat dont elle a été victime en janvier 2004, alors qu’elle venait de déposer son fils à l’école : « Tout à coup, j’ai entendu un grand boum, c’est ce que disent systématiquement les témoins choqués que l’on interviewe tout de suite après un attentat, je marchais et j’ai entendu un grand boum, je parlais au téléphone et j’ai entendu un grand boum, je me demande s’il y a des mots plus explicites que ceux-là, voilà que ça m’est arrivé à moi aussi, tout d’un coup j’ai entendu un grand boum, mais plus que d’entendre l’explosion je l’ai ressentie dans mon corps, un souffle d’une extrême violence, comme si un immense pied s’était tendu du haut du ciel pour me donner un coup, me soulever dans les airs telle une poupée de chiffon et me projeter sur le trottoir… »

Le langage universel de la littérature

Si Zeruya Shalev n’a pas voulu se laisser entraîner sur la pente facile suivie par les écrivains de « La Paix Maintenant », c’est parce qu’elle a une conception plus élevée de la littérature. Elle connaît la différence entre un roman et une pétition publiée dans les colonnes du journal Ha’aretz… Car le territoire véritable de la littérature ne se situe pas entre la Méditerranée et le Jourdain, dans cet espace minuscule que le monde entier nous dispute. C’est celui, beaucoup plus vaste, de la vie et des mots.

Dans le récit de l’attentat dont elle a été victime, Zeruya Shalev s’est expliquée concernant son refus de parler de politique dans ses romans. Elle parle de sa résistance aux « définitions réductrices de droite ou de gauche » et de son « entêtement à ignorer la violence de la réalité extérieure, à continuer d’écrire des romans qui tournent autour de la réalité intérieure, qui examinent l’âme humaine, universelle, qui parlent de la guerre des sexes et non de la guerre des peuples, des frontières affectives et non des frontières géographiques… »

C’est parce qu’elle parle ce langage universel de la littérature que ses livres sont lus avec autant de passion dans de si nombreux pays du monde, et que Zeruya Shalev rencontre un succès aussi grand tant en Israël qu’à l’étranger. Ses trois derniers romans constituent une sorte de trilogie, qui tourne autour du couple et de la vie familiale et conjugale. Le premier, Vie amoureuse, décrit une relation passionnelle entre une femme et un homme deux fois plus âgé qu’elle. Le deuxième, Mari et femme, parle de la décomposition d’un couple confronté à la maladie.

Son dernier roman, Théra, est la narration d’un divorce et de la tentative de recomposer une cellule familiale, sur les décombres d'un mariage détruit. Avec un langage d’une précision chirurgicale, Zeruya Shalev décrit les tourments d’une femme qui décide de quitter le mari qu’elle n’aime plus et qui tente de retrouver un bonheur fugace, partagée entre le doute, l’appréhension et la culpabilité. Son écriture est parsemée d’images et de réminiscences du Tanakh, que Shalev a étudié, ce qui confère à son style une force et une profondeur quasiment bibliques.

Si les romans de Zeruya Shalev ont pu toucher un public aussi vaste, c’est sans doute parce qu’elle décrit des situations qui sont vécues de la même manière dans toutes les villes du monde. En cela, elle est la représentante d’une nouvelle génération d’écrivains israéliens qui redécouvrent, au-delà des vicissitudes de la politique et des discours convenus sur la guerre et la paix – dans lesquels leurs prédécesseurs se sont souvent laissé enfermer avec complaisance – la quintessence de la littérature.

Pierre Itshak LURCAT

Tous les livres de Zeruya Shalev sont publiés aux éditions Gallimard.

(article paru dans Vision d'Israël)

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