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25/10/2007

David Shahar, un écrivain à part

David Shahar (1926-1997) occupe une place à part dans la littérature israélienne. Issu d’une famille installée à Jérusalem depuis plusieurs générations, il est l’auteur d’une oeuvre romanesque abondante, dont la pièce maîtresse est constituée par le cycle du « Palais des vases brisés », vaste fresque qui se déroule dans la Jérusalem des années 1920 et 1930. Il a aussi écrit des nouvelles, des contes et des livres pour enfants. Ses livres ont été traduits en de nombreuses langues, parmi lesquelles le français (aux éditions Gallimard).

 

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(Photo Yehoshua Glotman)

David Shahar est-il le « Proust israélien » - comme on l'a parfois surnommé - ou encore un conteur oriental, ou bien peut-être les deux à la fois ? En réalité, il est, tout comme Jérusalem où se déroulent la plupart de ses livres, à cheval sur plusieurs mondes, aux frontières de l'Orient et de l'Occident. Si son écriture a pu être comparée à celle de Proust, c'est que Shahar mêle de façon inextricable présent et passé, narration et souvenir, récit et réminiscence…

 

Un des thèmes récurrents dans l'oeuvre de Shahar est celui de la relation entre l'âme et le corps. Il apparaît notamment dans la description du « savant allemand ampoulé », personnage de La Nuit des Idoles qui soutient l'inexistence de l'âme. « La science prouvait qu'il n'existait rien qui put s'appeler une "âme". L'âme n'existait pas ; elle n'était qu'une création des poètes, des fondateurs de religions, ou d'un certain genre de philosophes ». Cette conception païenne est rejetée avec force par Shahar, qui récuse tout autant l'idée d'une âme totalement coupée du corps et de la matérialité du monde.

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Un monde plein de poésie

Matérialisme obtus et spiritualisme désincarné : c'est entre ces deux conceptions également réductrices de la nature humaine que Shahar déploie sa vision d'un monde empli de poésie et de mystère, monde plein de formes, de couleurs, de lignes, de sens, d'odeurs, de sensations… On comprend mieux dès lors l'intérêt de Shahar pour la kabbale lurianique, inspirant le thème de la « brisure des vases » qui donne le titre à son oeuvre maîtresse, Le Palais des Vases brisés.

Le palais des vases brisés

 

Shahar a parfois été qualifié à tort de Juif antireligieux. Mais ce n'est pas la religion qu'il attaque, ni même l'orthodoxie juive, mais seulement une certaine conception du judaïsme. Ce que Shahar reproche à une certaine idée du judaïsme, c'est d'avoir fait sienne la dichotomie d'origine chrétienne du corps et de l'âme, de l'esprit et de la matière. Si les personnages shahariens sont tellement vivants et présents en nous, c'est sans doute parce qu'ils existent, corps et âme, à travers les pages de ses livres, et au-delà. Ses personnages sont dotés de sens, et le monde qu'il dépeint est appréhendé à travers les cinq sens, comme l'illustre ce passage d'un de ses livres :

 

« Avec ces derniers mots lui apparut l'image de sa mère en train de choisir une miche de pain, action qui requiert des sens raffinés, aiguisés par l'expérience : un oeil qui reconnaisse le brun doré de la miche cuite à point, un nez qui décèle sa tiède senteur, une main qui en éprouve la croustillance, une oreille attentive aux légers craquements de la tendre mie pressée dans la croûte ». (Un voyage à Ur de Chaldée).

 

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La rue des Prophetes

L'univers de David Shahar

 

Shahar dépeint la Jérusalem des années 1920 et 1930, très différente de la ville d'aujourd'hui : la vie s'y écoule à un autre rythme. Les visiteurs du quartier de la rue des Ethiopiens, qui relie le quartier de Méa Shéarim à la rue des Prophètes, découvriront une parcelle de l'univers de David Shahar. Shahar était francophone et se rendait souvent en France. Une rue de Dinard porte même son nom, témoignage de la relation particulière qu'il entretenait avec la Bretagne.

 

Tous ses livres ont été traduits en français par Madeleine Neige, sa traductrice attitrée. Shahar relate à ce sujet cette anecdote, qui en dit long sur le talent de sa traductrice : un journaliste israélien demanda à un écrivain français qui visitait Israël s'il avait lu des auteurs israéliens. Celui-ci répondit « Je suis navré, je n'ai jamais rien lu qui soit écrit par un Israélien ; par contre je connais les livres de quelqu'un qui dit s'appeler David Shahar, mais c'est un Français, c'est évident ! »...

Itshak Lurcat

(article paru dans le journal Vision d'Israël)

20:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22/10/2007

5767, UNE ANNEE FASTE POUR LE CINEMA ISRAELIEN

Une année faste pour le cinéma israélien

 

L’année 5767 qui vient de s’achever a été faste pour le cinéma israélien, avec de nombreuses sorties et plusieurs films de très bonne qualité, dont certains ont reçu des prix prestigieux à l’étranger. Retour sur une année cinématographique particulièrement riche.

 

Sorti en juin dernier, « Les secrets » d’Avi Nesher (réalisateur du succès commercial de 2004, « Au bout du monde à gauche »), raconte l’histoire de deux amies dans un internat pour filles religieuses, dans le cadre magique de la ville des kabbalistes, Tsefat. Aux côtés des acteurs israéliens Adi Miller et Mihal Shtamler, on note la présence très remarquée de l’actrice française Fanny Ardant, qui incarne avec talent une femme venue chercher le pardon de D.ieu dans la ville sainte.

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Sorti en mars, le film « Beaufort » de Joseph Cedar (Ours d’argent du meilleur réalisateur au festival de Berlin), inspiré du roman de Ron Leshem, Im yesh gan eden (« Si le paradis existe »), a été salué par la critique, tant en Israël et à l’étranger, et qualifié par certains de « premier grand film de guerre israélien ». Il raconte l’histoire d’un groupe de soldats retranchés à l’intérieur du château de Beaufort, position stratégique au sommet d’une montagne qui domine la plaine de la Bekaa au Sud-Liban, pendant les dernières semaines précédant le retrait israélien en mai 2000.

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L’action se déroule entièrement à l’intérieur du château du Beaufort (reconstitué dans le cadre grandiose de la forteresse de Nimrod sur le Golan), dans une ambiance oppressante qui évoque parfois celle du « Désert des Tartares » de Buzzati : un ennemi invisible bombarde régulièrement la position israélienne, causant des pertes d’autant plus cruellement ressenties que les soldats de Tsahal savent qu’ils vont évacuer leur position d’un jour à l’autre.

Le film de Cedar, réalisateur de deux précédents longs-métrages - dont le remarqué « Feu de camp », critique sociale du monde sioniste-religieux - est servi par une excellente interprétation. Le personnage du jeune commandant, Liraz Liberti (Oshri Cohen) est criant de vérité, et tout à fait représentatif des jeunes soldats et officiers de Tsahal qui, âgés d’à peine vingt ans, font preuve d’une maturité et d’un courage à toute épreuve.

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Dans un autre genre, le film « Noodle », salué lui aussi par la critique en Israël, marque le retour de la réalisatrice Ayelet Menahemi après de nombreuses années d’absence. Miri (Mili Avital), hôtesse de l’air et sa sœur Gila (Anat Wachsman) découvrent soudain que leur femme de ménage chinoise a disparu, leur laissant son fils qui ne parle pas un mot d’hébreu, et dont elles ne connaissent même pas le prénom. Elles finissent par comprendre que la mère, travailleuse clandestine, a été interpellée par la police de l’immigration et renvoyée en Chine…

L’autre visage du cinéma israélien

Parmi les autres films de l’année 5767, il faut citer « La visite de la fanfare », d’Eran Kolirin, projeté à Cannes en sélection officielle. A l’opposé d’un certain cinéma israélien – et de certains réalisateurs dont toute la carrière se fait à l’étranger et qui doivent leur succès à leur attitude critique immodérée envers leur pays – les films évoqués ci-dessus montrent un autre visage du cinéma israélien : le visage d’un cinéma arrivé à maturité, après soixante ans de recherche, qui aborde des thèmes très divers, sans tabou et avec talent. Les films de l’année 5767 sont, à l’image de notre pays, très variés et riches en émotions, mêlant réalisme (« Beaufort »), fiction (« Les secrets »), ou critique sociale (« Noodle »). Souhaitons que l’année 5768 qui commence soit aussi fructueuse, pour le bonheur de tous les amateurs du septième art !

Pierre Lurçat

18:20 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0)

13/10/2007

LITTERATURE D'ISRAEL - AHARON MEGGED

Né en Pologne en 1920, Aharon Megged est monté en Israël avec ses parents en 1926. Son père, qui était enseignant dans un lycée hébraïque en Pologne, est devenu le premier instituteur du village de Raanana, où il s’est installé avec sa famille. La ville florissante, très prisée aujourd’hui des francophones, était à l’époque un hameau peuplé de 30 à 40 familles, dont les petites maisons bordaient la rue principale… C’est de son père qu’Aharon Megged a hérité l’amour des livres et de la littérature. Membre du kibboutz Sdot Yam pendant 12 ans, il fonde avec un groupe d’amis écrivains le magazine littéraire Massa, étendard de la jeune littérature israélienne des années 1950, dont il est le rédacteur en chef pendant une quinzaine d’années. En 1968, il est envoyé à Londres en tant qu’attaché culturel de l’ambassade d’Israël.

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Auteur de 35 livres - dont une vingtaine de romans, ainsi que des nouvelles et pièces de théâtre - Aharon Megged est un des principaux romanciers israéliens contemporains. Son œuvre lui a valu plusieurs prix prestigieux, dont le Prix Bialik (1974), le Prix Agnon et le Prix d’Israël de Littérature en 2003. Ses livres sont traduits en plusieurs langues dont le français. Aharon Megged est le père de l’écrivain Eyal Megged, marié à Zeruya Shalev. Parmi les romans de Megged traduits en français, on peut mentionner Derrière la tête (Phébus 1996), Le Chameau volant à la bosse d’or (Métropolis 1997), et Le poids de l’innocence (Bibliophane – Daniel Radford 2003).

 

Le poids de l’innocence raconte une journée de la vie d’un sexagénaire, ancien bibliothécaire tout juste parti en retraite, qui erre désœuvré dans les rues de Tel Aviv. Au fil de sa promenade, sans but précis, il se remémore les moments clés de son existence : sa rencontre avec sa femme, Ronyah, rescapée de la Shoah ou la mort de son frère cadet Hilik, tombé pendant la guerre des Six Jours lors des combats sur la colline des Munitions. L’humour d’Aharon Megged a été comparé à celui du romancier américain Philip Roth, mais il y a beaucoup moins de cynisme chez Megged, dont les héros sont décrits avec tendresse, même avec leurs faiblesses et leurs côtés ridicules. On retrouve dans Le poids de l’innocence, tout comme dans Le Chameau volant à la bosse d’or, l’ironie caractéristique de Megged et le thème de la littérature.

 

Dans Le chameau volant à la bosse d’or, un écrivain voit sa vie perturbée par l’arrivée dans son immeuble d’un critique littéraire, qui emménage dans l’appartement au-dessus de lui. Kalman Keren, nourri de littérature française classique et traducteur en hébreu de Rabelais, rêve d’écrire le livre ultime, dont il n’a pour l’instant rédigé que 22 pages en tout et pour tout… A travers cette évocation caustique de la relation entre l’écrivain et le critique, Aharon Megged dresse un portrait plein de drôlerie des relations de voisinage dans un immeuble typique de Tel Aviv.

 

Membre du Parti travailliste pendant plusieurs décennies, Aharon Megged a pris position très fermement contre le courant post-sioniste et contre les dérives de l’intelligentsia israélienne en proie à un syndrome autodestructeur. Dans un article publié en 1994, après les accords d’Oslo, Megged définissait ainsi ce phénomène unique dans toute l’histoire humaine : « une identification émotionnelle et morale de la majorité de l’intelligentsia israélienne avec des gens qui œuvrent ouvertement à notre destruction ».

 

Il est regrettable que ne soient traduits en français à ce jour que les romans les plus récents d’Aharon Megged, et non ses précédents livres, qui reflètent la transformation d’Israël dans les années cinquante, d’une société pionnière aspirant à l’égalité en une société établie accueillant les vagues d’émigration en provenance d’Europe et des pays arabes. De son propre aveu, Megged tire la matière de son œuvre de la « poussière de cette terre, ancienne, biblique et nouvelle, pétrie de contradictions et pleine de complexités, objet de guerres perpétuelles et de menaces existentielles ».

Pierre I. LURCAT

19:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

 
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